Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

auteur

  • Jules Moch et le socialisme à poigne

    « Tour à tour admiré, vilipendé et redouté, Jules Moch fut un homme d'État d'une intelligence et d'une énergie exceptionnelles et, à coup sûr, l'une des figures majeures de la vie politique et parlementaire de la IVe République. » (Extrait du Dictionnaire des parlementaires français de 1940 à 1958, éd. La Documentation française).





     

     
     


    Il y a quarante ans, le 31 juillet 1985, est mort Jules Moch, à l'âge de 92 ans (il est né le 15 mars 1893). À cause d'une campagne orchestrée par les communistes en pleine guerre froide, Jules Moch a eu une postérité injuste alors qu'il était avant tout un grand serviteur de l'État.

    Il est connu pour avoir été un Ministre de l'Intérieur à poigne, capable de réprimer, hélas parfois dans le sang, des grèves très dures qui étaient pilotées de l'étranger (suivez mon regard). En ce sens, il était l'héritier de Clemenceau, grand Ministre de l'Intérieur avant d'avoir été Président du Conseil. Probablement que Manuel Valls revendiquerait aussi cet héritage-là.

    Mais à la différence de Clemenceau et de Valls, malgré sa présence dans quinze gouvernements (seize si l'on tient compte d'une fonction non ministérielle mais essentielle, voir plus loin), Jules Moch n'a pas eu l'honneur de diriger un gouvernement. Il a seulement été pressenti pour devenir Président du Conseil lors de la longue crise politique du 5 au 28 octobre 1949 (chute du premier gouvernement d'Henri Queuille), mais il n'a pas eu l'appui des parlementaires de la Troisième force.

    On pourrait même s'étonner qu'il fût socialiste à tel point Jules Moch était un homme d'État, un patriote, un visionnaire souhaitant la paix mais refusant la lâcheté, voyant venir la Seconde Guerre mondiale, résistant, et avant tout, profondément anticommuniste. Il faut sans doute voir la chose à l'envers en se disant qu'il a existé des socialistes qui ont été de véritables hommes d'État, et aux côtés de Léon Blum, on peut effectivement citer Jules Moch et quelques autres.

    Jules Moch n'a pas été une personnalité politique majeure seulement de la Quatrième République. Il l'a été aussi de la fin de la Troisième République, pendant toute l'Entre-guerre. Érudit, scientifique, polytechnicien (comme son grand-père et comme son père Gaston Moch qui était dans la même promotion à l'X que le capitaine Alfred Dreyfus), penseur et acteur politique, Jules Moch a été un auteur très prolifique d'ouvrages politiques, une trentaine entre 1925 et 1977.

    Brillant diplômé de Polytechnique, Jules Moch a choisi de devenir ingénieur dans la marine. Pendant la Première Guerre mondiale (il avait 21 ans en 1914), il a combattu, a été blessé et gazé, a été récompensé pour sa bravoure. Après une courte carrière dans la fonction publique, il a rejoint une entreprise privée pour reconstruire les réseaux ferroviaires. Dans ce cadre, il a séjourné dans les pays baltes et également en Union Soviétique en 1924, ce qui l'a rendu fortement anticommuniste et a adhéré à la SFIO (parti socialiste) la même année 1924.

    Jules Moch a amorcé une longue carrière de député : encouragé par Léon Blum et Vincent Auriol à se présenter à Valence, il a été élu député SFIO de la Drôme en avril 1928 (il avait alors 35 ans) malgré une campagne très violente contre lui (on reprochait à ce Parisien un parachutage), réélu en mai 1932, mais battu en mai 1936, alors que le Front populaire venait d'être victorieux.

    Pendant cette petite dizaine d'années, Jules Moch était un parlementaire très actif à la Chambre, multipliant rapports et propositions de loi. Le Dictionnaire des parlementaires français lui attribue de nombreuses initiatives : « généralisation de l'attelage automatique sur tous les réseaux de chemins de fer français ; instauration d'un mode de taxation des camions automobiles tenant compte de la dégradation causée aux chaussées (1929) ; institution d'un système de transport combiné entre avion et chemin de fer ; exploitation de la ligne aérienne France-Amérique du Sud ; création de la Société africaine d'aviation marchande (1931) ; déchéance des compagnies de chemins de fer et institution d'un réseau national d'intérêt public général et régional ; statut de l'aviation marchande (voté en 1932) ». Également : « la gratuité de l'enseignement secondaire ; le monopole d'importation des pétroles  ; les accords professionnels ; la mise en chantier de la tranche de 1935 du programme naval ; l'assainissement des finances publiques ; la défense du crédit et le maintien de la monnaie ». En outre, Jules Moch « demande une meilleure protection des cheminots contre les dangers d'électrocution et (…) interpelle le gouvernement sur le relèvement de leurs salaires. Il plaide aussi en faveur de l'assimilation des cantonniers aux fonctionnaires de l'État. ». En 1935, Jules Moch a été élu conseiller général de la Drôme.

     

     
     


    Alors qu'il aurait dû devenir ministre, son échec législatif l'en a politiquement empêché, si bien que le nouveau Président du Conseil, Léon Blum, l'a nommé secrétaire général du gouvernement, qui était une fonction stratégique dans le dispositif du pouvoir exécutif puisqu'il assistait à tous les conseils des ministres et à tous les conseils de cabinet. Jules Moch a donc eu une très bonne connaissance du gouvernement du Front populaire pour en avoir été l'un des principaux acteurs politiques et administratifs.

    Heureusement pour lui, une élection législative partielle a eu lieu en mai 1937 à Montpellier à la suite du décès du député, si bien qu'il s'est fait élire député SFIO de l'Hérault en mai 1937 jusqu'en novembre 1941, puis il a été réélu pendant toute la Quatrième République de novembre 1944 (assemblées consultative puis constituantes puis nationale) à novembre 1958, battu au début de la Cinquième République mais réélu pour un dernier mandat de novembre 1962 à mars 1967.

    Son retour à la Chambre a permis à Jules Moch d'entamer une (longue) carrière ministérielle, d'abord comme Sous-Secrétaire d'État à la Présidence du Conseil des ministres de Léon Blum du 26 mai 1937 au 22 juin 1937. Puis, Léon Blum l'a rappelé dans son (très bref) deuxième gouvernement comme Ministre des Transports (dont il était un spécialiste professionnellement) du 13 mars 1938 au 10 avril 1938.


    Redevenu simple député en octobre 1938, Jules Moch a compris le double langage des nazis et s'est opposé aux Accords de Munich, réclamant la plus grande fermeté du gouvernement français contre Hitler. Toutefois, par discipline de parti, sur consigne de Léon Blum, Jules Moch a voté la ratification des Accords de Munich. Anticipant la guerre, Jules Moch a demandé en octobre 1938 à l'amiral François Darlan, alors chef d'état-major de la marine, de l'autoriser à être mobilisable malgré son âge avancé (45 ans), ce qui lui a permis de combattre en 1939-1940 en tant que capitaine de frégate chargé de démagnétiser la flotte pour éviter les mines magnétiques, puis a fait la campagne de Norvège comme capitaine de vaisseau.

    Très déçu par l'Armistice en juin 1940, Jules Moch a repris son rôle de député et a fait partie des 80 parlementaires à avoir refusé les pleins pouvoirs à Pétain le 10 juillet 1940 à Vichy. Il a été arrêté en septembre 1940, emprisonné avec Paul Reynaud, Vincent Auriol, Marx Dormoy et Georges Mandel, puis a finalement été libéré en février 1941 par l'amiral Darlan qu'il avait connu. À partir de ce moment, Jules Moch s'est réfugié dans la clandestinité et s'est engagé dans la Résistance, notamment dans le réseaux de résistance des polytechniciens. Après une série de contretemps pour rejoindre l'Angleterre, il a rencontré De Gaulle le 27 avril 1943 à Londres qui lui a confié la direction d'une école navale pour les volontaires français. Ce dernier l'a déçu par sa réaction à l'affaire Pucheu. Très affecté par la mort de son fils au combat en avril 1944 à Corenc, tout près de Grenoble, il a participé comme combattant au Débarquement en Provence.

    De retour en politique en novembre 1944, Jules Moch a soutenu en février 1945 le plan budgétaire de Pierre Mendès France, nouveau Ministre des Finances qui demandait de la rigueur dans les finances publiques. Sa politique ayant été refusée (notamment par René Pleven), Pierre Mendès France a démissionné.

    À la Libération, il a fait partie de nombreux gouvernements. Ainsi, Jules Moch fut d'abord Ministre des Transports et des Travaux publics du 2 novembre 1945 au 19 novembre 1947 (et, à partir du 22 octobre 1947, il a cumulé avec les Affaires économiques, la Reconstruction et l'Urbanisme). À ce poste, il a supervisé la reconstruction des grandes infrastructures des transports : chemin de fer, ports, aéroports, etc. Ce sujet l'a amené à se forger la conviction qu'il valait mieux construire un pont qu'un tunnel entre la France et la Grande-Bretagne, cette idée a été le sujet d'un livre ainsi que de plusieurs conférences (le Tunnel sous la Manche a quand même été construit).

     

     
     


    Ensuite, il fut l'indéboulonnable Ministre de l'Intérieur dans six gouvernements, du 24 novembre 1947 au 7 février 1950 et du 17 mai 1958 au 28 mai 1958. C'est dans ces fonctions-là que Jules Moch a acquis la réputation d'homme à poigne lorsqu'il a fallu rétablir l'ordre lors des grandes grèves de novembre et décembre 1947. La crise fut au sommet dans la nuit du 2 au 3 décembre 1947 quand un train supposé transporter des CRS a déraillé à la suite de sabotages d'activistes. L'opération a tué seize personnes dans le déraillement et a été condamnée par toutes les parties.

    Le climat politique était très tendu avec l'éviction des communistes du gouvernement en mars 1947. Craignant un coup d'État communiste, Jules Moch a créé des préfets spéciaux (futurs préfets de région) le 21 mars 1948 pour anticiper tout mouvement violent.

    En octobre 1948, de nouvelles grèves ont eu lieu, considérées à caractère insurrectionnel par le gouvernement, en particulier dans les mines de charbon. Jules Moch a fait intervenir 60 000 policiers pour affronter les 15 000 grévistes contraints à la reprise du travail en novembre 1948. Le bilan de la répression fut très lourde : six morts, des dizaines de blessés, 3 000 licenciements... et une rancune tenace des dirigeants et militants communistes contre le socialiste Jules Moch.
     

     
     

    Voici ce qu'en dit le Dictionnaire des parlementaires français : « Si l'on ajoute divers heurts et incidents violents survenus à Marseille (12 novembre 1947), Valence (3 et 5 décembre 1947), Clermont-Ferrand (15 juin 1948), Grenoble (18 septembre 1948) et Paris (11 novembre 1948), Jules Moch a dû justifier devant l'Assemblée le comportement souvent brutal des forces de l'ordre. Sans nier le caractère social et salarial, et par là même en partie justifié de ces grèves, il en dénonce la dimension délibérément politique et insurrectionnelle, commanditée à distance par le Kominform comme en témoignerait, par ailleurs, le déraillement du train Paris-Tourcoing le 3 décembre 1947. Une telle détermination, qui ne va pas sans inquiéter certains de ses camarades socialistes soucieux de ne pas couper la SFIO de la classe ouvrière, lui vaut d'essuyer périodiquement des injures et des vociférations du Parti communiste qui a désigné en lui l'ennemi de classe et le valet de l'impérialisme américain. Les séances des 29 novembre au 4 décembre 1947, consacrées à la discussion des projets de loi "de défense de la République", sont demeurées célèbres dans les annales de la vie parlementaire par le déchaînement des violences verbales et même physiques déployées dans les travées communistes. D'importants textes de loi n'en furent pas moins adoptés, comme l'interdiction du droit de grève dans la police et la création des IGAMES (super préfets) dotés, dans le cadre du maintien de l'ordre, de la plénitude des pouvoirs civils et militaires. ».

    Comme l'a expliqué Gilles Morin en 2014 dans un article sur la guerre froide en France (mis en référence à la fin de l'article), Jules Moch a été victime d'une campagne de presse permanente des journaux communistes : « Jules Moch devient la cible privilégiée des journalistes et caricaturistes communistes durant au moins quatre longues années, avec des moments forts, comme les grèves des mineurs de 1948, les élections ou sa tentative d’investiture en octobre 1949. Nous disposons de centaines d’articles le concernant ou le visant pour ne prendre que la presse nationale du PCF ou de ses "organisations de masse". La propagande communiste fait de Jules Moch l’incarnation du mal absolu, une tête de Turc récurrente, mais les journaux, pour éviter des procès et des condamnations, s’autocensurent partiellement. Cependant, ils ont à leur disposition l’arme des dessins et caricatures de presse qui échappent généralement au procès et présentent un double intérêt. Cette forme d’expression simplifie le discours, l’amplifie parfois et cristallise des images types dans la mémoire et dans le regard. De plus, elle peut franchir des interdits et permet de révéler un message sous-jacent. Sur ce terrain, les communistes ont affaire à une large concurrence : Jules Moch, Ministre de l’Intérieur puis de la Défense et homme politique de premier plan est, c’est bien normal, l’objet de milliers de caricatures venant de tous les horizons politiques. Mais les organes communistes et ceux des organisations de masse apparentées se distinguent par leur violence. (…) Classiquement pour les communistes évoquant les socialistes, Jules Moch incarne le traître ou plutôt le "social-traître". L’accusation est reprise à foison dans la littérature communiste, mais surtout en arrière-fond de pratiquement toutes les attaques. ».

    Voici quelques caricatures très excessives et haineuses qui n'ont jamais été censurées ni condamnées par un tribunal. Elles ont été rassemblées par Gilles Morin dans l'article cité qui a montré les abus dans les dessins, représentant l'ancien résistant, qui a plusieurs fois mis sa vie en danger, comme un collaborateur des nazis. Ces dessins puent l'antisémitisme (il faut regarder la forme du nez), l'anticapitalisme et l'antiaméricanisme, et le pire, c'est que cette argumentation pitoyable d'alliance entre le grand capital, les États-Unis, les Juifs et les nazis restent toujours d'actualité, malgré sa stupidité, soit par des agents de Vladimir Poutine, soit par des militants insoumis. Quant à l'insulte "social-traître", elle reste encore très actuelle, Jérôme Guedj en a même été une victime récente il y a quelques semaines.
     

     
     


    (La caricature n°3 représente Jules Moch tapant sur la voiture SFIO conduite par Léon Blum et réparée par Vincent Auriol, et elle est suivie de près par De Gaulle).
     

     
     
     
     

     

     
     

     

     
     

     

     
     


    Après sa tentative d'être Président du Conseil, Jules Moch a été nommé Vice-Président du Conseil dans le deuxième gouvernement de Georges Bidault du 28 octobre 1949 au 7 février 1950 en cumulant avec l'Intérieur. Ensuite, il est resté une année Ministre de la Défense nationale dans deux gouvernements, du 12 juillet 1950 au 10 juillet 1951.

    Après cela, Jules Moch a préféré renoncer aux fonctions ministérielles en raison de son mandat de représentant de la France à la Commission du désarmement de l'ONU de 1951 à 1961 (il a notamment refusé d'être le Ministre d'État, Ministre du Désarmement de Guy Mollet en 1956). Rapporteur général de la commission des Affaires étrangères à l'Assemblée, Jules Moch a beaucoup influé sur la politique extérieure de la France (mais souvent hors de l'hémicycle du Palais-Bourbon), notamment par le soutien à l'État d'Israël, la mise en place de l'OTAN, etc. Il s'est opposé à la Communauté Européenne de Défense (CED) en 1954, ce qui lui a valu une exclusion temporaire de la SFIO. Il s'est également opposé à la douteuse campagne de Suez en 1956. Il a aussi défendu le 13 janvier 1960 à l'ONU la décision de la France de procéder à des essais nucléaires dans le Sahara algérien : « Le site choisi est à la fois désert et beaucoup plus proche que les atolls aux antipodes de la France. ».

     

     
     


    Après un bref retour au Ministère de l'Intérieur dans le gouvernement de Pierre Pflimlin (il n'avait pas réussi à rétablir l'ordre républicain en Corse) juste avant le retour de De Gaulle au pouvoir, Jules Moch, qui avait voté pour le retour au pouvoir de De Gaulle mais contre la nouvelle Constitution au référendum, s'est fait balayer par la Cinquième République. Battu par un candidat gaulliste en novembre 1958 (en raison du maintien du candidat communiste), Jules Moch, antigaulliste mais aussi anticommuniste acharné, n'a dû son ultime élection en novembre 1962 qu'à un accord entre le PCF et la SFIO dans une circonscription qui allait redevenir communiste lorsque Jules Moch a renoncé à solliciter un nouveau mandat, en 1967 (il avait alors 74 ans).

    Militant socialiste, il a quitté le PS le 31 décembre 1974 après le succès de l'union de la gauche initiée par François Mitterrand, nouveau chef du parti socialiste. Or, pour lui, il était hors de question de s'allier avec les communistes qui n'avaient jamais critiqué Staline et ses méthodes. Son dernier ouvrage politique, sorti en 1977, s'est intitulé fort opportunément : "Le Communisme, jamais !" (éd. Plon). Décidément, les communistes ne l'apprécieront jamais !



    Aussi sur le blog.

    Sylvain Rakotoarison (26 juillet 2025)
    http://www.rakotoarison.eu


    Pour aller plus loin :
    "Dictionnaire des parlementaires français" (éd. La Documentation française).
    "Les communistes et Jules Moch, représentations et pratiques en temps de guerre froide" par Gilles Morin, "La guerre froide vue d'en bas", sous la direction de Philippe Buton, Olivier Büttner et Michel Hastings, CNRS Éditions, 2014.
    Jules Moch.
    Joseph Laniel.
    Quel bovin vous amène ?
    Le vote des femmes en France.
    L'échec de la CED.
    Mélinée et Missak Manouchian.
    Séminaire gouvernemental, conseil de cabinet et conseil des ministres.
    L'abbé Pierre.
    André Figueras.
    Jean-Marie Le Pen.

    Jean Moulin.
    Stéphane Hessel.
    René Pleven.
    Pierre Mendès France.
    Léon Blum.
    La création du RPF.
    De Gaulle.
    Germaine Tillion.
    François Mitterrand.
    Pierre Pflimlin.
    Henri Queuille.
    Robert Schuman.
    Antoine Pinay.
    Félix Gaillard.
    Les radicaux.
    Georges Bidault.
    Débarquement en Normandie.
    Libération de Paris.
    Général Leclerc.
    Daniel Cordier.
    Le programme du Conseil National de la Résistance (CNR).
    Jean Monnet.
    Joseph Kessel.
    Maurice Druon.
    André Malraux.
    Maurice Schumann.
    Jacques Chaban-Delmas.
    Daniel Mayer.
    Edmond Michelet.
    Alain Savary.
    Édouard Herriot.
    Vincent Auriol.
    René Coty.
    Maurice Faure.
    Gaston Defferre.
    Edgar Faure.
    René Cassin.
    Édouard Bonnefous.


     

     
     



    https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20250731-jules-moch.html

    https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/jules-moch-et-le-socialisme-a-261689

    http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/07/29/article-sr-20250731-jules-moch.html


    .

  • Gisèle Halimi, une femme militante

    « Gisèle Halimi devint ainsi la figure du féminisme contemporain, d'un féminisme qui veut éveiller les consciences, anéantir les inégalités, tendre avec exigence et détermination vers un monde de concorde entre les femmes et les hommes. Choisir la cause des femmes pour Gisèle Halimi, ce n'était pas faire le procès des hommes, c'était mettre à bas un système où les hommes dominent, endossent des représentations qui les favorisent. C’était retrouver une évidence universelle. Il est injuste, insupportable qu’une petite fille doive servir son frère aîné à table mais quel que soit son sexe, chacun est lié par une fraternité de destin. » (Emmanuel Macron, le 8 mars 2025 à Paris).



     

     
     


    L'avocate de la cause des femmes, Gisèle Halimi, est morte il y a cinq ans, le 28 juillet 2020 au lendemain de son 93e anniversaire (elle est née le 27 juillet 1927). On parle d'elle (des pétitions circulent) pour que ses restes soient transférés au Panthéon et l'Élysée n'y serait pas hostile.

    J'ai évoqué il y a quelques jours la figure de Monique Pelletier, qui est de la même génération (à un an près) que Gisèle Halimi. Les deux femmes ont fait beaucoup pour la cause des femmes, les deux ont été des avocates douées. Mais j'aurais une préférence pour Monique Pelletier, celle qui a fait des réalisations concrètes, hors des échos médiatiques mais essentielles pour les femmes, comme le reconduction définitive de la loi sur l'IVG (la loi Veil n'avait qu'une durée limitée de cinq ans) et aussi la loi qui considère le viol comme un crime et pas comme seulement un délit. Gisèle Halimi, qui s'est aussi frottée à la politique (mais les deux n'ont pas eu de "carrière", comme on dit), n'était pas dans la décision mais dans l'influence, dans le changement des mentalités.

    La jeune avocate tenace s'est d'abord fait connaître au début des années 1960 pour sa défense de Djamila Boupacha, militante du FLN en Algérie (qui est encore en vie, elle a 87 ans), qui fut arrêtée, violée et torturée par l'armée française pour une tentative d'attentat à Alger (qu'elle a reconnue). Grâce à la défense de Gisèle Halimi et au remue-ménage médiatique orchestré par Simone de Beauvoir, avec aussi Aimé Césaire, Louis Aragon, Germaine Tillion, Geneviève Anthonioz-De Gaulle, ce fut le procès de la torture en Algérie et les Accords d'Évian ont amnistié Djamila Boupacha qui fut libérée le 21 avril 1962 (et a bénéficié d'une ordonnance de non-lieu le 7 mai 1962). Djamila Boupacha fut l'une des égéries de l'indépendance de l'Algérie mais vite écartée par les hiérarques machos du FLN (et le Président algérien actuel Abdelmadjid Tebboune lui a proposé le 15 février 2022 de la nommer sénatrice mais elle a refusé).

     

     
     


    Le deuxième combat très médiatique de Gisèle Halimi, qui consacra sa réputation de militante des causes pour les femmes, c'est au début des années 1970 sa défense de Marie-Claire Chevalier, jeune fille de 16 ans victime d'un viol en août 1971 et accusée d'avoir pratiqué un avortement (par une "faiseuse d'anges" qui l'a conduite à être hospitalisée en raison d'une grave hémorragie). Gisèle Halimi a alors eu l'audace d'attaquer la loi même qui interdisait l'avortement. C'est le fameux procès de Bobigny en 1972 qui a agrégé toutes les militantes féministes derrière ce combat pour la justice, car Gisèle Halimi considérait comme une immense injustice de considérer une femme violée comme d'abord une coupable (cinq femmes y étaient jugées, en particulier la mère de Marie-Claire, modeste employée de la RATP, pour l'avoir aidée à avorter). Elle a gagné ce procès très médiatisé avec une relaxe de Marie-Claire le 11 octobre 1972 (Marie-Claire, qui a fait une tentative de suicide peu après son procès, a réussi à être mère et même grand-mère, et est morte le 23 janvier 2022 d'une tumeur au cerveau ; le Président de la République a salué sa mémoire).

    Il faut insister sur l'aspect très glauque de ce procès : le violeur, un jeune homme mineur qui se trouvait dans le même lycée, l'avait dénoncée (avait dénoncé sa victime qui avait pratiqué l'avortement !) car lui-même avait été arrêté par la police pour un vol de voitures et pensait que cette délation lui permettrait plus d'indulgence de la justice.
     

     
     


    Deux ans plus tard, la loi Veil a rendu ce genre de procès anachronique. Beaucoup considèrent encore aujourd'hui que c'est ce procès de Bobigny qui a permis la loi Veil, mais en fait, son principe était déjà dans les tuyaux des ministères, en particulier au Ministère de la Santé, pour des raisons de santé publique. Les femmes qui se faisaient avorter risquaient trop leur vie avec des hémorragies et des infections, d'où le besoin de légiférer pour arrêter les pratiques douteuses des "faiseuses d'ange", celle de Marie-Claire ayant écopé d'un an de prison avec sursis et d'une amende.

    Avant le procès de Bobigny, Gisèle Halimi avait signé le "Manifeste des 343", une tribune publiée le 5 avril 1971 dans "Le Nouvel Observateur" qui réclamait une loi pour l'avortement et dont les 343 femmes signataires reconnaissaient qu'elles s'étaient fait avorter, risquant ainsi des poursuites pénales. Parmi les signataires, au-delà de Gisèle Halimi et Simone de Beauvoir : Françoise Sagan, Marguerite Duras, Ariane Mouchkine, Stéphane Audran, Jeanne Moreau, Micheline Presle, Catherine Deneuve, Marceline Loridan, Bernadette Lafont, Antoinette Fouque, Françoise Fabian, Bulle Ogier, Marie-France Pisier, Yvette Roudy, Delphine Seyrig, Nadine Trintignant, Marina Vlady, Agnès Varda, etc. Il est à noter que Gisèle Halimi était la seule avocate de ces 343 signataires (elle risquait aussi de perdre son travail puisqu'elle se rendait coupable d'un délit). Ce manifeste a conduit la fondation du mouvement militant Choisir la cause des femmes, créé le 9 juin 1971 par Gisèle Halimi et Simone de Beauvoir.

    Évidemment, la loi Veil n'a pas tout résolu pour l'égalité, la justice, la parité des femmes et le combat de Gisèle Halimi n'est toujours pas achevé. Bien sûr, elle avait bien compris qu'il fallait se placer sur le plan politique.

    Proche de la gauche et surtout de François Mitterrand qu'elle avait soutenu dès 1965, elle s'est d'abord présentée dans le quinzième arrondissement de Paris aux élections législatives de mars 1967 avec l'étiquette de la FGDS (la fédération de la gauche non-communiste), mais n'a recueilli que 13,5% des voix au premier tour, éliminée et devancée par le candidat communiste qui échoua face au député sortant et ancien ministre gaulliste Jacques Marette (la FGDS avait réservé, pour le Mouvement démocratique féminin de Marie-Thérès Eyquem dont faisait partie Gisèle Halimi, sept circonscriptions, mais ingagnables à gauche !).

    Gisèle Halimi a fait une deuxième tentative dans une autre circonscription du quinzième arrondissement en mars 1978, cette fois-là sans investiture du PS, avec le soutien de son seul mouvement (Choisir la cause des femmes), ce qui fut un désastre électoral pour elle avec seulement 4,3% des voix derrière quatre candidats, celui du PCF, de l'UDF, du PS et enfin du RPR, sortant, Claude Roux, qui fut réélu (circonscription où allait être élu en juin 1981 le futur ministre Jacques Toubon).

    Mais en juin 1981, il n'était plus question de perdre alors que la gauche gagnait. François Mitterrand a refilé à Gisèle Halimi une circonscription en Isère, la quatrième (celle de Grenoble-Nord, Voiron, Vinay, Tullins, Rives, Saint-Marcellin), une circonscription déjà occupée par un député socialiste sortant, et pas des moindres puisqu'il s'agissait de Jacques-Antoine Gau, député-maire de Voiron depuis 1977 et même président du groupe PS à l'Assemblée Nationale en 1978, qui est mort le 29 mai 1981, trois semaines après l'élection de François Mitterrand à la Présidence de la République. Gisèle Halimi fut en tête au premier tour avec 33,2% et gagna largement au second tour avec 53,1% contre le futur député et maire de Voreppe Michel Hannoun (et futur président du conseil général de l'Isère).


    À l'origine, cette circonscription était réservée au suppléant de Jacques-Antoine Gau, à savoir le maire de Pont-en-Royans Yves Pillet (futur député de 1988 à 1993) et Gisèle Halimi avait reçu un accueil très froid des militants socialistes des lieux (comme elle fut rejetée de la première circonscription de Loir-et-Cher, celle de Pierre Sudreau, qui était le premier parachutage envisagé par elle en 1981). Elle était soutenue par Louis Mermaz, mitterrandiste (député-maire de Vienne, président du conseil général de l'Isère et ministre depuis quelques jours), son suppléant fut Maurice Rival, le maire de Chirens, un proche de Louis Mermaz, mais la venue de l'avocate était contestée par le député-maire de Grenoble Hubert Dubedout, rocardien, qui considérait cette circonscription réservée aux rocardiens. Pendant les quelques jours de campagne, elle fut aussi soutenue par Pierre Joxe (qui allait être un président du groupe PS très désagréable pour elle, apparentée PS), Michel Crépeau et Michel Jobert. Le jeune avocat André Vallini, futur député-maire de Tullins, futur président du conseil général de l'Isère et futur ministre, opposé à la candidature de Gisèle Halimi, est devenu son collaborateur parlementaire.
     

     
     


    Le mandat de députée de l'Isère a beaucoup déçu Gisèle Halimi, dès le premier jours, lorsqu'elle s'est rendue au Palais-Bourbon et qu'elle s'est aperçue qu'il y avait moins de femmes qu'à la Libération en 1945 (28, soit 5,7%, au lieu de 33), et cela malgré l'arrivée de nombreux nouveaux et jeunes députés socialistes : ils étaient quasiment tous des hommes !

    Toutefois, elle n'a pas été députée pour rien ! Bien que bridée par les socialistes qui se méfiaient d'une députée incontrôlable et inclassable, elle a contribué notamment à deux réalisations concrètes, aux côtés du Ministre de la Justice Robert Badinter.

    D'une part, elle a transformé le contenu de la prestation de serment des avocats. Son problème, c'était que dans l'ancien serment, le futur avocat s'engageait à prendre de la distance avec la cause de ses clients, or, elle considérait que l'avocat pouvait au contraire épouser cette cause. Ainsi, en 1982, la prestation de serment a été plus raccourcie, sans référence aux bonnes mœurs, à la sûreté de l'État et à la paix publique : « Je jure, comme avocat, d'exercer mes fonctions avec dignité, conscience, indépendance, probité et humanité. » (article 1er de la loi n°82-506 du 15 juin 1982 relative à la procédure applicable en cas de faute professionnelle commise à l'audience par un avocat).


    D'autre part, Gisèle Halimi a pris pleinement part à l'élaboration de la loi n°82-683 du 4 août 1982 relative à l'abrogation du deuxième alinéa de l'article 331 du code pénal, ce qui allait dépénaliser l'homosexualité pour les mineurs de plus de 15 ans. En tant que rapporteure de la proposition de loi (déposée par Raymond Forni, président de la commission des lois), Gisèle Halimi est intervenue dans l'hémicycle de l'Assemblée le 20 décembre 1981 : « On peut se demander, avec le recul, comment des députés français, c'est-à-dire par définition des femmes et des hommes qui devraient avoir l'intelligence de nos libertés fondamentales puisqu'ils sont chargés de les défendre, ont pu légiférer pour réprimer l'homosexualité. Car, s'il est un choix individuel par essence et qui doit échapper à toute codification c'est bien celui de la sexualité. Il ne peut y avoir de " morale sexuelle » de tous qui s'impose à la " morale sexuelle » de chacun. Chacun connaît la nécessité, pour l'individu, de vivre en accord avec ce qui reste le plus profondément inexprimé, par peur, honte, conditionnement social ou répression, je veux dire sa sexualité. Et qu'il s'agisse d'hétérosexualité ou d'homosexualité, cette relation à l'autre ne peut jouer comme un facteur d'équilibre que débarrassée de la clandestinité ou de l'autocensure auxquelles contraint bien souvent notre environnement et, en premier lieu, nos lois qui, dans notre culture, provoquent au changement des mentalités, avant de changer elles-mêmes. Certes, comme toute liberté, ce droit de choisir sa sexualité connaît ses limites, classiques au demeurant. (…) Pour le législateur de 1950, les homosexuels étaient donc considérés comme un fléau social, pêle-mêle avec les bouilleurs de cru, les proxénètes, et tant d'autres. ».

    Et de préciser clairement les conséquences de cette proposition de loi : « Pour qu'il y ait délit au titre du deuxième alinéa de l'article 331, quatre éléments doivent être réunis. Il faut qu'un acte matériel ait été commis. Il est nécessaire, en second lieu, que cet acte revête un caractère impudique ou contre nature. La troisième condition tient à l'absence de violence ou de contrainte. Enfin, quatrième élément constitutif de l'infraction, les participants doivent être du même sexe et l'un d'entre eux au moins doit être un mineur âgé de 15 ans à 18 ans. L'énumération même des éléments constitutifs de l'incrimination montre que l'abrogation de ce texte n'aurait pas pour effet d'accorder la moindre impunité aux homosexuels en matière d'attentat aux mœurs. L'abrogation a simplement pour objet de signifier que les homosexuels sont des citoyens qui doivent répondre de leurs actes au même titre que les hétérosexuels, quand ces actes constituent des délits. Resteraient punissables tous les attentats à la pudeur avec violence, les attentats à la pudeur sans violence, c'est-à-dire toute relation homosexuelle avec un mineur de moins de 15 ans, de même que le proxénétisme tendant à favoriser la prostitution homosexuelle des mineurs, que ceux-ci soient âgés de plus ou de moins de 15 ans, en vertu de l'article 334-1 du code pénal. N'oublions pas non plus l'article 356 du même code (…) qui punit le détournement de mineurs, quel que soit le sexe du coupable et de la victime. ».


    Tout aussi clairement, Gisèle Halimi a exposé les raisons de son indignation pour cet article du code pénal (alinéa 2 de l'article 331) qui serait abrogé : « Il devient clair que le texte actuel crée une inacceptable inégalité, devant la loi, de deux catégorie de citoyens. Aujourd'hui encore, la loi laisse subsister des différences discriminatoires à l'égard d'une certaine catégorie, nombreuse, de citoyens, je veux parler de citoyennes. Mais le deuxième alinéa de l'article 331 du code pénal va, me semble-t-il, encore plus loin dans la discrimination. Ce n'est pas de racisme ni de sexisme qu'il s'agit : il s'agit simplement de créer, à l'intérieur de chaque sexe, une catégorie de sous-citoyens qui, parce qu'ils sont homosexuels, devraient répondre plus que les autres de leurs actes délictuels. Le délit qui leur est reproché est, de plus, et cela est grave en matière pénale, particulièrement mal défini. Qu'est "l'acte impudique et contre nature" quand il y a consentement ? Toute forme de relation sexuelle pourrait, à la limite, être définie comme un acte impudique ou contre nature et donc considérée comme une infraction, selon l'appréciation du juge ou du Parquet, selon la vie que ce juge mène, en fin de compte selon sa propre sexualité. Ce flou volontaire est particulièrement inacceptable dans une loi qui réprime. Ce texte crée, ce n'est pas la moindre de ses anomalies, une double majorité pénale. En effet, les jeunes âgés de quinze à dix-huit ans sont considérés comme mineurs au regard de telle incrimination et comme majeurs au regard de telle autre. Le deuxième alinéa de l'article 331 du code pénal crée ainsi une curieuse frange, où tantôt l'on est mineur, tantôt l'on est majeur, tantôt on a atteint l'âge du consentement, tantôt on est censé ne pas l'avoir atteint. Cette étrange dualité est choquante selon laquelle la majorité hétérosexuelle serait acquise à 15 ans et la majorité homosexuelle ne serait atteinte qu'à l'âge de 18 ans. Il n'est pas possible, me semble-t-il, de prévoir des solutions différentes pour les hétérosexuels et les homosexuels, car cette discrimination repose en vérité, qu'on le dissimule ou non sous des arguments politiques ou de droit constitutionnel, sur un jugement moral implicite ou explicite : l'homosexualité est l'anormalité. On en revient toujours au même constat, à savoir qu'entre les partisans du maintien de ce texte et les partisans de son abrogation, la divergence est inconciliable. Nous estimons, nous, que la liberté sexuelle inclut l'homosexualité et nos adversaires affirment le contraire. ».

    Elle a été très déçue par le machisme du PS et surtout le cynisme de François Mitterrand : « [Il] me recevait et m'écoutait poliment, mais il ne m'a été d'aucun soutien. (…) Il était bien trop éloigné de nos pensées, de nos révoltes, de notre sensibilité pour être un véritable compagnon de route. (…) Il faisait semblant de réfléchir et je touchais du doigt la toute-puissance du chef de l'État. Nommer, dé-nommer, re-nommer, gratifier... tout cela relevait de son pouvoir et de son bon plaisir. Le fait du prince. Le moins que l'on puisse dire est qu'il n'en a pas abusé pour promouvoir les femmes ! » (2020). C'est pour cela que Gisèle Halimi a quitté son siège de députée en septembre 1984 en démissionnant officiellement parce qu'elle était en mission plus de six mois auprès de Claude Cheysson, le Ministre des Relations extérieures, une mission opportune sur la crise des organisations internationales (son suppléant Maurice Rival lui a alors succédé, sans élection partielle). Cela l'amena finalement à être nommée ambassadrice de la France à l'UNESCO du 13 avril 1985 au 1er septembre 1986 (succédant à une autre femme, Jacqueline Baudrier, l'ancien présidente de Radio France). Puis elle fut présidente du Comité des conventions et des recommandations de l'UNESCO, puis conseillère spéciale de la délégation française à l'Assemblée générale de l'ONU. Mais elle retrouva surtout son activité d'avocate qu'elle n'a jamais quittée jusqu'à sa mort à 93 ans.

    Politiquement, elle a rejoint Jean-Pierre Chevènement aux élections européennes de juin 1994, placée en deuxième position sur sa liste mais n'a pas été élue à cause du faible score de la liste (2,5%). En 1998, elle a cofondé Attac, mouvement altermondialiste. Pas étonnant que l'émission "Autant en emporte l'histoire", produite par Stéphanie Duncan et diffusée le 3 avril 2022 sur France Inter, soit intitulée « Gisèle Halimi, la jeune fille insoumise » et ait commencé ainsi : « Mais comment Gisèle Halimi est-elle devenue une rebelle ? Qu’est-ce qui fait qu’un enfant, et singulièrement une petite fille, se mette à dire non, à se révolter contre l’injustice et un jour, à vouloir se battre pour les autres ? Rien n’était pourtant écrit d’avance pour la petite Gisèle née juive, colonisée, pauvre et femme. Avec un père qui ne voulait pas d’une fille et une mère qui ne voyait d’autre avenir pour elle que le mariage, la maternité et la soumission. ».

     

     
     


    Au point que certains proches (dont un de ses fils) l'ont fait parler outre-tombe en assurant qu'elle aurait milité contre la réforme des retraites deux ans et demi après son décès, raison qui les auraient poussés à contester la tenue de l'hommage national le 8 mars 2023 par le Président Emmanuel Macron (initiative approuvée au contraire par un autre fils de la militante disparue).

    C'est en effet dans la salle d'audience de la première chambre de la cour d'appel de Paris le 8 mars 2023 (journée des femmes) qu'Emmanuel Macron a prononcé un discours en hommage à l'action de Gisèle Halimi en faveur des femmes. Il a profité de l'occasion pour annoncer sa volonté de constitutionnaliser la loi sur l'IVG : « Et je veux aujourd’hui que la force de ce message nous aide à changer notre Constitution afin d’y graver la liberté des femmes à recourir à l’interruption volontaire de grossesse pour assurer solennellement que rien ne pourra entraver ou défaire ce qui sera ainsi irréversible. ». Ce qui fut fait exactement un an plus tard, le 8 mars 2024.

    Dans son livre posthume "Une farouche liberté" (publié en 2020), Gisèle Halimi a conclu ainsi : « Je suis convaincue que notre expérience de l'injustice, de l'exclusion, de la souffrance nous a conféré une richesse supplémentaire. Et que, sans en avoir conscience, nous puisons dans notre histoire de domination patriarcale des ressorts insoupçonnés. Il a fallu serrer les dents, s'adapter, inventer, résister. Refouler nos envies, mais pas notre imaginaire. Brider nos pulsions, pas notre volonté. Étouffer nos talents, pas notre sensibilité. Sans doute même s'est-elle développée, et nous donne-t-elle un sens de l'autre plus aigu, une indulgence pour la marge, une empathie pour les fragiles... Une nouvelle nature ? Je ne saurais trancher. Mais je sais que de ces valeurs d'opprimés, courage, endurance, résilience, peut jaillir une formidable créativité. ». Il est juste dommage que Gisèle Halimi n'a pas eu, avec les Sandrine Rousseau et consorts, les héritières politiques qu'elle aurait dû mériter...



    Aussi sur le blog.

    Sylvain Rakotoarison (26 juillet 2025)
    http://www.rakotoarison.eu


    Pour aller plus loin :
    Gisèle Halimi.
    Georges Lemoine.
    Jacques Delors.

    8e motion de censure pour convenance personnelle (du PS).
    Congrès du PS : Saloperies antisémites.
    Jérôme Guedj.
    Congrès du PS : "l'homme le plus riche du cimetière".
    Congrès du PS : Olivier Faure est-il en difficulté ?
    Congrès du PS : le choc de complexité !
    Robert Badinter.
    Congrès du PS à Rennes : l'explosion de la Mitterrandie.
    La préparation du congrès de Rennes (27 janvier 1990).
    Histoire du PS.
    Manuel Valls.
    Martine Aubry.
    Hubert Védrine.
    Julien Dray.
    Comment peut-on encore être socialiste au XXIsiècle ?
    François Bayrou et la motion de censure de congrès du PS.
    Lionel Jospin.
    Claude Allègre.
    François Mitterrand.
    Mazarine Pingeot.
    Richard Ferrand.
    Didier Guillaume.

    Pierre Joxe.
    André Chandernagor.
    Didier Migaud.
    Pierre Moscovici.

    La bataille de l'école libre en 1984.
    Bernard Kouchner.
    Hubert Curien.
    Alain Bombard.
    Danielle Mitterrand.
    Olivier Faure.
    Lucie Castets.

    Bernard Cazeneuve
    Gabriel Attal.
    Élisabeth Borne.
    Agnès Pannier-Runacher.
    Sacha Houlié.
    Louis Mermaz.
    L'élection du croque-mort.
    La mort du parti socialiste ?
    Le fiasco de la candidate socialiste.
    Le socialisme à Dunkerque.
    Le PS à la Cour des Comptes.



     

     
     




    https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20250728-gisele-halimi.html

    https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/gisele-halimi-une-femme-militante-261660

    http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/07/26/article-sr-20250728-gisele-halimi.html


    .

  • Mgr André Vingt-Trois et la joie du partage

    « L’homme est fait pour la vie ! Il n’est pas fait pour la mort ! C’est sans doute la raison pour laquelle à travers tous les temps de l’histoire, tant de témoignages manifestent l’incompréhension humaine devant le scandale de la mort. C’est certainement aussi pour cela que tant d’hommes et de femmes reculent et ne peuvent accepter ce qui pourtant s’impose. Nous pouvons comprendre un peu que la mort survienne au terme d’une longue vie ou d’une grave maladie. Mais lorsqu’elle frappe un homme en pleine activité comme l’était Philippe Séguin, le scandale qui nous atteint devant chaque mort devient plus cruel encore, l’événement plus incompréhensible, la détresse plus profonde. » (Mgr André Vingt-Trois, le 11 janvier 2010 aux Invalides, homélie en hommage à Philippe Séguin).



     

     
     


    Le cardinal André Vingt-Trois, profondément malade, s'est éteint le vendredi 18 juillet 2025 à Paris, à l'âge de 82 ans (il est né le 7 novembre 1942 également à Paris). Quand on a un nom de pape (Jean XXIII), on est prié de se prélater. Mgr André Vingt-Trois fut donc un prélat qui a beaucoup compté tant pour les catholiques parisiens que pour l'Église catholique de France dans sa globalité. Il avait participé en décembre 2024 aux cérémonies de réouverture de la cathédrale Notre-Dame de Paris dont il avait présidé le jubilé en 2013 à l'occasion du 850e anniversaire de sa fondation.

    Après une veillée de prières le 22 juillet 2025, André Vingt-Trois a été enterré le lendemain, mercredi 23 juillet 2025 à 10 heures, à Notre-Dame de Paris, au cours d'une messe présidée par son dernier successeur Mgr Laurent Ulrich, archevêque de Paris, qui a lâché : « André Vingt-Trois nous a quittés au milieu de l’été avec une sorte de discrétion qui lui ressemble bien. ». La cathédrale était à moitié pleine, en présence de plus de 150 prêtres, 30 évêques et 3 cardinaux (dont Jean-Marc Aveline), ainsi que de l'ancien Premier Ministre Michel Barnier. Il a été inhumé dans le caveau réservé aux archevêques de Paris, une crypte sous l'autel. S'il fallait résumer sa personnalité, on pourrait dire trois mots : raison, humilité et prière.

    C'est sûr que succéder à
    Mgr Jean-Marie Lustiger comme archevêque de Paris n'était pas aisé : de toute façon, personne n'aurait eu sa stature, tant pastorale qu'intellectuelle, et même plus généralement, les catholiques français qui ont vécu les années 1980 et 1990 habitués à écouter les deux brillants cardinaux français de l'époque, Mgr Jean-Marie Lustiger et Mgr Albert Decourtray (primat des Gaules et archevêque de Lyon), ont compris un peu plus tard leur chance de les avoir connus, tant ils étaient exceptionnels (et j'en dirais autant des trois derniers papes Jean-Paul II, Benoît XVI et le pape François).

    André Vingt-Trois était plus ordinaire et cela lui convenait très bien. Au début des années 1970, il était vicaire de l'église Sainte-Jeanne-de-Chantal (la paroisse de la Porte de Saint-Cloud) lorsque le curé de l'église était... justement Jean-Marie Lustiger. Les deux hommes se sont tout de suite appréciés. Quand Mgr Lustiger est devenu archevêque de Paris, André Vingt-Trois était son vicaire général, contribuant à ses principales réalisations, dont la création de Radio Notre-Dame. Jusqu'à être lui-même archevêque de Paris, il restait dans la simplicité, se déplaçait à vélo...

    Évidemment, Vingt-Trois n'était pas le nom d'un pape mais, selon André, d'un orphelin parmi ses aïeuls, qui n'avait pas de nom et qui a pris un numéro pour nom, le numéro du lit, d'une porte ou d'un jour, il n'en savait rien. Après des études au prestigieux lycée Henri-IV, André Vingt-Trois a été ordonné prêtre le 28 juin 1969 par le cardinal François Marty, qui était l'archevêque de Paris depuis le 26 mars 1968 (ce dernier venait d'être créé cardinal le 28 avril 1969).

    André Vingt-Trois a été ensuite ordonné évêque le 14 octobre 1988 par le cardinal Jean-Marie Lustiger, nommé évêque auxiliaire de Paris du 25 juin 1988 au 21 avril 1999, puis archevêque de Tours du 21 avril 1999 au 11 février 2005, puis, enfin, archevêque de Paris du 11 février 2005 au 7 décembre 2017. À ce dernier titre, il a présidé les funérailles de son prédécesseur Jean-Marie Lustiger le 10 août 2007 à Notre-Dame de Paris en présence de Nicolas Sarkozy, François Fillon, et du représentant du pape, le cardinal Paul Poupard. Dans son homélie, André Vingt-Trois a décrit son prédécesseur ainsi : « Pouvons-nous quelques instants le suivre sur cette voie de la foi et de l’action de grâce pour évoquer quelques traits de cette personnalité si riche ? Pour ceux qui ont eu la chance de l’approcher et de le connaître personnellement, ce n’est ni son intelligence, ni l’acuité de son esprit, ni l’amplitude de sa culture, toutes réelles qu’elles fussent, qui frappaient d’abord, mais plutôt la vigueur et la force de sa foi. Avant tout, il était un croyant. (…) Sa découverte et sa rencontre en Jésus-Christ du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, avaient établi définitivement sa vie dans le régime de la grâce, du don reçu gratuitement et sans autre motif que la miséricorde du Dieu tout-puissant. ».

    Bien que très malade depuis février 2017, il a continué à exercer dans son diocèse plusieurs mois encore, et il n'a quitté ses fonctions qu'en raison de la limite d'âge de 75 ans, le 7 décembre 2017, laissant le siège à Mgr Michel Aupetit (qui fut médecin avant de commencer des études pour devenir prêtre à l'âge de 44 ans).


    Par ailleurs, Mgr André Vingt-Trois a été élu pour deux mandats président de la Conférence des évêques de France du 5 novembre 2007 à 30 juin 2013 (comme François Marty, Roger Etchegaray, Jean Vilnet, Albert Decourtray, Jean-Pierre Ricard, et après lui, Éric de Moulins-Beaufort et Jean-Marc Aveline). C'était une période particulièrement délicate sur le plan politique avec l'adoption de la loi sur le mariage pour tous. Il était opposé à cette loi mais il refusait d'être récupéré par des mouvements qui n'avaient rien de religieux et tout de politique, ce qui a conduit certains à critiquer son extrême prudence illustrée par son silence médiatique afin de ne pas prêter d'ambiguïté sur la position de l'Église de France. En d'autres termes, pas question que la Manif pour tous fût politiquement sponsorisée par l'Église de France.
     

     
     


    Par sa fonction d'archevêque de Paris, André Vingt-Trois a été logiquement créé cardinal le 24 novembre 2007 par le pape Benoît XVI. À ce titre, il a été nommé membre du comité de la présidence du Conseil pontifical pour la famille, ce qui l'a conduit à être président délégué du Synode des évêques sur la famille du 5 au 19 octobre 2014. Il avait aussi accueilli Benoît XVI dans "sa" ville de Paris lors de:la visite papale les 12 et 13 septembre 2008.

    S'il a participé au conclave de mars 2013 qui a élu François comme pape, André Vingt-Trois n'a pas participé à celui de mai 2025 qui a élu Léon XIV en raison de la limite d'âge (il avait atteint 80 ans en 2022). Auteur de plus d'une trentaine d'ouvrages, Mgr André Vingt-Trois a ordonné treize évêques dont cinq sont devenus archevêques (dont Mgr Éric de Moulins-Beaufort et Mgr Michel Aupetit).
     

     
     


    Faisant beaucoup d'actions en faveur des sans-abri (il en a accueilli 159 comme archevêque), de la jeunesse, de la famille, etc., Mgr André Vingt-Trois a souvent été interviewé par les parlementaires avant de la rédaction de certaines lois faisant intervenir l'éthique ou la laïcité. Il a également dénoncé l'euthanasie le 3 avril 2009 à Lourdes en conclusion de l'assemblée plénière de la Conférence des évêques de France qu'il présidait : « Nous encourageons celles et ceux qui sont engagés dans la recherche scientifique et médicale en rappelant l’exigence du respect de la dignité humaine, y compris dans les hommes et les femmes qui ne correspondent pas aux critères d’une super humanité. Comment se satisfaire de l’élimination des individus non-conformes aux ratios d’une normalité supposée ? On ne sauve pas l’homme si on ne respecte pas les plus faibles ou si on rejette les plus diminués ou les plus exposés. Il en va du bien commun de notre société à venir. » (j'ai mis en gras le passage qui me paraît essentiel). Il y a aussi encouragé la solidarité avec les plus démunis : « Les membres de nos communautés s’engagent généreusement pour le service des plus pauvres : malades, vieillards, chômeurs, immigrés, etc. Nous voulons poursuivre ce service en étant plus attentifs aux nouvelles pauvretés générées par notre société : enfants de foyer monoparental, réfugiés et immigrés, personnes rejetées et marginalisées, etc. ».
     

     
     


    Dans son homélie lors de la messe d'enterrement d'André Vingt-Trois, le 23 juillet 2025, Mgr Laurent Ulrich a rappelé ses dernières volontés : « Il ne veut ni éloge funèbre, ni fleurs ni couronnes, sauf une croix fleurie. Je voudrais me tenir à cette demande de ne pas donner un éloge funèbre, mais je ne pourrai pas m’empêcher de dire comment la vie du cardinal a été traversée par la rencontre du Seigneur Jésus, recherchée chaque jour dans la Parole de Dieu et dans la célébration de l’eucharistie et des sacrements, recherchée dans la rencontre pastorale de tous les jours. (…) Il n’a certes pas manqué de parler avec courage, sur des sujets où on l’attendait comme les questions familiales, mais aussi sur le respect dû à toute personne fût-elle sans abri, ou étrangère et migrante sur notre sol, et encore sur le sens profond de la laïcité dans notre société publique. Faisant allusion à ces demandes qu’on lui adressait souvent de prendre la parole sur tant de sujets de société, il répliquait à sa façon : "Je ne suis pas sûr que le principal objectif soit de porter une parole. Cela fait belle lurette qu’on la porte, qu’on la renouvelle et qu’on la répète et qu’on la redit à temps et à contretemps. Mais ce n’est pas la parole qui change quelque chose, même si la parole est nécessaire pour avoir accès à l’intelligence des gens. Ce qui change quelque chose, c’est la manière de vivre". (…) Je l’ai vu habiter l’héritage du cardinal Jean-Marie Lustiger en y imprimant le mouvement de sa propre personnalité et de sa juste et riche intuition pastorale, si complémentaire de celle de notre prédécesseur, dans des directions nombreuses. J’en retiens trois : la liturgie, le dialogue entre l’Église et le monde, et la charité. (…) Ainsi disait-il que le rôle de l’Église pour le XXIe siècle ne relève ni de la mission de sauvegarde patrimoniale, ni de la reproduction de modèles hérités du passé, mais bien du témoignage de vie des chrétiens, témoignage de la présence de Dieu qui peut bouleverser une existence, une société, l’emporter vers le bien, et sans lequel toute parole tourne comme à vide. Dans un entretien radiophonique, il expliquait : "adhérer au Christ, c’est basculer au-delà de la stimulation culturelle". Dès lors, il abordait la question de l’annonce de la foi, de la transmission par la capillarité qu’aimait à décrire le pape Benoît XVI : "l’Église ne grandit pas par prosélytisme mais par attraction". ».
     

     
     


    Le (nouveau) pape Léon XIV a adressé le 22 juillet 2025 un message de condoléances à la famille de Mgr André Vingt-Trois, à Mgr Laurent Ulrich et aux catholiques français : « Je tiens à vous exprimer ma proximité spirituelle et ma communion de prière dans cette perte qui vous afflige. Je veux les adresser tout spécialement à la famille et aux proches du défunt, aux soignants de la maison Marie-Thérèse qui l’ont soutenu dans l’épreuve de la maladie, ainsi qu’au clergé et aux fidèles de l’archidiocèse de Paris dont il a été le pasteur bon et zélé pendant douze ans. Je prie qu’après s’être dépensé dans le ministère pastoral et avoir, dans ses derniers jours, communié à la croix du Christ dans sa chair, le Seigneur ressuscité l’accueille désormais dans sa maison de repos, de paix et de lumière. ».

    Dans son hommage à l'ancien prélat parisien publié le 19 juillet 2025, le Président Emmanuel Macron a notamment écrit : « Homme de foi, d’espérance et de charité, il œuvra en faveur des plus démunis et des plus isolés, et fut un apôtre du dialogue interreligieux. (…) Les Parisiens se prirent d’affection pour leur nouveau prélat, qu’ils apercevaient à vélo, sillonnant son évêché un béret sur la tête, souriant et plein d’humour. (…) En 2007, il fut créé cardinal par le pape Benoît XVI, et élu président de la Conférence des évêques de France, poste qui faisait de lui un interlocuteur central de la laïcité républicaine. Son esprit de finesse et de diplomatie lui valut d’être appelé par Rome pour porter plusieurs sujets de société, et notamment défendre la conception chrétienne de la famille. (…) Convaincu de la vocation de chaque homme à la sainteté, il œuvrait à les aider dans leur vocation propre d’époux, parent et enfant. Homme de prière, toujours un chapelet dans la poche, il fuyait les mondanités et se rendait souvent à l’abbaye bénédictine de Fontgombault, ou à Marnoz, dans le Jura, sur la tombe de ses parents. ». Le chef de l'État et Brigitte Macron « saluent la mémoire d’un homme d’apaisement, tout dévoué aux autres et à son ministère. Ils présentent leurs condoléances aux catholiques de France, et à tous ceux qui l’aimaient. ».

    Le père Benoist de Sinety a évoqué ses souvenirs avec "son" archevêque de Tours le 20 juillet 2025 pour le site Aleteia : « L’homme était timide, se protégeant sans doute par la réserve d’une sensibilité qui le dépassait un peu. Il arrivait à ses visiteurs de ressortir étonnés de ses silences : il écoutait mais parlait peu avant de se lever d’un bond et de souffler "Bien, merci beaucoup", tendant la main en signe d’au revoir. (…) À une étudiante aux JMJ [Journées mondiales de la jeunesse] de Cologne qui l’interrogeait sur la meilleure manière de suivre le Christ, à l’issue d’une catéchèse pendant laquelle il s’était précisément évertué à exposer ses convictions sur ce même sujet, il répondit, d’un ton monotone : "Voyez-vous, si vous voulez suivre le Christ, il faut porter votre croix et marcher à sa suite". Et finalement, n’est-ce pas cette phrase qui dit beaucoup de lui ? ».

     

     
     


    Dans une lettre adressée le 25 janvier 2015 aux catholiques de Paris, Mgr André Vingt-Trois évoquait "la joie du partage" peu avant le Carême : « Toutes celles et tous ceux qui ont pris part à cette mission ont éprouvé et partagé la joie que procure l’annonce de Jésus-Christ. Avec le pape François, je vous dis à nouveau : "Ne nous laissons pas voler la joie de l’évangélisation !" (…). Je peux vous signaler trois domaines qui me semblent prioritaires dans la poursuite de la mission : le partage de la foi (Ne nous laissons pas voler la force missionnaire !) ; le partage avec les pauvres (Ne nous laissons pas voler la communauté !) ; le partage avec les nouvelles générations (Ne nous laissons pas voler l’espérance !) . (…) L’appel traditionnel au jeûne prend cette année une dimension particulière du fait de la Conférence pour le climat qui doit se tenir à Paris en décembre 2015. C’est une occasion pour tous, prêtres et diacres, consacrés et fidèles catholiques de revoir, et peut-être de corriger, nos habitudes de consommation. Avoir une attitude responsable dans l’usage que nous faisons des ressources communes à l’humanité demande sans doute que nous soyons plus attentifs et économes dans notre façon de vivre. Enfin, le partage avec nos frères est un critère de la vitalité de notre charité. ».

    Dans l'une de ses dernières homélies qu'il a prononcées, le 21 janvier 2024 à la Maison Marie-Thérèse (dans le quatorzième arrondissement) où il habitait, Mgr André Vingt-Trois appelait à ne plus vivre de souvenirs mais le moment présent : « Ne pas vivre dans le regret de ce que nous avons quitté. Ne pas nous imaginer que notre vie est derrière nous et qu’elle est finie. Elle va finir soyez tranquilles ! Mais elle n’est pas finie. Et notre conversion d’aujourd’hui, c’est : comment allons-nous vivre ces quelques mois ou quelques années, au cours desquelles nous allons nous préparer au grand dépouillement ? Il ne restera plus rien. Alors là, ce sera clair, il ne restera plus rien que des souvenirs. Nous convertir aujourd’hui, c’est peut-être apprendre, jour après jour, à sortir du regret, à sortir de la nostalgie, à sortir d’une culture des souvenirs, pour ceux qui en ont, nous sortir de la nostalgie des souvenirs pour vivre le moment présent. (…) C’est donc une parole d’espérance que le Seigneur nous adresse aujourd’hui : qui que tu sois, quel qu’âge que tu aies, tu es appelé à te convertir, c’est-à-dire à renoncer à un certain nombre de regrets pour être ouvert aux propositions de l’amour de Dieu pour aujourd’hui et pour tous les jours de ta vie. ». Celui qui était devenu l'archevêque émérite de Paris s'était effectivement préparé au "grand dépouillement" avec une seule chose comme bagage, sa simplicité.



    Aussi sur le blog.

    Sylvain Rakotoarison (23 juillet 2025)
    http://www.rakotoarison.eu


    Pour aller plus loin :
    Mgr André Vingt-Trois.
    L'ultra-foi en l'Amour.
    Sainte Thérèse de Lisieux.
    Léon XIV : Que la paix soit avec vous !
    Saint Esprit et conclave.
    Emmanuel Macron veut-il influencer l'élection du nouveau pape ?
    Le pape François, centre du monde !
    Émotion mondiale pour la mort du pape François.
    Pâques : Pourquoi cherchez-vous le Vivant parmi les morts ?
    Bétharram : François Bayrou a apporté les preuves de sa bonne foi.
    Bétharram : François Bayrou bouleversé par le témoignage de sa fille.
    Abbé Pierre : le Vatican savait dès 1955 !
    Mgr Jean-Marc Aveline.
    Inquiétudes sur la santé du pape François.
    Le pape François en Corse : la vie en rose !
    Le voyage du pape François en Corse (Ajaccio) en direct live ce dimanche 15 décembre 2024 (vidéo).
    Autonomie de la Corse : y a-t-il un risque de séparatisme ?
    Notre-Dame de Paris, capitale du monde !
    Pourquoi a-t-on assassiné le père Popieluszko ?
    Les 98 ans de Sœur Marguerite.
    Bétharram : François Bayrou contre-attaque !
    Bétharram : François Bayrou coupable... de quoi, au fait ?
    Le scandale bouleversant de l'abbé Pierre.
    Assomption : pourquoi le 15 août est-il férié ?
    Le pape François à Marseille (1) : ne pas légiférer sur l'euthanasie.
    Le voyage du pape François à Marseille (22 et 23 septembre 2023).
    Mgr Jacques Gaillot.
    Mgr Albert Decourtray.

    Maurice Bellet.
    Lucile Randon (Sœur André).
    François : les 10 ans de pontificat du pape du bout du monde.
    Santé et Amour.
    Le testament de Benoît XVI.
    Célébration des obsèques du pape émérite Benoît XVI le 5 janvier 2023 (vidéo).

    L’encyclique "Caritas in veritate" du 29 juin 2009.
    Sainte Jeanne d'Arc.
    Sainte Thérèse de Lisieux.
    Hommage au pape émérite Benoît XVI (1927-2022).
    Les 95 ans du pape émérite Benoît XVI.
    L’Église de Benoît XVI.
    Saint François de Sales.
    Le pape François et les étiquettes.
    Saint  Jean-Paul II.
    Pierre Teilhard de Chardin.
    La vérité nous rendra libres.
    Il est venu parmi les siens...
    Pourquoi m’as-tu abandonné ?
    Dis seulement une parole et je serai guéri.
    Le ralliement des catholiques français à la République.
    L’abbé Bernard Remy.










    https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20250718-andre-vingt-trois.html

    https://www.agoravox.fr/actualites/religions/article/mgr-andre-vingt-trois-et-la-joie-262185

    http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/07/18/article-sr-20250718-andre-vingt-trois.html


    .

  • Edgar Morin, penseur de réputation mondiale !

    « J'étais un cadavre politique, mais redevins un esprit en activité. » ("Les Souvenirs viennent à ma rencontre", juin 2021, éd. Fayard).


     

     
     


    Incroyable Edgar Morin ! Le sociologue et philosophe français fête ses 104 ans ce mardi 8 juillet 2025. Oui ! 104 ans ! Line Renaud a fêté son 97e anniversaire le 2 juillet 2025, mais c'est une petite jeunette comparée au sociologue d'un septennat son aîné ! Le plus incroyable, c'est qu'il reste une figure intellectuelle toujours en activité, toujours en éveil, curieuse de tout, avec ses opinions sur tout (parfois bien inspirées, parfois moins bien inspirées).

    Et être en activité, ce n'est pas seulement lire, c'est parler à la radio, à la télévision, écrire des bouquins, les commenter, les "vendre" dans des émissions, rester actif sur toutes les horreurs du monde, de Gaza à Soumy, avoir son grain de sel à dire sur l'actualité débordante de transgression, de tourments et de perte de repères (et aussi perte de repaires).

    L'âge aidant, Edgar Morin a sorti quelques livres de souvenirs, de mémoires, plus intellectuels que biographiques. J'ai relu par exemple celui sorti en juin 2021 aux éditions Fayard, et je ne peux m'empêcher de sourire sur la qualité donnée à Edgar Morin (et le résumant en trois mots) en quatrième de couverture : « penseur de réputation mondiale ». J'aurais plutôt proposé : « humaniste à vocation universelle ».


    Ce livre est intitulé "Les Souvenirs viennent à ma rencontre" et toujours dans la quatrième page de couverture, l'auteur s'interroge sincèrement : « Ces souvenirs témoignent que j'ai pu admirer inconditionnellement des hommes ou des femmes qui furent à la fois mes héros et mes amis. Ils témoignent des illuminations qui m'ont révélé mes vérités, de mes émotions, de mes ferveurs, de mes douleurs, de mes bonheurs. Ils témoignent que je suis devenu tout ce que j'ai rencontré. (…) Ils témoignent de mes résistances (…). Ces souvenirs témoignent enfin d'un extrême diversité de curiosités et d'intérêts, mais aussi d'une obsession essentielle : que puis-je savoir ? Que puis-je croire ? Que puis-je espérer ? Inséparable de la triple question : qu'est-ce que l'homme, la vie, l'univers ? Cette interrogation, je me suis donné le droit de la poursuivre toute ma vie. ».

    Disons-le clairement : Edgar Morin a été un coup de foudre pour moi ! Intellectuel, bien sûr ! D'ailleurs, j'ai constaté que je ne suis pas le seul à être fasciné par la pensée d'Edgar Morin. J'ai évoqué très récemment la figure du Prix Nobel de Physique Alain Aspect élu à l'Académie française. Eh bien, il y a un rapport entre les deux hommes.

    En 1982-1983, j'avais suivi avec enthousiasme et passion la fameuse expérience d'Alain Aspect, celle de l'intrication quantique (une conclusion qui rend absolument fou, il faut dire !). C'était raconté dans des revues scientifiques mais c'était passé très difficilement le stade des médias grand public (presse, radio, télévision), alors que, pour moi, c'était incroyable, il fallait diffuser cette nouvelle comme les apôtres ont annoncé la Bonne Nouvelle au monde entier (j'ai parlé d'enthousiasme, ce n'est pas pour rien, du divin dedans !).

    Et vers 1985, j'ai découvert Edgar Morin. Je devais le connaître de nom car il était déjà très présent à la radio, à la télévision et dans les journaux, mais je ne m'étais jamais penché sur son œuvre, sur cette conception de la pensée complexe qui a fait sa réputation (mondiale). Je l'ai découvert dans une émission télévisée qui était loin d'être intellectuelle même si elle était un peu bobo ("Droit de réponse" animé par Michel Polac sur TF1), je me souviens surtout des volutes de fumée aujourd'hui invraisemblables (on interdit maintenant le tabac sur les plages !), et je voyais Edgar Morin parler justement de physique quantique et de l'importance de la physique quantique dans la compréhension du monde.

    Renseignements pris, Edgar Morin n'était pas un physicien (ça, je le savais), il se revendiquait sociologue (on pourrait aussi dire philosophe) et surtout, il avait une méthode de travail incroyable : il avait à sa disposition une quarantaine de chercheurs dans tous les domaines qui lui apportaient toutes ses matières à réflexion. J'ai bien aimé cette ambition (démesurée, il faut le dire) à vouloir réfléchir sur tout le savoir dont l'humanité dispose, cela renouait avec le concept des savants, à l'époque de la Renaissance, à la fois philosophes et scientifiques. Aujourd'hui, c'est très difficile de vouloir englober toute la connaissance du monde tant son étendue est très large et elle est aussi très profonde. Edgar Morin y avait mis les moyens en recrutant des collaborateurs exceptionnels qui étaient capables de faire comprendre à un profane les enjeux sociaux de la biologie, de la génétique, de l'informatique, de la physique quantique, etc.


    En relisant, donc, ce livre de souvenirs, j'ai plongé dans les débuts parfois chaotiques de la vie d'Edgar Morin. En 1949, il avait quitté le PCF auquel il avait adhéré parce qu'il ne supportait pas l'idée des procès de Moscou qui continuaient aussi en Bulgarie et dans d'autres pays dits de l'Est.

    Et il se considérait alors comme un "chômeur intellectuel" : « En fait, je ne repris pas ma carte du parti, mais n'osais le dire, ce qui fait que les communistes de mon quartier à Vanves étaient persuadés que je militais à mon travail, au CNRS. J'étais un cadavre politique, mais redevins un esprit en activité. ». J'aime bien cette dernière phrase qui montre qu'il était difficilement conciliable d'être à la fois un encarté du parti communiste français et un intellectuel jaloux de sa liberté de pensée !
     

     
     


    Et il poursuit ainsi : « Le destin me faisait travailler à ma renaissance sur le front des sciences humaines. Comme je l'ai évoqué précédemment, on m'avait commandé (…) un livre sur l'homme et la mort pour la collection "Dans l'histoire" aux éditions Corrêa, et je m'étais mis à l'ouvrage, profitant de ma situation infortunée de chômeur intellectuel. ».

    Quatre pages auparavant, Edgar Morin parle de sa famille, de ses deux filles : « Mon nomadisme et mes amours successives rendirent intermittents mes liens avec mes deux filles. Rien ne fut rompu, mais tout fut relâché.Elles grandirent, et en chacune j'ai retrouvé une part de moi-même. ». Véronique (née en 1948) est devenue anthropologue et Irène (née en 1950) sociologue (les chats ne font pas les chiens, et vice-versa).

    Et quelques lignes plus loin, grosse surprise : « Irène a fait des études en sociologie qui l'ont conduite à l'Université de Tours. Elle a épousé Daniel Pennac, alors enseignant de littérature dans un collège privé, qui allait révéler son étourdissante fantaisie créatrice dans "La Fée Carabine" et les œuvres qui suivirent. Alors qu'il connut rapidement le succès littéraire, elle écrivit un Clausewitz ironique : "De la guerre conjugale", qui, en dépit de sa lucide ironie et de son acuité diagnostique, demeura méconnu. Elle a publié récemment "Dans les yeux du spectateur", fruit d'un travail très réflexif. Irène et Daniel vécurent trois ans comme enseignants à l'Université de Ceara à Fortaleza, dans le Nord-Est brésilien, ils ont une fille, Alice, qui se voue à la musique et pour qui je suis "son papy". Ils sont aujourd'hui séparés, mais sont demeurés amis. ».

    Cette période brésilienne de Daniel Pennac l'a conduit à écrire ce petit livre satirique et succulent : "Le Dictateur et le Hamac" en 2003 (chez Gallimard). Edgar Morin s'est un petit peu trompé car la saga des Malaussène, qui a fait le grand succès de Daniel Pennac, a commencé par "Au Bonheur des Ogres" en 1985 (éd. Gallimard) et "La Fée Carabine" n'est arrivé qu'en deuxième tome (en 1987). Mais là n'est pas le plus important.

    _yartiMorinEdgar102A01

    Ce qui est étonnant, c'est surtout que Daniel Pennac a été le gendre d'Edgar Morin, et j'ai l'impression que c'est peu connu. Constat significatif, ce n'est précisé sur la page Wikipédia d'aucun des deux grands écrivains. Daniel Pennac aussi, j'ai été fasciné par lui ! Je l'ai découvert d'abord par son petit essai "Comme un roman" sorti en 1992 (chez Gallimard) qui était impeccable à offrir aux jeunes peu assidus à la lecture. Et je suis rentré très vite dans cette petite vie à Belleville, cette famille loufoque et solidaire, pleine de créativité.

    Savoir unis Edgar Morin et Daniel Pennac pendant quelques années par les liens (temporaires) de la conjugalité est une information assez amusante, finalement. Le beau-père et le gendre étaient en fin de compte des enseignants, et chacun dans son domaine s'est un peu distingué, beaucoup même, et j'aimerais être aussi écrivain pour imaginer un dialogue entre ces deux personnalités "de réputation mondiale" ! En tout cas, on pouvait les retrouver ensemble notamment le dimanche 29 octobre 2017 à l'écoute de France Inter dans l'émission "Le Grand Atelier" produite par Vincent Josse (en compagnie aussi de Guillaume Gallienne et Enrico Letta).

    Mais laissons l'imaginatif Daniel Pennac, qui a atteint les 80 ans le 1er décembre dernier (encore un p'tit jeune !), et souhaitons avec joie à Edgar Morin : bon 104e anniversaire ! Que la vie lui offre encore beaucoup de découvertes et d'aventures, découvertes intellectuelles et d'aventures humaines !



    Aussi sur le blog.

    Sylvain Rakotoarison (05 juillet 2025)
    http://www.rakotoarison.eu


    Pour aller plus loin :
    Edgar Morin, penseur de réputation mondiale !
    Naissance de la conscience politique d'Edgar Morin.
    Edgar Morin : "Nous allons vers de probables catastrophes" !
    Edgar Morin, 102 ans et toute sa vie !
    Edgar Morin sur France Inter (à télécharger).
    Les 100 ans d’Edgar Morin.
    Le dernier intellectuel ?
    La complexité face au mystère de la réalité.
    97 ans.
    Introducteur de la pensée complexe.
    "Droit de réponse" du 12 décembre 1981 (vidéo INA).
    Université d’été d’Arc-et-Senans avec Edgar Morin le 9 septembre 1990 (vidéo INA).


     

     
     






    https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20250708-edgar-morin.html

    https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/edgar-morin-penseur-de-reputation-261156

    http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/07/06/article-sr-20250708-edgar-morin.html


    .

  • Alain Duhamel et la retraite à 85 ans !

    « Pour l’instant, j’ai la chance de ne pas avoir de vieillissement intellectuel trop perceptible, mais je n’échappe pas à une certaine fatigue physique, qui n’est pas liée à mon travail, mais à mon âge. » (Alain Duhamel, le 14 octobre 2024 dans "Nice Matin").





     

     
     


    La retraite à 85 ans, après 62 annuités, ça vous parle ? Pas à vous, peut-être, mais certainement à Alain Duhamel, l'éditorialiste politique le plus connu et le plus ancien de France, qui a eu encore l'audace de proposer la suppression de trois jours fériés ce mercredi 2 juillet 2025 sur BFMTV, pour financer massivement la lutte contre le réchauffement climatique (facile à proposer la veille de sa retraite !). L'ancien Premier Ministre Jean-Pierre Raffarin, qui était son invité, confirmait qu'un jour férié travaillé rapportait 2 milliards d'euros par an à l'État, ce qui fait que "son" lundi de Pentecôte, pour les personnes âgées, institué après la désastreuse canicule d'août 2003, a rapporté 40 milliards d'euros, selon la Cour des Comptes.

    Ainsi, Alain Duhamel l'a annoncé le 2 septembre 2024 : il terminerait sa carrière sur BFMTV ce jeudi 3 juillet 2025 à 19 heures, et ce sera après quarante-cinq minutes d'interview du Premier Ministre François Bayrou qu'il connaît bien depuis longtemps, même si le chef du gouvernement paraît être un petit jeune (septuagénaire) comparativement !

    Alain Duhamel a fêté son 85e anniversaire le 31 mai 2025, et semble en parfait état de marche, si je puis m'exprimer ainsi pour parler d'une machine intellectuelle bien huilée et bien maintenue. Sur BFMTV, on l'appelle même la « mémoire de la Cinquième République », qu'il est effectivement puisque né sous la Troisième République, il a commencé sa vie professionnelle au début de la Cinquième République, en 1963, alors pour une chronique dans "Le Monde". Il a même assisté, à l'âge de 18 ans, au fameux discours de De Gaulle le 4 septembre 1958 pour présenter le projet de nouvelle Constitution. Pour avoir sa place, il était venu tôt le matin et a dû se farcir tous les discours précédant celui du Général (dont André Malraux qui a introduit magistralement De Gaulle à la tribune).

    En soixante-deux ans de carrière, Alain Duhamel a connu beaucoup de médias, notamment par ses chroniques politiques quotidiennes sur Europe 1 puis sur RTL, par ses participations aux émissions politiques sur Antenne 2 puis France 2 (entre autres, les mythiques émissions : "Carte sur table" et "L'Heure de vérité"), il a commenté les onze élections présidentielles, et a donc une véritable connaissance de la vie politique et médiatique depuis De Gaulle. Connaissance qu'il a bien sûr enseignée à Science Po Paris et qu'il a diffusée aussi à l'Académie des sciences morales et politiques dont il a été élu membre le 10 décembre 2012.

     

     
     


    Il a reconnu une boulette en 2012 : devant des étudiants centristes, il les a déçus en expliquant (bien avant 2012) que François Bayrou avait raté sa campagne des élections européennes de juin 2009 en ne faisant pas une campagne européenne mais juste politicienne (alors que l'éditorialiste était lui-même un pro-européen convaincu), mais pour les rassurer, il leur a dit que cela ne l'empêcherait pas de voter pour lui à l'élection présidentielle, ce qui fut sa seule sortie publique de prise de position. Il ne pensait pas que cette conversation était enregistrée car elle n'a pas été diffusée tout de suite, seulement bien après pour l'exclure des médias pendant la campagne présidentielle de 2012 (RTL et France 2 l'avaient exclu de leur dispositif). C'était une leçon contre l'imprudence qui n'aura pas à répéter. Maintenant, la moindre conversation privée, dans un pot ou au cours d'un repas, peut se retrouver en direct sur les réseaux sociaux comme parole publique qui peut prêter à polémique.

    Entre parenthèses, puisque j'évoque cette période, j'avais eu la même réflexion le 10 juin 2009, très en colère contre François Bayrou qui n'avait pas su capitaliser son score présidentiel de 2007 aux européennes : « La réalité, que j’avais soulignée il y a déjà quelques temps, c’est que ce n’est pas vrai, l’Europe n’est pas un thème majeur du MoDem. Pourquoi ? Parce que les plus européanophiles (issus de la démocratie-chrétienne laïque française) ont quitté François Bayrou. Et ceux qui sont venus, des militants socialistes déçus, des écologistes déçus etc. ont plutôt une culture souverainiste, altermondialistes, d’opposition au système. J’avais regretté depuis 2007 ce manque de positionnement clair sur l’Europe. Je ne doutais pas des sentiments pro-européens de François Bayrou mais je m’inquiétais qu’il ne les mît pas en avant. Bien au contraire, la campagne du MoDem a été surtout nationale et pas européenne. François Bayrou a publié il y a quelques semaines un livre contre Nicolas Sarkozy qui a considérablement pollué le discours européen de son parti. Rien ne l’obligeait pourtant d’adopter un tel calendrier. C’est donc délibérément qu’il a voulu utiliser la grande impopularité présidentielle pour engranger le meilleur résultat électoral possible. ».

    En fait, Alain Duhamel aurait pu faire comme son compère et complice, Jean-Pierre Elkabbach, à savoir ne pas prendre de retraite du tout. Alain Duhamel a reconnu qu'il n'était pas tout seul dans cette décision : « Il fallait que je divorce, soit avec BFM, soit avec ma femme. ». Effectivement, c'est son épouse, la discrète France Duhamel, chef d'orchestre et agrégée de musique, qui a insisté pour qu'il prenne sa retraite : « Je ne l’avais pas manifesté vraiment, mais je lui ai fait comprendre, quand même, que je trouvais que ça suffisait. C’est une très belle carrière, mais il faut savoir s’arrêter. », a-t-il confié le 7 septembre 2024 sur France 5.

     

     
     


    Un de ses invités récurrents sur BFMTV, Jean-Pierre Raffarin lui a donné un brevet d'érudition politique ce mercredi : « Je dois dire qu'il a une expérience politique qui fait qu'on ne peut pas s'aventurer dans des arguments légers parce qu'il trouve très vite la parade en vous citant un exemple. Vous avez vu, tout à l'heure, le retour de Pierre Mendès France à la Libération, c'était quand même une vue. Donc, il y a chez lui cette densité culturelle qui fait que la malice politique trouve sa source au plus profond de notre culture. ».

    Dans la matinée du 2 juillet 2025, Alain Duhamel était l'invité de Sonia Devillers sur France Inter, pour revenir sur sa longue carrière d'éditorialiste politique. D'habitude, c'était lui l'interviewer. Il a reconnu qu'il avait moins brillé que d'autres parce qu'il refusait d'être polémiste et qu'il l'assumait : « Les éditorialistes les plus brillants sont les éditorialistes les plus ostensiblement engagés. C'est bien plus facile d'être un polémiste de génie que d'être d'abord un analyste. Pour les éditorialistes politiques, pour briller, il faut polémiquer. Moi, j'essaye d'être à peu près équitable. Ça ne veut pas dire que je n'ai pas de préférence, que je traite tout le monde de la même façon, mais j'essaye d'être équitable et réfléchi. Alors, je le reconnais, c'est moins brillant. ».

    En soixante-deux ans de carrière, il a perçu une évolution dans les processus démocratiques qui lui fait un peu peur. Le court terme l'a largement emporté sur la vision à long terme, ce qui est d'autant plus regrettable que les enjeux actuels sont à l'échelle de la planète et du siècle (en particulier le réchauffement climatique).

     

     
     


    Il a ainsi parlé de ce qu'il a appelé la démocratie d'opinion : « Je pense que ce que je redoutais est arrivé. C'est-à-dire que je pense qu'aujourd'hui, sans qu'on en est conscience, on est passé de la démocratie représentative à la démocratie d'opinion, c'est-à-dire à l'expression chaotique de réflexes, de pulsions, évidemment entretenus par les réseaux sociaux, mais correspondant aussi à l'air du temps, au désenchantement, aux distances avec les idéologies classiques... Il y a à la fois un désengagement et une éruption de mécontentements contradictoires et simultanés. Et c'est le triomphe de la démocratie d'opinion. C'est-à-dire qu'il y a de moins en moins de réflexion politique et de plus en plus de turbulences, de rejets, de polémiques et de superficialité. Alors, ça, je reconnais, c'est typiquement une réflexion vieux monsieur ! ».

    Et il a terminé l'interview par son meilleur souvenir de la télévision. Honnête avec lui-même et les auditeurs, sans donner d'autres précisions, il a donc confirmé qu'il avait bien eu des préférences politiques personnelles : « Souvenir heureux à la télévision ?... Je dirais qu'il y a quand même eu quatre plaisirs et demi au moment d'annoncer les résultats, puisque je faisais les premiers commentaires après, des élections présidentielles sur onze ! ».

    Le départ à la retraite n'empêchera pas Alain Duhamel de revenir régulièrement dans les médias, mais plus pour animer une émission politique, seulement pour présenter ses derniers essais politiques qu'il ne manquera pas de continuer à rédiger dans l'avenir proche. Je lui souhaite une bonne retraite et regrette qu'aujourd'hui, aucun de ses confrères ne l'égale dans son érudition politique et sa densité d'analyse. Le commercial a remplacé le culturel, et l'audimat a remplacé les bibliothèques.


    Aussi sur le blog.

    Sylvain Rakotoarison (02 juillet 2025)
    http://www.rakotoarison.eu


    Pour aller plus loin :
    Alain Duhamel et la retraite à 85 ans !
    Boualem Sansal.
    Jean d'Ormesson.
    Philippe Labro.
    Alain Duhamel a 85 ans.
    André Siegfried.
    Charles De Gaulle.
    Philippe De Gaulle.
    Natacha Polony.
    Alain Finkielkraut.
    Cyril Hanouna.
    Éric Zemmour.
    Clémentine Autain.
    Ségolène Royal.

    Pierre Dac.
    Julien Dray.
    Jean-Louis Debré.
    Jean-François Kahn.
    Axel Kahn.
    Philippe Val.
    Sophia Aram.
    Claude Allègre.
    Hubert Reeves.
    Alain Peyrefitte.
    Jean-Pierre Elkabbach.
    Patrick Cohen.
    Fake news manipulatoires.
    Bernard Pivot.
    Christine Ockrent.
    Vive la crise !
    Yves Montand.
    Jean Lacouture.
    Marc Ferro.
    Dominique Baudis.
    Frédéric Mitterrand.
    Jean-Jacques Servan-Schreiber.
    Christine Angot.
    Jean-François Revel.
    Philippe Alexandre.
    Comment devient-on le chroniqueur politique le plus influent du pays ?










    https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20250702-alain-duhamel.html

    https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/alain-duhamel-et-la-retraite-a-85-261844

    http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/07/02/article-sr-20250702-alain-duhamel.html


    .

  • Boualem Sansal, toujours condamné en Algérie... et Christophe Gleizes aussi

    « Décidément, la paranoïa ne connaît aucune limite au sein des décideurs. » (article dans "Le Matin d'Algérie" du 29 juin 2025 sur la condamnation de Christophe Gleizes).



     

     
     


    Marche-t-on sur des œufs ? En tout cas, c'était l'apparence du Premier Ministre François Bayrou venu visiter ce mardi 1er juillet 2025 dans la matinée la cellule de crise contre la canicule au Ministère de l'Intérieur. Pendant qu'il expliquait les mesures pour lutter efficacement contre la canicule (en parlant notamment de climatisation), on apprenait que l'écrivain franco-algérien Boualem Sansal a été condamné à cinq ans de prison en appel.

    Même Bruno Retailleau a refusé de commenter l'information pour ne pas mettre de l'huile sur le feu. Le gouvernement français table en effet sur la prochaine fête nationale algérienne (fête de l'indépendance), le 5 juillet prochain, pour espérer une libération de Boualem Sansal par une mesure de grâce présidentielle. Donc, pas question de vouer aux gémonies le gouvernement algérien voire la justice algérienne (dont l'indépendance avec le pouvoir reste à prouver) pour ne pas décourager la prise d'une décision humanitaire de clémence.

    C'est pourtant un véritable scandale. Boualem Sansal, grand écrivain à la liberté absolue, a été arrêté et incarcéré le 16 novembre 2024 (depuis sept mois et demi !). Profondément malade et âgé de 75 ans et demi, Boualem Sansal risque sa santé dans les prisons algériennes. Son tort ? Avoir remis en cause, dans un simple écrit, la frontière entre l'Algérie et le Maroc. Il a d'abord été condamné le 27 mars 2025 en première instance à cinq ans de prison. Et cette peine vient d'être confirmée en appel ce mardi par la cour d'appel d'Alger.
     

     
     


    Se défendant seul (car il a refusé les avocats algériens commis d'office), Boualem Sansal a déclaré le 24 juin 2025 au juge : « La Constitution garantit la liberté d’expression et de conscience et pourtant je suis là ! ».

    L'aspect politique de cette affaire est incontestable, confirmée d'ailleurs par le Président algérien Abdelmadjid Tebboune lui-même qui considérait le 29 décembre 2024 Boualem Sansal comme un « imposteur envoyé par la France ». L'Algérie veut faire payer à la France son soutien au Maroc le 31 juillet 2024 sur le Sahara occidental et beaucoup d'agents de l'anti-France sont à Alger (on a même parlé d'un officier russe du renseignement venu spécialement en Algérie pour cette finalité).
     

     
     


    La condamnation en appel de l'écrivain est intervenue deux jours après la condamnation par le tribunal de Tizi Ouzou du ressortissant français Christophe Gleizes à sept ans de prison pour « apologie du terrorisme » et « possession de publications dans le but de propagande nuisant à l'intérêt national ». C'est ce dimanche 29 juin 2025 qu'on a aussi appris que ce journaliste sportif de 36 ans, qui menait en solitaire une enquête approfondie sur un club de football en Kabylie, était retenu en Algérie depuis plus d'un an ! Il a été arrêté le 28 mai 2024 à Tizi Ouzou et placé sous contrôle judiciaire. La justice algérienne lui reprocherait des contacts avec un mouvement séparatiste kabyle qui n'avait pas encore était classé mouvement terroriste par le gouvernement algérien au moment des échanges avec le journaliste français.

    Colère et incompréhension après cette condamnation, car Christophe Gleizes ne s'est jamais intéressé à la politique et s'est toujours passionné par le football dont c'était le thème d'enquête. Sa famille a publié un communiqué : « Christophe est un journaliste rigoureux, passionné par son sujet. Il ne mérite en aucun cas d’être traité comme un criminel. ».

    Quand on regarde les deux affaires, tant pour Boualem Sansal que pour Christophe Gleizes, c'est bien la liberté d'expression et la liberté de la presse qui ont été mises à mal par le pouvoir algérien. En Algérie, pas question de dire des choses qui ne plaisent pas au pouvoir (profitons-en pour prendre conscience de nouveau de cette capacité à dénigrer son pays en France, ce qui montre que nous sommes bien en démocratie mais qu'elle est toujours fragile, ménageons-là !). Rappelons d'ailleurs que les parlementaires de France insoumise, à l'Assemblée comme au Parlement Européen, ont toujours refusé de voter les motions de soutien à Boualem Sansal demandant sa libération car ils considéraient que ces initiatives seraient des manœuvres de l'extrême droite (ce qui est stupide, le soutien à Boualem Sansal doit se faire d'abord pour des raisons humanitaires avant d'y mettre de la sauce politicienne).

    Aucune image de Boualem Sansal n'a jamais été publiée depuis son arrestation et le pouvoir algérien refuse toujours une visite consulaire de la France car il considère que l'écrivain est avant tout un citoyen algérien. La France s'est mobilisée car il s'agit aussi d'un citoyen français et doit être protégé comme tous les ressortissants français. François Bayrou a réaffirmé que, du Président Emmanuel Macron jusqu'aux membres de son gouvernement, pas un seul jour la France n'a manqué de se mobiliser pour obtenir la libération de Boualem Sansal et c'est le sens de l'action du Ministre de l'Europe et des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot.
     

     
     


    À la séance publique du 1er juillet 2025 à l'Assemblée Nationale, la députée Horizons Naïma Moutchou a associé les otages français Cécile Kohler et Jacques Paris, retenus en Iran depuis trois ans, à l'emprisonnement de Boualem Sansal et Christophe Gleizes : « Ce n’est pas une dérive, c’est une instrumentalisation politique de la justice par un régime autoritaire qui bâillonne la critique et qui veut régler ses comptes avec la France. L’affaire Boualem Sansal confirme ce climat de tension. Cinq ans de prison, cinq ans, à nouveau, ont été prononcés ce matin même, en appel, contre l’écrivain français. Boualem Sansal, âgé de 75 ans et malade, a été, lui aussi, assigné au silence pour ses mots. Même méthode, même arbitraire. (…) La France ne peut pas rester timorée. Elle ne peut pas ménager les pouvoirs qui enferment pendant que certains, jusqu’ici, sur ces bancs, choisissent de leur dérouler le tapis rouge, grisés par des honneurs illusoires, quand leurs propres compatriotes croupissent dans l’ombre. Il est temps d’être clair. Protéger nos compatriotes, c’est tenir tête aux régimes qui les emprisonnent injustement. C’est aussi refuser que certains ici servent de caution diplomatique à ces régimes. Je vous demande une parole forte pour les Français détenus illégalement à travers le monde ainsi qu’une stratégie claire pour les défendre et pour défendre nos principes. ».

    Ce à quoi Jean-Noël Barrot a répondu ceci : « Deux mille trois cents compatriotes détenus à l’étranger bénéficient de l’accompagnement des services consulaires du ministère des affaires étrangères. Certains d’entre eux sont détenus arbitrairement, retenus otages ou pire encore ; alors, la diplomatie française tout entière se mobilise pour obtenir leur libération. C’est ainsi qu’avec un immense soulagement, nous avons accueilli, il y a quelques mois, la nouvelle de la libération de notre compatriote Ofer Kalderon, après quatre cent quatre-vingt-quatre jours passés dans l’enfer des tunnels de Gaza. C’est avec le même soulagement que nous avons appris la libération d’Olivier Grondeau, après huit cent quatre-vingt-sept jours passés dans des prisons iraniennes, ou celle de Théo Clerc, après quatre cent vingt-deux jours de détention en Azerbaïdjan. J’ai, comme vous, une pensée particulière pour Cécile Kohler et pour Jacques Paris, retenus otages en Iran depuis plus de trois ans, dans des conditions indignes assimilables à de la torture. Après avoir exercé une très forte pression sur les autorités iraniennes, nous avons obtenu que notre chargé d’affaires en Iran leur rende visite aujourd’hui. Je m’indigne avec vous de la condamnation en appel de notre compatriote Boualem Sansal. Elle est incompréhensible et injustifiable. Maintenant que la procédure est arrivée à son terme, les autorités algériennes se trouvent face à un choix. Elles peuvent faire celui de la responsabilité, de l’humanité et du respect en permettant à notre compatriote d’être libéré et soigné, compte tenu de son état de santé et de son âge. S’agissant de Christophe Gleizes, nous sommes à ses côtés depuis le jour de son arrestation, en mai 2024. Nous avons été vivement choqués par sa condamnation extrêmement lourde en première instance, sept ans de prison, et nous nous mobiliserons pour obtenir sa libération. ».

     
     


    Plantu, grand dessinateur et humoriste très soucieux des journalistes et écrivains emprisonnés pour avoir exercé leur liberté d'expression dans le monde, a aussi associé aux incarcérations de Boualem Sansal et Christophe Gleizes en Algérie celle du caricaturiste turc Dogan Pehlevan, arrêté le 30 juin 2025 et emprisonné à Istanbul. Réclamons la libération de ces journalistes, ils doivent au contraire être protégés par les États pour leur permettre d'apporter au débat public leurs propres réflexions et visions, comme cela se passe dans toute démocratie moderne !


    Aussi sur le blog.

    Sylvain Rakotoarison (01er juillet 2025)
    http://www.rakotoarison.eu


    Pour aller plus loin :
    Boualem Sansal, toujours condamné en Algérie... et Christophe Gleizes aussi.
    Boualem Sansal, un nouveau capitaine Dreyfus ?
    Boualem Sansal.
    Le massacre d’Oran, 60 ans plus tard…
    José Gonzalez.
    Reconnaissance par Emmanuel Macron le 26 janvier 2022 de deux massacres commis en 1962 en Algérie (Alger et Oran).
    Pierre Vidal-Naquet.
    Jean Lacouture.
    Edmond Michelet.
    Jacques Soustelle.
    Albert Camus.
    Abdelaziz Bouteflika en 2021.
    Le fantôme d’El Mouradia.
    Louis Joxe et les Harkis.
    Chadli Bendjedid.
    Disparition de Chadli Benjedid.
    Hocine Aït Ahmed.
    Ahmed Ben Bella.
    Josette Audin.
    Michel Audin.
    Déclaration d’Emmanuel Macron sur Maurice Audin (13 septembre 2018).
    François Mitterrand et l'Algérie.
    Hervé Gourdel.
    Mohamed Boudiaf.
    Vidéo : dernières paroles de Boudiaf le 29 juin 1992.
    Rapport officiel sur l’assassinat de Boudiaf (texte intégral).
    Abdelaziz Bouteflika en 2009.

     

     
     




    https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20250701-sansal.html

    https://www.agoravox.fr/actualites/citoyennete/article/boualem-sansal-toujours-condamne-261832

    http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/07/01/article-sr-20250701-sansal.html


    .

  • Jean d'Ormesson : "la mort est l'autre nom de la vie" !

    « Le charme de la vie, sa grâce, son bonheur viennent de sa précarité. Il lui suffirait de durer un peu trop pour devenir lassante et peut-être atroce. » (Jean d'Ormesson, 2003).



     

     
     


    L'écrivain Jean d'Ormesson est né il y a exactement 100 ans, le 16 juin 1925. Il a eu la chance d'être bien né et d'avoir du talent, en plus d'une vie facile et d'une santé robuste, bref, une existence heureuse qui ne le prédisposait pas d'être un artiste. En effet, les artistes généralement sont créatifs par les aspérités de leur vie, leurs malheurs, leurs angoisses, leurs tristesses... et lui, le grand Jean, reconnaissait qu'il avait eu de la chance... sauf un peu avant la fin de sa vie où il a dû vivre des moments très difficiles avec la maladie (qui ne l'a heureusement pas vaincu). Il s'est éteint le 5 septembre 2017 à l'âge de 92 ans.

    Fils d'un diplomate qui était un grand ami de Léon Blum, Jean d'Ormesson se considérait comme un "homme de droite" et a dû refuser de nombreuses propositions d'être Ministre de la Culture. J'ai déjà évoqué, ici et , l'excellence du personnage : normalien, agrégé de philosophie, membre de cabinets ministériels, journaliste et éditorialiste politique jusqu'à diriger l'un des principaux quotidiens français, "Le Figaro", il était avant tout un écrivain reconnu rapidement et sacré académicien à l'âge de 48 ans. Il a longtemps été le plus jeune membre de l'Académie français avant d'en être le doyen (le plus ancien élu) aussi pendant longtemps, ce qui a fait que pendant près de quarante-quatre ans, il incarnait l'Académie dans son institution, dans son esprit, dans ses cooptations, dans toute sa splendeur.
     

     
     


    Je propose, pour lui rendre une nouvelle fois hommage, quelques extraits de ses œuvres.


    1. "Comme un chant d'espérance" (2014)

    Le temps : « Avec son passé qui n'est plus, son avenir qui n'est pas encore et sont éternel présent toujours en train de s'évanouir entre souvenir et projet, le temps est la plus prodigieuse de toutes les machineries. Aucun phénomène de la nature, aucune invention humaine, aucune combinaison de l'esprit, aucune intrigue de roman, de cinéma, de théâtre ou d'opéra, si compliquée qu'elle puisse être, ne lui parvient à la cheville. ».

    Les hommes : « L'histoire est une parenthèse au cœur de l'éternité. Les hommes sont une parenthèse au cœur de l'histoire. Chacun de nous est une parenthèse au cœur de la foule des hommes. ».

    Dieu : « En face et à la place d'un hasard aveugle et d'une nécessité qui serait surgie de nulle part, une autre hypothèse, tout aussi étrange et à peine plus absurde, mais peut-être plus rassurante, en tout cas plus romanesque et largement répandue, met au cœur du big bang ce mélange de tout, de rien et d'éternité que nous avons pris l'habitude d'appeler Dieu. ».

    Le mystère : « Toute mort est un mystère parce que toute vie est un mystère. ».

    L'espérance : « L'immense avantage de Dieu, qui est si peu vraisemblable, est de donner au monde, invraisemblable lui aussi, une espèce de cohérence et quelque chose qui ressemble à l'espérance. Sous l'œil et sous la main de Dieu, l'histoire, incompréhensible sans Dieu, cruelle et paradoxale avec lui, prend un semblant de sens : elle est un discours qui se poursuit, un roman en route vers sa fin, un labyrinthe mis en mouvement. C'est un parcours et un jeu, accidenté comme tous les parcours, incertain comme tous les jeux. C'est une énigme en attente de sa solution hors du temps. C'est une épreuve. ».

    La vie : « Le monde est une vallée de larmes. Et une vallée de roses. La vie est une fête. Une fête délicieuse et très gaie. Et une fête sinistre. Comme l'indique avec évidence ses premiers pas hors du rien entre surabondance et absence, l'univers est un oxymore. ».

    La liberté : « Les hommes sont libres. Ou ils se croient libres. Ils sont, en vérité, si étroitement maintenus dans un fragment dérisoire de l'espace et dans leur époque d'où il leur est interdit de s'échapper que leur fameuse liberté, dont ils font si grand cas, n'est que trompe-l'œil et illusion. ».

    La naïveté : « Les dinosaures avant leur disparition, les vertébrés, les primates dont nous descendons ne se croyaient pas au centre d'un univers fait pour eux. Cette conviction naïve est venue aux hommes avec leur pensée. ».

    La littérature : « Les livres ne survivent pas grâce aux histoires qu'ils racontent. Ils survivent grâce à la façon dont elles sont racontées. La littérature est d'abord un style qui éveille l'imagination du lecteur. ».

    La chance : « Comme dans n'importe quel jeu, il y a dans le jeu de l'histoire, avant et après la vie et la pensée, des gagnants et des perdants, des vainqueurs et des vaincus. Les hommes attribuent souvent les hasards qui ont décidé de leur destin à ce qu'ils appellent leur étoile. Il n'y a pas de grande figure, de conquérant, de découvreur, d'inventeur, de créateur qui n'ait pas, au moins une fois dans sa vie, été servi par le hasard. Une rencontre. Une occasion. Une situation passagère à saisir par les cheveux. Les Grecs anciens honoraient un petit dieu appelé Kairos, qui veillait sur l'instant opportun, sur le moment précis où il fallait s'emparer de l'avenir. L'empereur Napoléon, qui, plus que personne, croyait à son étoile, avait l'habitude de demander à l'officier à qui il avait l'intention de confier un commandement s'il était heureux, c'est-à-dire s'il avait de la chance. ».


    2. "C'était bien" (2003)


    La destinée : « Qu'ai-je aimé dans cette vie que j'aurai tant aimée ? C'est une question que chacun de nous, à moins de se résigner à passer pour un veau, doit bien finir par se poser. Il y a dans toute existence au moins deux interrogations auxquelles se mêle un peu d'angoisse. L'une au début : "que faire ?". Elle m'a tourmenté jusqu'aux larmes. L'autre à la fin : "qu'ai-je donc fait ?". ».

    Délice et poison : « La vie m’a toujours paru délicieuse, et le monde, plein de larmes. ».

    La vanité de la science : « Une malédiction frappe la science qui court de succès en succès : tous ses triomphes, et ils sont réels, sont des victoires à la Pyrrhus. À mesure que se gonfle, dans l'océan de ce que nous ne savons pas, la sphère de ce que nous savons, le nombre de points de contact entre savoir et ignorance croît proportionnellement. ».

    La vanité de la science (bis) : « La science est de la famille des traîtres : elle appartient de naissance au camp de l'espérance et il lui arrive de basculer dans le camp de l'horreur. ».

    Le futur antérieur : « L’univers est une machine à créer du passé à partir de l’avenir. La mission de l’avenir est de se changer en passé. Entre l’avenir et le passé flotte un truc stupéfiant que nous appelons le présent. Présent ! Le présent est absent. À peine l’avenir s’est-il changé en présent que le présent tombe dans le passé. C’est un piège perpétuel, une trappe qui se ferme et se rouvre en même temps, un tour de magie noire et blanche dont nous sommes les victimes, un enchantement sans fin dont nous sommes les témoins aveuglés par eux-mêmes. La totalité de l’histoire, qui n’est faite que du souvenir du passé et de l’attente de l’avenir, se joue dans le présent. Nous vivons dans un éternel présent toujours en train de s’effacer et toujours en train de se récrire. ».

    L'écriture : « J'écrivais des romans pour tromper mon chagrin et le noyer sous les mots. ».

    La déchéance : « Un mot de Cioran m'a enchanté : "J'ai connu toutes les formes de déchéance y compris le succès". ».

    La sagesse : « Ne vous laissez pas abuser. Souvenez-vous de vous méfier. Et même de l'évidence : elle passe son temps à changer. Ne mettez trop haut ni les gens ni les choses. Ne les mettez pas trop bas. Non, ne les mettez pas trop bas. Montez. Renoncez à la haine : elle fait plus de mal à ceux qui l'éprouvent qu'à ceux qui en sont l'objet. Ne cherchez pas à être sage à tout prix. La folie aussi est une sagesse. Et la sagesse, une folie. Fuyez les préceptes et les donneurs de leçons. Jetez ce livre. Faites ce que vous voulez. Et ce que vous pouvez. Pleurez quand il le faut. Riez. J'ai beaucoup ri. J'ai ri du monde et des autres et de moi. Rien n'est très important. Tout est tragique. Tout ce que nous aimons mourra. Et je mourrai moi aussi. La vie est belle. ».


    3. "Je dirai malgré tout que cette vie fut belle" (2016)

    La naissance : « En dépit de tant de malheurs et de tant de chagrins, c’est un bonheur d’être né. ».

    L'étonnement : « J'ai toujours été étonné. Je n'en suis pas encore revenu, je n'en reviens toujours pas, je n'en reviendrai jamais. Dès l'enfance, d'être là. Une espèce d'étranger dans un monde d'emblée étrange. J'étais étonné d'être bavarois, d'être roumain, d'être carioca, c'est-à-dire brésilien de Rio. Et puis j'ai été étonné d'être normalien. Étonné d'être en fin de compte quelque chose, même au rabais, comme une espèce de philosophe. Étonné d'avoir pénétré dans le saint des saints et d'être devenu un écrivain. Je me mettais assez bas dans un monde mis très haut. Dès mes plus jeunes années, j'étais porté à l'admiration. ».

    L'origine : « La Puisaye, avec Saint-Fargeau pour capitale, avec Bléneau, Toucy et Saint-Sauveur, la patrie de Colette, est une petite région française, à l'extrême nord de la Bourgogne, entre le Loing et la Loire, couverte, comme son nom l'indique, de forêts et de points d'eau. Si je m'enracine quelque part... c'est en Puisaye. je suis un cosmopolite poyaudin et toujours émerveillé, égaré plus tard un peu partout autour de la Méditerranée. ».

    Les circonstances : « Il me semble parfois que les choses se sont faites presque toutes seules et que je n’y suis pour rien. Je n’ai pas choisi de naître. Je ne suis pas arrivé n’importe quand. On ne m’a pas déposé n’importe où. Je n’ai pas débarqué hier devant Troie, entre Achille et Ulysse. Ni avant-hier pour la guerre du feu. Ni demain ou après-demain parmi des robots distingués et de plus en plus savants. Non. Je me suis retrouvé sans le vouloir entre deux guerres mondiales, au temps de Staline et d’Hitler, dans un corps qui, bon gré, mal gré, a été le mien pour toujours, c’est-à-dire pour un éclair. ».

    L'engagement : « J'aimais étudier. Je ne tenais pas tellement à vivre. Peut-être, après une enfance très heureuse, redoutais-je l'épreuve de la vie. Je craignais comme la peste de m'engager dans l'une ou l'autre des voies que m'offrait l'existence. ».


    L'histoire : « Selon la formule de Raymond Aron, les hommes font l'histoire, mais ils ne savent pas l'histoire qu'ils font. ».

    Les inégalités : « Il est très bon de faire maigrir les gros si c'est pour engraisser les maigres. Mais vous connaissez les proverbes chinoises si subtils. L'un d'entre eux est célèbre : "Quand les gros maigrissent, les maigres meurent". ».


    La lecture : « J'aimais beaucoup lire. Ou faire semblant de lire. À la différence du théâtre ou du cinéma qui vous imposent leur rythme, il y a un style de lecture très proche de la rêverie. N'allez pas croire qu'il s'agisse de paresse. C'est à peu près l'opposé. Au lieu de lire bêtement, à la suite, le livre qui vous est proposé, vous vous arrêtez, au contraire, à chaque ligne pour ajouter au texte quelque chose de votre cru. Pour enrichir l'extérieur d'un apport intérieur. Pour y mêler vos sentiments et votre propre expérience. Pour vous approprier l'œuvre étrangère qui vous est proposée. ».

    L'amour filial : « Si quelque chose a marqué mon enfance, c'est l'amour. Un amour calme, sans tempêtes, sans fureur. Mais un amour fort. L'amour durable des parents entre eux. L'amour exigeant des parents pour leurs enfants. L'amour, mêlé de respect, des enfants pour leurs parents. ».
     

     
     


    Intimidation : « Le comité de lecture de Gallimard m'a beaucoup plus intimidé que l'Académie française. D'un côté, une institution ; de l'autre côté, une légende. ».

    L'Académie française : « La vérité, mon bon maître, la voici : l'Académie est une institution très illustre, au caractère indéfinissable, mi-indépendante, mi-publique, qui n'a que des rapports accidentels et lointains avec la littérature. De Corneille et Racine, de La Fontaine et Voltaire à Chateaubriand et Hugo, elle brille par ses choix, et de Molière et Rousseau à Baudelaire, à Zola, à Aragon, elle brille par ses erreurs. En dépit de ses faiblesses, elle a contribué sans aucun doute à l'éclat de notre culture et sa renommée n'est pas près de faiblir. ».

    L'amour de la vie : « J'ai tout aimé de ce monde calomnié par mes maîtres, Cioran et l'Ecclésiaste. Je sais bien, comme Renan et comme eux, que la vie est peut-être triste, qu'elle est en tout cas semée d'échecs et de chagrins et qu'elle est vouée à la mort. Mais je crois aussi qu'elle est belle et qu'il faut apprendre à l'aimer. J'ai essayé de l'aimer et d'être dans cette vallée de larmes aussi heureux que possible. ».



    Aussi sur le blog.

    Sylvain Rakotoarison (14 juin 2025)
    http://www.rakotoarison.eu


    Pour aller plus loin :
    Jean d'Ormesson.
    Philippe Labro.
    Huguette Bouchardeau.
    Sainte Thérèse de Lisieux.
    Le pape François.

    L'abbé Pierre.
    André Siegfried.
    Boualem Sansal.
    Robert Badinter.
    Charles De Gaulle.

    Natacha Polony.
    Jules Verne.
    Racine.
    Molière.
    Frédéric Dard.
    Alfred Sauvy.
    George Steiner.
    Françoise Sagan.
    La vie fut belle.
    Le dandy doyen.



     

     
     






    https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20250616-jean-d-ormesson.html

    https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/jean-d-ormesson-la-mort-est-l-260629

    http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/06/14/article-sr-20250616-jean-d-ormesson.html



    .

  • L'Essentiel chez Labro

    « C'est une des clefs de la vie : si on a une passion, la force et la construction familiales, ça compte. Pour mes parents, c’était un risque, une aventure, un danger, et peut-être un déchirement de me voir partir, mais en même temps c’était : "tu veux le faire, tu le fais". Alors je suis parti à 17 ans. J’en ai eu 18 sur les routes américaines. Et j’ai vécu une aventure qui a totalement changé ma vie, qui a déterminé ma carrière et peut-être même mon caractère. » (Philippe Labro, en février 2012 pour "Phosphore").




    _yartiLabroPhilippe04

    "L'Essentiel chez Labro", c'était l'une de ses dernières émissions culturelles à la télévision, sur la chaîne disparue C8, diffusée le dimanche soir de mai 2021 à février 2025. Philippe Labro est mort ce mercredi 4 juin 2025. Troublante et triple coïncidence : il est mort le même jour, au même âge (88 ans) et de la même saleté de maladie que la sublime chanteuse Nicole Croisille. Un homme avec toi.

    Difficile de caractériser celui qu'on pourrait appeler un dandy de la vie moderne : écrivain, journaliste, animateur de télévision, producteur, réalisateur de cinéma, parolier de Johnny Hallyday et Jane Birkin (une trentaine de chansons), patron de radio, commentateur sportif, etc., touchant aux images, à l'écrit, à l'oral, dans la presse écrite, à la radio et à la télévision. Il a failli recevoir deux fois le Goncourt, a eu le Prix Interallié (beau lot de consolation), a eu l'audace des folies, des défis, n'a pas hésité à partir à 17 ans en terre inconnue pour découvrir, se faire lui-même une idée du pays le plus influent du monde.

    J'avais évoqué quelques éléments de sa très longue trajectoire il y a quelques années. Pour lui, le mot "retraite" était un gros mot, même à 88 ans ! Même malade ! S'il a arrêté son émission de télévision le 25 février 2025, ce n'était pas parce qu'il voulait la quitter, mais c'est la chaîne qui l'a quitté, disparue au fond de l'abîme de l'Arcom pour non-respect des conventions contractuelles. Ce qu'on peut dire avec certitude, c'est qu'il avait accumulé au fil des années une très vaste culture, autant livresque que sur le tas, une passion de la curiosité...


    _yartiLabroPhilippe02

    Deux événements de sa vie l'ont particulièrement marqué, d'ordre médical. Deux pépins de santé majeurs.

    Le premier événement fut un œdème du larynx et une pneumopathie foudroyante en 1994 : six semaines à l'hôpital, dont dix jours en réanimation à la suite d'un coma. À cette occasion, il a vécu une expérience de mort imminente qu'il a racontée deux années plus tard dans son roman "La Traversée".


    « Les femmes sourient, comme les hommes. Je les aime tous, ces hommes et ces femmes. Ils ne sont pas plus d'une dizaine. Je les ai tous aimés, mais ils sont morts, et je les aime encore, puisqu'ils n'ont jamais quitté ma mémoire. Ce sont les morts de ma vie. Je me demande pourquoi je devrais les rejoindre. Ce n'est pas dans mes projets. Pourtant, ils insistent. On dirait qu'ils ont adopté la même rondeur dans le maintien, dans le sourire, la même gentillesse un peu lourde, un peu répétitive dans le ton. Il y a une douceur, une douceur ferme, lente, doucereuse :
    – Viens, mais viens donc ! Qu'est-ce que tu attends ?
    Une douceur au ralenti, comme leurs gestes, rares et ralentis. Ils savent ce qu'ils font et ce qu'ils veulent, et cela provoque chez moi un soupçon d'irritation. Car j'ai beau les aimer, je n'aime pas leur insistance, leur face de carême réjouie, cette espèce de componction qui les habite, leur certitude que ça va marcher et que je vais leur obéir et traverser la ligne ! Non : ce sont des morts. Je ne veux pas y aller.

    Ils sont morts, ai-je dit, mais ils ne sont pas morts puisque je suis vivant et puisqu'ils sont là, bien présents le long du mur blanc-jaune, et puisqu'ils me parlent. Ou alors, est-ce moi qui ne suis plus vivant ? ».

    De cette expérience personnelle très intime, Philippe Labro avait reçu plusieurs leçons.


    La première est une leçon d'humanité : « Le malade est un égoïste, un enfant gâté qui attend tout, un "assisté" à 100%. Or, la jeune femme qui, à 6 heures du matin, vient lui porter ses premières gélules ; la jeune femme qui, à 8 heures, vient lui servir son thé chaud et ses tartines ; la jeune femme qui, à 9 heures, vient balayer et nettoyer le sol de sa chambre, la cuvette de ses toilettes, les cloisons de ses placards ; le jeune homme qui, à 10 heures, vient lui poser son aérosol ou prendre sa température ou son sang ; les femmes qui, à 11 heures, viennent changer les draps de son lit et son alaise ; les ouvriers et les ouvrières de cette incessante manufacture de la vie qu’est un hôpital méritent toutes et tous votre considération et votre compassion. Cette considération et cette compassion vous viennent d’autant plus aisément que vous sortez de la réa. Il est important de conserver ce sentiment et de l’entretenir sans artifice. Infirmières et infirmiers, kinés, femmes de ménage, surveillantes et internes, assistantes : ils sont comme vous et moi. Ils se posent la même question : qu’est-ce qu’on fait là, dans cette vie, qu’est-ce que je fais avec ce corps-là ? Ils savent même un peu mieux que vous et moi qu’ils doivent mourir, et que ce savoir nous rend différents de toutes les espèces et créatures vivantes sur cette terre. ».

    Une autre leçon, fondamentale : « Il faut parler aux malades. N'écoutez pas les hommes de science et de technique, les hommes d'autorité et de compétence, les hommes de savoir dont la connaissance s'arrête aux portes des sentiments et dont la rationalité limite leur approche de la vie et des êtres. N'écoutez pas ceux qui vous disent que le malade, le comateux, voire le mourant, voire le mort !, ne vous entendent pas. Il faut parler à ceux dont on croit qu'ils ne sont plus en état de recevoir une parole, parce que, justement, la parole passe. Il suffit qu'elle soit parole d'amour. ».

    Une leçon sur la douleur : « Il existe quatre étapes pour aborder la douleur. Premièrement, il faut la reconnaître. Deuxième étape, si tu l'as reconnue, il faut l'accepter. Troisième étape, puisque tu l'as acceptée, tu peux essayer d'en sortir. Quatrième et dernière étape, tu es donc capable de la dépasser, puisque tu la connais. ».

    Une leçon sur les forces en présence : « Première force : la volonté et la résistance, transformées en un combat verbal entre les deux voix (la négative et la positive). Deuxième force : le rire. Troisième force : l'amour, les autres. ».

    Une leçon d'amour et de vie : « Lorsque vous êtes en face d'un malade en proie à l'incertitude sur sa propre vie, et à la solitude provoquée par cette incertitude, ne lui dites pas seulement que vous l'aimez. Dites-lui aussi que les autres l'aiment, parlez-lui de ces "autres". Parlez-lui de ce qui fait une des beautés de la vie : parlez-lui des vivants. Car s'il passe ce seuil mystérieux au-delà duquel il devient étranger à vous et aux autres, alors le monde des vivants lui paraîtra une pure absurdité. Empêchez-le de tomber dans cette absurdité et poussez-le doucement à recenser tout ce qu'il doit à ceux qui l'aiment et qu'il aime. Poussez-le à comprendre que votre amour, comme celui des autres, ou celui qu'il a pour les autres, vaut qu'il lutte pour vivre. ».

    Une leçon sur l'ordre des événements : « Tu pensais avoir encore beaucoup d'années, beaucoup de temps devant toi, mais que veux-tu, même si ce n'était pas programmé, c'est en train de se produire. Tu seras peut-être le premier à t'en aller des quatre frères qui formaient ta famille. Et pourtant, tu n'étais pas l'aîné, ni même le second, mais rien ni personne n'a jamais énoncé que l'on quitte la vie dans l'ordre dans lequel on l'a abordée. Rien ! Il n'y a pas de loi, c'est écrit nulle part. Il va falloir l'accepter. Tu seras le premier à rejoindre ton père. ».

    La leçon pour reconnaître un menteur : « On comprend vite le discours d'un menteur. C'est toujours attirant mais on comprend, parce que c'est toujours le même discours. Et l'on finit par comprendre que le menteur lui-même y croit. C'est ce que l'on appelle un menteur de bonne foi. Ce sont les plus dangereux. Eh bien vois-tu, cet homme n'est pas un type bien. Un type bien, c'est le contraire de ce que tu viens de voir et d'entendre. ».

    Une leçon sur la crétinisation ambiante : « Nous vivons une civilisation bombardée d'images et de sons crétinisants. Le monde se crétinise à vitesse accélérée, à la vitesse de l'image. C'est ce que je ressens en ce moment même, pendant que je vous parle. Je me dis que je devrai être plus attentif a préserver mes enfants de la communication de masse, de l'insuffisance de la Culture vers eux. Est-ce que nous les élevons correctement, est-ce que nous n'avons pas abandonné notre devoir d'explication, de nourriture esthétique à leur égard? Donnons-nous à l'éducation toute l'importance qu'elle devrait avoir ? ».

    Où habitait-il alors ? Dans la capitale de la douleur : « L'image me convient, elle est appropriée : tu habites dans la Capitale de la Douleur, boulevard des Allongés, rue des Tubulés, impasse des Quasi-comateux, carrefour du Larynx Bouché, à l'étage de la Bactérie Inconnue et Non Identifiée, dans l'appartement des Perfusés, dans la pièce des Réanimés. Dans le quartier des Angoissés. ».


    _yartiLabroPhilippe01

    Le second événement marquant fut une dépression nerveuse entre octobre 1999 et avril 2001. Il devait devenir président de RTL en 2000 après avoir été pendant une quinzaine d'années le directeur général des programmes de la station de radio, mais au lieu cela, il s'est retrouvé à l'hôpital. Descente aux enfers : « Acceptez la vérité, c'est déjà un remède. Consulter un médecin psychiatre ne constitue ni une faiblesse ni une tare. La dépression est une maladie. Ça ce soigne. On en guérit. ». Là encore, il a décrit cette étrange maladie dans un roman deux années plus tard, "Tomber sept fois, se relever huit".

    « Faire semblant tout de même ! Par je ne sais quel réflexe d'orgueil, la peur de ne pas être à la hauteur de ce que je crois qu'on attend de moi, je vais m'accrocher à mon travail, au bureau, aux horaires et aux réunions. Je vais faire semblant d'être "opérationnel". Peut-être ai-je commis une erreur. J'aurais peut-être du tout lâcher et dire : "Voilà, je suis malade, je prends un congé, débrouilliez-vous sans moi, je vais me faire soigner". Mais d'abord, je n'avais pas encore admis et accepté que j'étais malade. Je n'arrivais d'ailleurs pas à définir la maladie. Il faut sauver la face, sauver le job aussi, peut-être ? ».

    La description de son état de malade est précise, sincère, factuelle, glaçante.

    L'extinction générale : « Tout fait peine. La voix et le regard sont éteints ? Mais c'est tout votre corps qui l'est, éteint ! ».

    La course au sommeil : « Lassitude, épuisement, tout est lourd, difficile, insupportable. Seul projet, seul objectif : chercher le sommeil et s'y réfugier. Ah ! pouvoir dormir, pouvoir prolonger l'oubli de moi, mon corps, mes jours de la vie. Et espérer que le sommeil m'aidera et me réparera, que j'en ressortirai meilleur, plus en forme. Vite, vite : du sommeil, comme on réclame de l'eau, du pain, comme un clochard quémande de l'argent ! ».

    L'isolement progressif : « Leurs visages et leurs expressions m'échappent, m'indiffèrent. Rien ne m'intéresse que la douleur qui est en train de m'isoler et dresser un mur de verre entre les autres et moi. ».

    L'évolution narcissique : « Le déprimé est fondamentalement un égoïste, autocentré, il ne s'intéresse qu'à sa maladie, il est incapable de se mettre à la place des autres. Il ne connaît plus l'affection. Il est même d'une certaine façon amoureux de sa propre dépression. ».

    Le vide retentissant : « Il y avait ce vide total, cette perte de toute perspective, toute projection dans l’immédiat, il y avait une peur absolue de tout et l’aveuglante certitude d’une absence de solution. Aucune pensée construite, aucune capacité de réfléchir à ce qui était en train de m’arriver. ».

    L'inactivité : « L'épuisement de ne rien faire, ne plus exercer son corps ou son intelligence, ne plus toucher à un stylo, un crayon, du papier, ne voir venir aucune idée, aucun sujet, ne plus s'adonner à cette discipline salutaire et solitaire que j'avais observée depuis ma première jeunesse : prendre des notes ! ».

    Les leçons de la dépression : « Quel est l'héritage d'une dépression ? Qu'ai-je reçu que je n'avais pas ou que j'avais oublié ? Un peu plus de modestie, une forte dose du sens de la relativité des choses, la conscience que ta douleur ne pèse d'aucun poids par rapport à celle de tant d'autres. Le simple recul d'un demi-millimètre sur toi-même, et tu mesures à quel point tes plaintes et souffrances n'étaient que pleurnicheries, eu égard à la misère absolue des condamnés de cette terre. ».

    Ces deux événements de santé autour de 60 ans ont complètement retourné Philippe Labro. Son don de l'écriture et de la description lui a permis de mettre des mots à ses maux (formule qui est certes un poncif). Et surtout, de faire œuvre utile aux autres, à ceux qui souffrent de la dépression mais aussi à leur entourage pour qui c'est très difficile. Il s'est éteint d'un autre mal, lui aussi, hélas, très répandu, en forme de crabe...


    Aussi sur le blog.

    Sylvain Rakotoarison (04 juin 2025)
    http://www.rakotoarison.eu


    Pour aller plus loin :
    Touche-à-tout de l'audiovisuel français.
    Philippe Labro.
    Alain Duhamel.
    André Siegfried.
    Boualem Sansal.
    Robert Badinter.
    Charles De Gaulle.
    Philippe De Gaulle.
    Natacha Polony.
    Alain Finkielkraut.
    Cyril Hanouna.
    Éric Zemmour.
    Clémentine Autain.
    Ségolène Royal.

    Pierre Dac.
    Julien Dray.
    Jean-Louis Debré.
    Jean-François Kahn.
    Axel Kahn.
    Philippe Val.
    Sophia Aram.
    Claude Allègre.
    Hubert Reeves.
    Alain Peyrefitte.
    Jean-Pierre Elkabbach.
    Patrick Cohen.
    Fake news manipulatoires.
    Bernard Pivot.
    Christine Ockrent.
    Vive la crise !
    Yves Montand.
    Jean Lacouture.
    Marc Ferro.
    Dominique Baudis.
    Frédéric Mitterrand.
    Jean-Jacques Servan-Schreiber.
    Christine Angot.
    Jean-François Revel.
    Philippe Alexandre.
    Comment devient-on le chroniqueur politique le plus influent du pays ?

     

     
     




    https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20250604-philippe-labro.html

    https://www.agoravox.fr/actualites/medias/article/l-essentiel-chez-labro-261366

    http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/06/04/q2article-sr-20250604-philippe-labro.html




    .

  • Qui se souvient de la candidate Huguette Bouchardeau ?

    « Je crois que beaucoup de gens peuvent se reconnaître sur les projets du PSU, et que par ailleurs, les voix des femmes, dans cette campagne, eh bien, elles ne seront pas trop représentées et que je pense que si ma candidature n'avait que ce rôle-là, ça vaudrait déjà la peine ! » (Huguette Bouchardeau, le 13 avril 1981 sur RTL).



     

     
     


    Candidate à l'élection présidentielle de 1981, Huguette Bouchardeau a fêté son 90e anniversaire ce dimanche 1er juin 2025. Née à Saint-Étienne, cette dame assez curieuse de la vie politique a marqué le début des années 1980. Qui s'en souvient ?

    La candidate bossait encore en pleine campagne présidentielle car elle n'était pas payée autrement : elle enseignait à Lyon, elle était mère de ses enfants (dont la plus jeune avait 13 ans) et femme de son mari à Saint-Étienne, et elle faisait campagne à Paris (où on lui avait loué un petit appartement) et partout en France (des meetings dans 160 villes !).

    Huguette Bouchardeau était alors la secrétaire nationale du PSU, le parti socialiste unifié, et s'était présentée à l'élection présidentielle pour mettre les femmes à l'affiche, l'écologie et le partage du temps de travail. Elle allait bientôt avoir 46 ans. Elle n'était pas la première femme à s'être présentée puisque la porte-parole de Lutte ouvrière Arlette Laguiller était déjà candidate en 1974, et avec cette dernière et la gaulliste Marie-France Garaud (qui s'est éteinte l'an dernier), elle faisait partie des trois femmes capables de participer à la compétition.

    Et rien que cela, c'était déjà un exploit, car la nouvelle règle à partir de 1976, c'était d'être parrainée par 500 maires ou parlementaires, élus régionaux et départementaux... au lieu de 100. Cette règle avait empêché (momentanément pour l'un) à deux candidats de 1974 de se représenter en 1981, Jean-Marie Le Pen, pour le Front national, et Alain Krivine, pour la LCR (ces deux anciens candidats se sont éteints également récemment).

    La trajectoire de la dame du PSU pourrait se résumer très grossièrement à cette phrase : Huguette Bouchardeau est passée d'une Arlette Laguiller un peu plus intellectuelle (aux cheveux ébouriffés) à une Marie-France Garaud un peu plus à gauche (au chignon bien mis), de militante rebelle à ministre écoutée !


    Parlons d'abord du PSU. J'éviterai de préciser l'histoire précise du PSU car c'est très compliqué, aussi compliqué que l'histoire des groupuscules d'extrême gauche ou d'extrême droite, à cela près que, ici, le PSU n'était pas à l'extrême gauche, mais à une deuxième gauche toujours très difficile à définir, une gauche "alternative", une gauche déjà soucieuse d'écologie et une gauche clairement antimilitariste et pacifiste.

    En novembre 1999, Huguette Bouchardeau expliquait ainsi le fonctionnement des partis : « Autour de 1968, avec toutes les batailles qui ont eu lieu au PSU autour de Rocard, contre Rocard, quand je voyais le PSU se déchirer en multiples tendances, j'éprouvais une sorte d'horreur devant ce type de débat. (…) C'est très simple : les tendances dans les partis politiques n'ont jamais été organisées autour de programmes différents mais toujours autour d'hommes qui cherchaient le drapeau avant le parti. Ce n'était pas des tendances mais des écuries. Beaucoup de femmes refusaient cette lutte pour le pouvoir qui était l'essentiel de la vie politique. Elles ont été peu intéressées par ces luttes politiques. ».

    Le retour de De Gaulle au pouvoir a secoué considérablement l'échiquier politique : le centre droit (les indépendants) a rejoint les gaullistes, une partie du centre démocrate (MRP) aussi, l'autre moitié est restée dans l'opposition, et la gauche, SFIO et PCF, est entrée dans l'opposition. L'un des grands partis d'avant-guerre, le parti radical, a été laminé par le gaullisme, en raison du légitimisme : le légitimisme de la Troisième République se trouvait au sein du parti radical avant la guerre, mais désormais, celui de la Cinquième République se trouvait chez les gaullistes, naturellement.

    L'histoire des formations politiques est indissociable de l'histoire des personnalités politiques, bien sûr. Le PSU a été fondé le 3 avril 1960 sous la présidence du grand mathématicien Laurent Schwartz au terme de l'unification de trois forces groupusculaires : le PSA (parti socialiste autonome) qui provenait de socialistes dissidents de la SFIO en 1958 (Édouard Depreux, Daniel Mayer, François Tanguy-Prigent, André Philip) et d'anciens radicaux anti-gaullistes (dont le plus illustre Pierre Mendès France) ; l'UGS (Union de la gauche socialiste) issue de la fusion d'autres formations minusculaires en 1957 et qui se voulait à la fois marxiste et chrétien (Gilles Martinet) ; enfin, des communistes dissidents rejetant le PCF dès 1952 (Jean Poperen, François Furet).

    Les deux points de convergence des fondateurs du PSU furent l'opposition à la guerre d'Algérie (au contraire de Guy Mollet, chef de la SFIO), et l'opposition au retour du Général De Gaulle (au contraire de la SFIO). Édouard Depreux a été le premier secrétaire national du PSU d'avril 1960 à juin 1967.


    Le PSU voulait se positionner politiquement entre la SFIO (puis le PS) et le PCF, et il était proche aussi du CERES créé par Jean-Pierre Chevènement en 1966 (future aile gauche du PS). En fait, ce parti pourrait aussi être qualifié de parti utopiste en ce sens que ses propositions étaient complètement indépendantes de la réalité du pays. Ou encore autogestionnaire, surtout lors de l'affaire Lip. Le PSU était très proche de la CFDT. Curieusement, beaucoup de personnalités politiques de gauche ont traversé ce parti, souvent pour rejoindre ensuite le PS de François Mitterrand, à des moments différents.

    Le plus connu fut Michel Rocard, secrétaire national du PSU de juin 1967 à novembre 1973, candidat du PSU à l'élection présidentielle de 1969, qui a rallié François Mitterrand au PS en 1974 avec toute la direction (rocardienne) du PSU, créant ainsi le courant rocardien au sein du PS.

    Citons rapidement quelques personnalités qui se sont retrouvées adhérentes du PSU à un moment ou l'autre : Édouard Depreux, Michel Rocard, Pierre Mendès France, Robert Verdier, Alain Savary, Daniel Mayer, Pierre Bérégovoy, Charles Hernu, Gilles Martinet, Jean Verlhac, Jean Poperen, Claude Bourdet, Alain Badiou, André Philip, François Tanguy-Prigent, Pierre Dreyfus-Schmidt, Serge Mallet, Roland Florian, Marcel Debarge, Laurent Schwartz, Robert Chapuis, Henri Leclerc, Bernard Lambert, Jean Le Garrec, Pierre Brana, Pierre Bourguignon, Bernard Ravenel, Jean-Pierre Mignard, Michel Destot, Tony Dreyfus, Alain Richard, Bernard Langlois, Serge Depaquit, Charles Piaget, Victor Leduc, Huguette Bouchardeau.

    Engagée dès 1957 au sein de l'UGS, Huguette Bouchardeau est devenue secrétaire nationale du PSU de janvier 1979 à juin 1983. Serge Depaquit (un proche), lui a succédé. L'histoire chaotique du PSU est terrifiante puisqu'à chaque congrès, il y avait plusieurs courants jusqu'à cinq ou six, qui se disputaient les places de direction, avec des alliances, des scissions de courant, etc. Finalement, le PSU a disparu par encéphalogramme plat officiellement le 7 avril 1990 mais bien avant dans les faits.


    Comme je l'ai écrit, il serait donc très injuste et inexact de réduire le PSU à uniquement Michel Rocard et Huguette Bouchardeau, mais l'histoire n'a retenu que les deux seuls candidats à l'élection présidentielle (de même que l'histoire ne retiendra de LCR/NPA ses seuls candidats à l'élection présidentielle, Alain Krivine, Olivier Besancenot et Philippe Poutou, ainsi que LO ses seules candidats à l'élection présidentielle Arlette Laguiller et Nathalie Arthaud).
     

     
     


    Revenons à Huguette Bouchardeau qui est avant tout une brillante intellectuelle : quand elle s'est présentée, elle était une agrégée de philosophie (c'est rare en politique), elle a défendu une thèse de doctorat sur l'enseignement de la philosophie de 1900 à 1972 en France et elle était maître de conférence à l'Université de Lyon-2, poste qu'elle n'avait pas quitté en campagne.

    Parallèlement, elle a eu une forte action militante dès sa jeunesse : responsable syndicale à l'UNEF, puis à la FEN, à la CFDT, et militante politique à l'UGS puis au PSU. Elle était alors basée à Saint-Étienne (elle enseignait à Lyon) et a été plusieurs fois candidate du PSU localement. Huguette Bouchardeau a milité aussi, à l'époque, avec les Amis de la Terre, préfiguration du mouvement écologiste.

    Lorsqu'elle a été élue secrétaire nationale du PSU en janvier 1979, Huguette Bouchardeau a été la première femme à diriger un parti politique en France (à l'époque, Margaret Thatcher dirigeait le parti conservateur en Grande-Bretagne). Elle a mené la tête de liste du PSU aux premières élections européennes le 10 juin 1979 et sa liste s'est retrouvée dernière, avec 332 voix, oui, j'ai bien écrit 332 et pas 337 000 voix, donc, 0,00%. En fait, son parti n'avait pas l'argent pour payer le matériel de campagne (entre autres, les bulletins de vote) et lors de son meeting de campagne le 11 mai 1979 à Rouen, elle s'en est pris à cette règle électorale qui favoriserait les riches (à cause du seuil de 5% pour pouvoir être remboursé). Ainsi, elle a fait campagne pour faire voter nul, faute de bulletins du PSU à distribuer.

    Cette campagne nationale, sa première, ne l'a pas fait vraiment connaître. C'est en 1981 qu'elle a eu droit aux projecteurs de l'actualité. C'était la première fois qu'il y a eu autant de candidats à l'élection présidentielle, dix en 1981 dont six à gauche. L'élection de François Mitterrand a eu lieu au second tour malgré cette division au premier tour. Huguette Bouchardeau ne lui a certes pas fait beaucoup d'ombre avec seulement 1,1% des suffrages exprimés le 26 avril 1981, soit au dernier rang avec 321 353 voix. Pourtant, avec Michel Crépeau (du MRG), elle aurait pu apporter 3,3% aux 25,9% du candidat du PS, ce qui lui aurait donné un résultat supérieur au score du Président sortant Valéry Giscard d'Estaing (28,3%). Finalement, ce ne fut qu'en différé, puisque les candidats du MRG et du PSU ont apporté immédiatement leur soutien au second tour à François Mitterrand. Michel Crépeau allait être récompensé par un porte-feuille (l'Environnement, puis le Commerce, enfin la Justice) entre 1981 et 1986.

    C'était parce qu'Huguette Bouchardeau avait déjà un nom dans le militantisme féministe qu'elle a été hissée à la tête du PSU en 1979. Vingt ans plus tard, en novembre 1999, elle en rigolait encore : « Dans les meetings, je disais, en provoquant, que quand une profession commence à se féminiser, elle est en voie de dévalorisation. J'ai toujours dit ce que je pensais sur ce sujet-là. Pendant quelques mois, j'ai mal vécu ce début de secrétariat national du PSU, j'avais le sentiment qu'ils m'avaient mise là parce que c'était bien qu'un parti qui se disait féministe, écolo, etc., ait une femme à sa tête, mais ils se disaient quand même que j'étais là comme simple porte-parole. D'ailleurs, un membre du bureau national me l’a déclaré un jour : "Rocard 'pensait' la théorie du PSU et puis il en parlait, maintenant, on peut très bien avoir une porte-parole". Nous, on pense, et toi, tu causes… Vraiment, j'en ai entendu des vertes et des pas mûres, et tout ça dans la plus grande gentillesse, car vraiment ils m'aimaient bien, je crois. C'est vrai que si je ne leur avais pas paru capable de faire ça, ils ne m'auraient pas poussée, ou sinon ils auraient pris quelqu'un qui présentait bien, qui était mignonne. Ce n'est pas ce qu'ils ont cherché. Ils se sont vraiment dit que faire une place à une femme à la tête d'un parti, c'était la bonne position. (…) Ils voulaient une femme à la tête du parti et une candidate aux élections présidentielles. Ce qui fait qu'en treize ans (la première fois que j'ai été candidate aux législatives, c'était en 1968), tout s'était inversé. En 1968, les gens disaient : "ils sont fous de la présenter, elle leur fait perdre des points". En 1981, on en était venu à se dire qu’une femme peut en faire gagner. Mais cette expérience a été pénible… J'ai été nommée à la tête du PSU en janvier 79, et en juillet, j'ai écrit en trois semaines un bouquin qui s'appelle "Un coin dans leur monde" où je règle leur compte à mes amis politiques, parce que je supportais très mal qu'on m'ait mise là pour autre chose. ».


    Les militants du PSU avaient été sidérés par la tribune que la candidature à l'élection présidentielle avait offerte à Arlette Larguiller en 1974. Ils voulaient donc l'imiter avec aussi une femme. Huguette Bouchardeau, candidate du PSU, a eu aussi le soutien du parti communiste révolutionnaire (PCR) et de la fédération de la gauche alternative (FGA).
     

     
     


    Un mot sur la campagne dont je propose en fin d'article quatre interventions orales, une interview et trois prestations de campagne officielle. À la différence d'Arlette Laguiller qui parlait très vite pour mettre le maximum de phrases en un temps donné, Huguette Bouchardeau était très lente en diction, presque trop lente, comme un enseignant faisant une dictée dans une école primaire. Mais à la différence de François Bayrou (par exemple), le débit n'était pas saccadé mais très lisse (elle n'était pas pédagogue pour rien ; vous me direz, François Bayrou non plus, mais la différence, c'est qu'il avait une infirmité, le bégaiement). On sentait ainsi l'intellectuelle fluide qui savait manier concepts et idées (bien que femme, oserais-je écrire, pour reprendre le machisme au sein même du PSU !).

    Mais des concepts et idées totalement irréalistes. Par exemple, elle s'est opposée très fermement à la dissuasion nucléaire et a proposé que dès son élection, la France se mît à poils sur le plan de la défense. C'est terrible de réécouter ses mots à une époque où l'on considère que justement, la France n'a pas suffisamment concentré son effort de défense. Elle était encore dans la lignée du "faites l'amour, pas la guerre" en pensant qu'il n'y avait que de gentils dans le monde et aucun méchant qui voudrait s'en prendre aux territoires des autres (quelle erreur !).


    Elle était aussi pour la réduction du temps de travail, les 35 heures et même les 30 heures par semaine, en pensant que les Français vivraient mieux en travaillant moins (c'était encore l'époque du : on rase gratis !). À l'instar de Michel Rocard et Edmond Maire (secrétaire général de la CFDT), elle croyait aussi à l'autogestion des entreprises (à la suite de l'expérience Lip).

    Neuf propositions ont été inscrites sur son tract de campagne : 1. « La loi des 30 heures et les 35 heures tout de suite » ; 2. « Vivre, travailler et décider au pays » ; 3. « L'abandon de l'arme atomique » ; 4. « Des énergies alternatives au nucléaire » ; 5. « La prise de parole des femmes et la défense de leurs droits » ; 6. « La fin des privilèges et des inégalités » ; 7. « La révision de la Constitution de 58 » ; 8. « L'abolition de la peine de mort, de la loi Peyrefitte, et des tribunaux d'exception » ; 9. « Un plan d'urgence contre la faim dans le monde ».

    Mais la candidature d'Huguette Bouchardeau était d'abord un moyen de mettre les femmes à l'avant-scène de la politique, et en ce sens, elle y est parvenue par sa notoriété naissante. L'une des meilleures illustrations de l'effet présidentiel sur sa notoriété, c'était ses multiples candidatures aux élections législatives dans la première circonscription de la Loire (ville de Saint-Étienne) : en juin 1968, elle n'a eu que 8,3% ; en mars 1973, que 4,5% ; en mars 1978, que 1,2%... (dans ces scrutins, Michel Durafour a été élu) et en juin 1981, elle est arrivée en troisième position avec 24,2%, ce qui était pas mal, mais insuffisant car elle a été devancée par le candidat communiste Paul Chomat qui était en avance de 126 voix sur elle, si bien qu'elle s'est désistée au second tour pour Paul Chomat qui a battu Michel Durafour avec moins de 500 voix d'avance.

    Huguette Bouchardeau ne l'a pas vraiment utilisée car sa célébrité est partie aussi vite qu'elle n'est venue. Pourtant, ce n'était pas faute de poursuivre une carrière politique, chose qu'elle a pu faire en rejoignant la majorité socialo-communiste (au grand dam de la majorité du PSU qu'elle allait quitter en 1986).

     

     
     


    Ainsi, Huguette Bouchardeau est entrée au gouvernement, nommée Secrétaire d'État auprès du Premier Ministre chargée de l'Environnement et de la Qualité de la vie du 22 mars 1983 au 17 juillet 1984 dans le dernier gouvernement de Pierre Mauroy, puis Ministre de l'Environnement du 17 juillet 1984 au 20 mars 1986 dans le gouvernement de Laurent Fabius. Elle a été à l'origine de la loi n°83-630 du 12 juillet 1983 relative à la démocratisation des enquêtes publiques et à la protection de l'environnement (dite loi Bouchardeau) qui dit dans son article premier : « La réalisation d'aménagements, d'ouvrages ou de travaux, exécutés par des personnes publiques ou privées, est précédée d'une enquête publique soumise aux prescriptions de la présente loi, lorsqu'en raison de leur nature, de leur consistance ou du caractère des zones concernées, ces opérations sont susceptibles d'affecter l'environnement. (…) Les travaux qui sont exécutées en vue de prévenir un danger grave et immédiat sont exclus du champ d'application de la présente loi. ».
     

     
     


    Huguette Bouchardeau s'est aussi battue sur le plan européen pour réduire la pollution automobile contre l'industrie automobile française (on sait aujourd'hui que ce combat a eu un bénéficiaire industriel, les États-Unis, et que la réglementation motivée par l'écologie a toujours eu en France des intérêts économiques qui ne sont ni nationaux ni européens).

    L'ancienne ministre a été ensuite élue députée du Doubs en mars 1986, sur la liste socialiste (elle était en deuxième place et la liste, avec 35,5% des voix, a gagné deux sièges, à la proportionnelle), elle a donc siégé à l'Assemblée comme députée apparentée au groupe socialiste. Candidate de la France unie (mouvement rassemblant les débauchés du mitterrandisme), elle a été réélue en juin 1988 dans la quatrième circonscription du Doubs (Sochaux) au second tour avec 56,8% des voix face à un candidat UDF-CDS.
     

     
     


    Après la démission de Laurent Fabius, devenu premier secrétaire du PS, du perchoir, Huguette Bouchardeau a été candidate aux deux tours de l'élection du nouveau Président de l'Assemblée Nationale le 22 janvier 1992. Au premier tour, à 17 heures 10, elle a obtenu 44 voix sur 541 votants et 534 exprimés (256 à Henri Emmanuelli, 207 à Jacques Chaban-Delmas et 27 au communiste Georges Hage).

    Elle a expliqué qu'elle se maintenait au second tour, contrairement à son collègue communiste, avec ces paroles : « Monsieur le président, les applaudissements que nous venons d'entendre comme le résultat que je viens d'obtenir me paraissent significatifs. J'ai voulu, par ma candidature, mes chers collègues, donner un signe. Notre assemblée devrait travailler dans une plus grande indépendance à l'égard du gouvernement et des partis politiques. Je veux affirmer encore cette option et je maintiens donc ma candidature, en souhaitant qu'une fois faite la démonstration par les uns ou les autres de leur fidélité à leur famille d'origine, le plus grand nombre d'entre nous se retrouve sur une candidature en faveur d'une véritable indépendance de notre assemblée. ». Au second tour, à 18 heures 50, elle a reçu moins de voix qu'au premier tour, seulement 32 sur 550 votants et 546 exprimés (289 à Henri Emmanuelli, élu, et 225 à Jacques Chaban-Delmas).


    Parfois opposée aux décisions des gouvernements socialistes, elle ne s'est pas représentée en 1993 (la circonscription allait revenir à Pierre Moscovici en 1997), mais elle a été élue maire d'Aigues-Vives, commune de 2 300 habitants près de Lunel, dans la Gard, de juin 1995 à mars 2001 et s'est ensuite retirée de la vie politique locale.

    Parallèlement à ses activités politiques, Huguette Bouchardeau a mené une activité éditoriale intense. Elle a été directrice de collection aux éditions Syros de 1978 à 1984, puis a créé HB éditions en 1995 (sa maison d'édition a disparu en juin 2002 après la publication d'environ 150 ouvrages). Elle est surtout l'auteure de plus d'une vingtaine de livres, surtout des essais, en particulier centrés sur certaines femmes qu'elle admire, en particulier : George Sand (1990), Rose Noël (1992), Simone Weil (1995), Agatha Christie (1998), Elsa Triolet (2000), Nathalie Sarraute (2003), Simone Signoret (2005) et Simone de Beauvoir (2007).

    Pour finir, écoutons Huguette Bouchardeau dire à Margaret Maruani et Chantal Rogerat, en novembre 1999, sa conception d'être une femme engagée : « Quand j'étais petite fille, je me disais : “est-ce que je travaillerai ou est-ce que je me marierai ?”. Qui se pose encore ces questions-là ? Cela ne veut pas dire que les tâches ménagères soient partagées parfaitement, que les filles aillent moins dans les professions du soin, de secrétariat. Mais il faut voir les classes scientifiques, les classes d'ingénieurs. Il y en a beaucoup plus… Il faut voir dans la vie politique, les femmes comme Aubry, Buffet, Guigou, Royal, Voynet. Nous avons été, nous, une génération intermédiaire à dire que nous nous situions hors du pouvoir… Maintenant elles font le même type de carrière politique que les hommes. L'histoire des femmes ne se fait pas simplement au moment où il y a des grandes manifestations, où il y a une sorte de théorisation de lutte des femmes. Les conquêtes des femmes se prolongent dans le silence, et individu par individu presque, avec quelques femmes qui théorisent, quelques femmes qui font avancer, quelques femmes qui disent “attention, il y a un piège…” » (publié dans la revue "Travail, genre et sociétés" 1999/2 n°2).



    Aussi sur le blog.

    Sylvain Rakotoarison (31 mai 2025)
    http://www.rakotoarison.eu


    Pour aller plus loin :
    Huguette Bouchardeau.
    François Mitterrand.
    Valéry Giscard d'Estaing.
    Jacques Chirac.
    Georges Marchais.
    Michel Debré.
    Brice Lalonde.
    Marie-France Garaud.
    Arlette Laguiller.




















    https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20250601-huguette-bouchardeau.html

    https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/qui-se-souvient-de-la-candidate-260929

    http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/06/01/article-sr-20250601-huguette-bouchardeau.html



    .

  • Les 85 ans d'Alain Duhamel

    « Pour l’instant, j’ai la chance de ne pas avoir de vieillissement intellectuel trop perceptible, mais je n’échappe pas à une certaine fatigue physique, qui n’est pas liée à mon travail, mais à mon âge. » (Alain Duhamel, le 14 octobre 2024 dans "Nice Matin").





     

     
     


    La retraite à 85 ans, après 62 annuités, ça vous parle ? Pas à vous, peut-être, mais certainement à Alain Duhamel, l'éditorialiste politique le plus connu et le plus ancien de France, qui a eu encore l'audace de proposer la suppression de trois jours fériés ce mercredi 2 juillet 2025 sur BFMTV, pour financer massivement la lutte contre le réchauffement climatique (facile à proposer la veille de sa retraite !). L'ancien Premier Ministre Jean-Pierre Raffarin, qui était son invité, confirmait qu'un jour férié travaillé rapportait 2 milliards d'euros par an à l'État, ce qui fait que "son" lundi de Pentecôte, pour les personnes âgées, institué après la désastreuse canicule d'août 2003, a rapporté 40 milliards d'euros, selon la Cour des Comptes.

    Ainsi, Alain Duhamel l'a annoncé le 2 septembre 2024 : il terminerait sa carrière sur BFMTV ce jeudi 3 juillet 2025 à 19 heures, et ce sera après quarante-cinq minutes d'interview du Premier Ministre François Bayrou qu'il connaît bien depuis longtemps, même si le chef du gouvernement paraît être un petit jeune (septuagénaire) comparativement !

    Alain Duhamel a fêté son 85e anniversaire le 31 mai 2025, et semble en parfait état de marche, si je puis m'exprimer ainsi pour parler d'une machine intellectuelle bien huilée et bien maintenue. Sur BFMTV, on l'appelle même la « mémoire de la Cinquième République », qu'il est effectivement puisque né sous la Troisième République, il a commencé sa vie professionnelle au début de la Cinquième République, en 1963, alors pour une chronique dans "Le Monde". Il a même assisté, à l'âge de 18 ans, au fameux discours de De Gaulle le 4 septembre 1958 pour présenter le projet de nouvelle Constitution. Pour avoir sa place, il était venu tôt le matin et a dû se farcir tous les discours précédant celui du Général (dont André Malraux qui a introduit magistralement De Gaulle à la tribune).

    En soixante-deux ans de carrière, Alain Duhamel a connu beaucoup de médias, notamment par ses chroniques politiques quotidiennes sur Europe 1 puis sur RTL, par ses participations aux émissions politiques sur Antenne 2 puis France 2 (entre autres, les mythiques émissions : "Carte sur table" et "L'Heure de vérité"), il a commenté les onze élections présidentielles, et a donc une véritable connaissance de la vie politique et médiatique depuis De Gaulle. Connaissance qu'il a bien sûr enseignée à Science Po Paris et qu'il a diffusée aussi à l'Académie des sciences morales et politiques dont il a été élu membre le 10 décembre 2012.

     

     
     


    Il a reconnu une boulette en 2012 : devant des étudiants centristes, il les a déçus en expliquant (bien avant 2012) que François Bayrou avait raté sa campagne des élections européennes de juin 2009 en ne faisant pas une campagne européenne mais juste politicienne (alors que l'éditorialiste était lui-même un pro-européen convaincu), mais pour les rassurer, il leur a dit que cela ne l'empêcherait pas de voter pour lui à l'élection présidentielle, ce qui fut sa seule sortie publique de prise de position. Il ne pensait pas que cette conversation était enregistrée car elle n'a pas été diffusée tout de suite, seulement bien après pour l'exclure des médias pendant la campagne présidentielle de 2012 (RTL et France 2 l'avaient exclu de leur dispositif). C'était une leçon contre l'imprudence qui n'aura pas à répéter. Maintenant, la moindre conversation privée, dans un pot ou au cours d'un repas, peut se retrouver en direct sur les réseaux sociaux comme parole publique qui peut prêter à polémique.

    Entre parenthèses, puisque j'évoque cette période, j'avais eu la même réflexion le 10 juin 2009, très en colère contre François Bayrou qui n'avait pas su capitaliser son score présidentiel de 2007 aux européennes : « La réalité, que j’avais soulignée il y a déjà quelques temps, c’est que ce n’est pas vrai, l’Europe n’est pas un thème majeur du MoDem. Pourquoi ? Parce que les plus européanophiles (issus de la démocratie-chrétienne laïque française) ont quitté François Bayrou. Et ceux qui sont venus, des militants socialistes déçus, des écologistes déçus etc. ont plutôt une culture souverainiste, altermondialistes, d’opposition au système. J’avais regretté depuis 2007 ce manque de positionnement clair sur l’Europe. Je ne doutais pas des sentiments pro-européens de François Bayrou mais je m’inquiétais qu’il ne les mît pas en avant. Bien au contraire, la campagne du MoDem a été surtout nationale et pas européenne. François Bayrou a publié il y a quelques semaines un livre contre Nicolas Sarkozy qui a considérablement pollué le discours européen de son parti. Rien ne l’obligeait pourtant d’adopter un tel calendrier. C’est donc délibérément qu’il a voulu utiliser la grande impopularité présidentielle pour engranger le meilleur résultat électoral possible. ».

    En fait, Alain Duhamel aurait pu faire comme son compère et complice, Jean-Pierre Elkabbach, à savoir ne pas prendre de retraite du tout. Alain Duhamel a reconnu qu'il n'était pas tout seul dans cette décision : « Il fallait que je divorce, soit avec BFM, soit avec ma femme. ». Effectivement, c'est son épouse, la discrète France Duhamel, chef d'orchestre et agrégée de musique, qui a insisté pour qu'il prenne sa retraite : « Je ne l’avais pas manifesté vraiment, mais je lui ai fait comprendre, quand même, que je trouvais que ça suffisait. C’est une très belle carrière, mais il faut savoir s’arrêter. », a-t-il confié le 7 septembre 2024 sur France 5.

     

     
     


    Un de ses invités récurrents sur BFMTV, Jean-Pierre Raffarin lui a donné un brevet d'érudition politique ce mercredi : « Je dois dire qu'il a une expérience politique qui fait qu'on ne peut pas s'aventurer dans des arguments légers parce qu'il trouve très vite la parade en vous citant un exemple. Vous avez vu, tout à l'heure, le retour de Pierre Mendès France à la Libération, c'était quand même une vue. Donc, il y a chez lui cette densité culturelle qui fait que la malice politique trouve sa source au plus profond de notre culture. ».

    Dans la matinée du 2 juillet 2025, Alain Duhamel était l'invité de Sonia Devillers sur France Inter, pour revenir sur sa longue carrière d'éditorialiste politique. D'habitude, c'était lui l'interviewer. Il a reconnu qu'il avait moins brillé que d'autres parce qu'il refusait d'être polémiste et qu'il l'assumait : « Les éditorialistes les plus brillants sont les éditorialistes les plus ostensiblement engagés. C'est bien plus facile d'être un polémiste de génie que d'être d'abord un analyste. Pour les éditorialistes politiques, pour briller, il faut polémiquer. Moi, j'essaye d'être à peu près équitable. Ça ne veut pas dire que je n'ai pas de préférence, que je traite tout le monde de la même façon, mais j'essaye d'être équitable et réfléchi. Alors, je le reconnais, c'est moins brillant. ».

    En soixante-deux ans de carrière, il a perçu une évolution dans les processus démocratiques qui lui fait un peu peur. Le court terme l'a largement emporté sur la vision à long terme, ce qui est d'autant plus regrettable que les enjeux actuels sont à l'échelle de la planète et du siècle (en particulier le réchauffement climatique).

     

     
     


    Il a ainsi parlé de ce qu'il a appelé la démocratie d'opinion : « Je pense que ce que je redoutais est arrivé. C'est-à-dire que je pense qu'aujourd'hui, sans qu'on en est conscience, on est passé de la démocratie représentative à la démocratie d'opinion, c'est-à-dire à l'expression chaotique de réflexes, de pulsions, évidemment entretenus par les réseaux sociaux, mais correspondant aussi à l'air du temps, au désenchantement, aux distances avec les idéologies classiques... Il y a à la fois un désengagement et une éruption de mécontentements contradictoires et simultanés. Et c'est le triomphe de la démocratie d'opinion. C'est-à-dire qu'il y a de moins en moins de réflexion politique et de plus en plus de turbulences, de rejets, de polémiques et de superficialité. Alors, ça, je reconnais, c'est typiquement une réflexion vieux monsieur ! ».

    Et il a terminé l'interview par son meilleur souvenir de la télévision. Honnête avec lui-même et les auditeurs, sans donner d'autres précisions, il a donc confirmé qu'il avait bien eu des préférences politiques personnelles : « Souvenir heureux à la télévision ?... Je dirais qu'il y a quand même eu quatre plaisirs et demi au moment d'annoncer les résultats, puisque je faisais les premiers commentaires après, des élections présidentielles sur onze ! ».

    Le départ à la retraite n'empêchera pas Alain Duhamel de revenir régulièrement dans les médias, mais plus pour animer une émission politique, seulement pour présenter ses derniers essais politiques qu'il ne manquera pas de continuer à rédiger dans l'avenir proche. Je lui souhaite une bonne retraite et regrette qu'aujourd'hui, aucun de ses confrères ne l'égale dans son érudition politique et sa densité d'analyse. Le commercial a remplacé le culturel, et l'audimat a remplacé les bibliothèques.


    Aussi sur le blog.

    Sylvain Rakotoarison (02 juillet 2025)
    http://www.rakotoarison.eu


    Pour aller plus loin :
    Alain Duhamel et la retraite à 85 ans !
    Boualem Sansal.
    Jean d'Ormesson.
    Philippe Labro.
    Alain Duhamel a 85 ans.
    André Siegfried.
    Charles De Gaulle.
    Philippe De Gaulle.
    Natacha Polony.
    Alain Finkielkraut.
    Cyril Hanouna.
    Éric Zemmour.
    Clémentine Autain.
    Ségolène Royal.

    Pierre Dac.
    Julien Dray.
    Jean-Louis Debré.
    Jean-François Kahn.
    Axel Kahn.
    Philippe Val.
    Sophia Aram.
    Claude Allègre.
    Hubert Reeves.
    Alain Peyrefitte.
    Jean-Pierre Elkabbach.
    Patrick Cohen.
    Fake news manipulatoires.
    Bernard Pivot.
    Christine Ockrent.
    Vive la crise !
    Yves Montand.
    Jean Lacouture.
    Marc Ferro.
    Dominique Baudis.
    Frédéric Mitterrand.
    Jean-Jacques Servan-Schreiber.
    Christine Angot.
    Jean-François Revel.
    Philippe Alexandre.
    Comment devient-on le chroniqueur politique le plus influent du pays ?










    https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20250531-alain-duhamel.html

    http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/06/01/article-sr-20250531-alain-duhamel.html


    .