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femmes

  • Gisèle Halimi, une femme militante

    « Gisèle Halimi devint ainsi la figure du féminisme contemporain, d'un féminisme qui veut éveiller les consciences, anéantir les inégalités, tendre avec exigence et détermination vers un monde de concorde entre les femmes et les hommes. Choisir la cause des femmes pour Gisèle Halimi, ce n'était pas faire le procès des hommes, c'était mettre à bas un système où les hommes dominent, endossent des représentations qui les favorisent. C’était retrouver une évidence universelle. Il est injuste, insupportable qu’une petite fille doive servir son frère aîné à table mais quel que soit son sexe, chacun est lié par une fraternité de destin. » (Emmanuel Macron, le 8 mars 2025 à Paris).



     

     
     


    L'avocate de la cause des femmes, Gisèle Halimi, est morte il y a cinq ans, le 28 juillet 2020 au lendemain de son 93e anniversaire (elle est née le 27 juillet 1927). On parle d'elle (des pétitions circulent) pour que ses restes soient transférés au Panthéon et l'Élysée n'y serait pas hostile.

    J'ai évoqué il y a quelques jours la figure de Monique Pelletier, qui est de la même génération (à un an près) que Gisèle Halimi. Les deux femmes ont fait beaucoup pour la cause des femmes, les deux ont été des avocates douées. Mais j'aurais une préférence pour Monique Pelletier, celle qui a fait des réalisations concrètes, hors des échos médiatiques mais essentielles pour les femmes, comme le reconduction définitive de la loi sur l'IVG (la loi Veil n'avait qu'une durée limitée de cinq ans) et aussi la loi qui considère le viol comme un crime et pas comme seulement un délit. Gisèle Halimi, qui s'est aussi frottée à la politique (mais les deux n'ont pas eu de "carrière", comme on dit), n'était pas dans la décision mais dans l'influence, dans le changement des mentalités.

    La jeune avocate tenace s'est d'abord fait connaître au début des années 1960 pour sa défense de Djamila Boupacha, militante du FLN en Algérie (qui est encore en vie, elle a 87 ans), qui fut arrêtée, violée et torturée par l'armée française pour une tentative d'attentat à Alger (qu'elle a reconnue). Grâce à la défense de Gisèle Halimi et au remue-ménage médiatique orchestré par Simone de Beauvoir, avec aussi Aimé Césaire, Louis Aragon, Germaine Tillion, Geneviève Anthonioz-De Gaulle, ce fut le procès de la torture en Algérie et les Accords d'Évian ont amnistié Djamila Boupacha qui fut libérée le 21 avril 1962 (et a bénéficié d'une ordonnance de non-lieu le 7 mai 1962). Djamila Boupacha fut l'une des égéries de l'indépendance de l'Algérie mais vite écartée par les hiérarques machos du FLN (et le Président algérien actuel Abdelmadjid Tebboune lui a proposé le 15 février 2022 de la nommer sénatrice mais elle a refusé).

     

     
     


    Le deuxième combat très médiatique de Gisèle Halimi, qui consacra sa réputation de militante des causes pour les femmes, c'est au début des années 1970 sa défense de Marie-Claire Chevalier, jeune fille de 16 ans victime d'un viol en août 1971 et accusée d'avoir pratiqué un avortement (par une "faiseuse d'anges" qui l'a conduite à être hospitalisée en raison d'une grave hémorragie). Gisèle Halimi a alors eu l'audace d'attaquer la loi même qui interdisait l'avortement. C'est le fameux procès de Bobigny en 1972 qui a agrégé toutes les militantes féministes derrière ce combat pour la justice, car Gisèle Halimi considérait comme une immense injustice de considérer une femme violée comme d'abord une coupable (cinq femmes y étaient jugées, en particulier la mère de Marie-Claire, modeste employée de la RATP, pour l'avoir aidée à avorter). Elle a gagné ce procès très médiatisé avec une relaxe de Marie-Claire le 11 octobre 1972 (Marie-Claire, qui a fait une tentative de suicide peu après son procès, a réussi à être mère et même grand-mère, et est morte le 23 janvier 2022 d'une tumeur au cerveau ; le Président de la République a salué sa mémoire).

    Il faut insister sur l'aspect très glauque de ce procès : le violeur, un jeune homme mineur qui se trouvait dans le même lycée, l'avait dénoncée (avait dénoncé sa victime qui avait pratiqué l'avortement !) car lui-même avait été arrêté par la police pour un vol de voitures et pensait que cette délation lui permettrait plus d'indulgence de la justice.
     

     
     


    Deux ans plus tard, la loi Veil a rendu ce genre de procès anachronique. Beaucoup considèrent encore aujourd'hui que c'est ce procès de Bobigny qui a permis la loi Veil, mais en fait, son principe était déjà dans les tuyaux des ministères, en particulier au Ministère de la Santé, pour des raisons de santé publique. Les femmes qui se faisaient avorter risquaient trop leur vie avec des hémorragies et des infections, d'où le besoin de légiférer pour arrêter les pratiques douteuses des "faiseuses d'ange", celle de Marie-Claire ayant écopé d'un an de prison avec sursis et d'une amende.

    Avant le procès de Bobigny, Gisèle Halimi avait signé le "Manifeste des 343", une tribune publiée le 5 avril 1971 dans "Le Nouvel Observateur" qui réclamait une loi pour l'avortement et dont les 343 femmes signataires reconnaissaient qu'elles s'étaient fait avorter, risquant ainsi des poursuites pénales. Parmi les signataires, au-delà de Gisèle Halimi et Simone de Beauvoir : Françoise Sagan, Marguerite Duras, Ariane Mouchkine, Stéphane Audran, Jeanne Moreau, Micheline Presle, Catherine Deneuve, Marceline Loridan, Bernadette Lafont, Antoinette Fouque, Françoise Fabian, Bulle Ogier, Marie-France Pisier, Yvette Roudy, Delphine Seyrig, Nadine Trintignant, Marina Vlady, Agnès Varda, etc. Il est à noter que Gisèle Halimi était la seule avocate de ces 343 signataires (elle risquait aussi de perdre son travail puisqu'elle se rendait coupable d'un délit). Ce manifeste a conduit la fondation du mouvement militant Choisir la cause des femmes, créé le 9 juin 1971 par Gisèle Halimi et Simone de Beauvoir.

    Évidemment, la loi Veil n'a pas tout résolu pour l'égalité, la justice, la parité des femmes et le combat de Gisèle Halimi n'est toujours pas achevé. Bien sûr, elle avait bien compris qu'il fallait se placer sur le plan politique.

    Proche de la gauche et surtout de François Mitterrand qu'elle avait soutenu dès 1965, elle s'est d'abord présentée dans le quinzième arrondissement de Paris aux élections législatives de mars 1967 avec l'étiquette de la FGDS (la fédération de la gauche non-communiste), mais n'a recueilli que 13,5% des voix au premier tour, éliminée et devancée par le candidat communiste qui échoua face au député sortant et ancien ministre gaulliste Jacques Marette (la FGDS avait réservé, pour le Mouvement démocratique féminin de Marie-Thérès Eyquem dont faisait partie Gisèle Halimi, sept circonscriptions, mais ingagnables à gauche !).

    Gisèle Halimi a fait une deuxième tentative dans une autre circonscription du quinzième arrondissement en mars 1978, cette fois-là sans investiture du PS, avec le soutien de son seul mouvement (Choisir la cause des femmes), ce qui fut un désastre électoral pour elle avec seulement 4,3% des voix derrière quatre candidats, celui du PCF, de l'UDF, du PS et enfin du RPR, sortant, Claude Roux, qui fut réélu (circonscription où allait être élu en juin 1981 le futur ministre Jacques Toubon).

    Mais en juin 1981, il n'était plus question de perdre alors que la gauche gagnait. François Mitterrand a refilé à Gisèle Halimi une circonscription en Isère, la quatrième (celle de Grenoble-Nord, Voiron, Vinay, Tullins, Rives, Saint-Marcellin), une circonscription déjà occupée par un député socialiste sortant, et pas des moindres puisqu'il s'agissait de Jacques-Antoine Gau, député-maire de Voiron depuis 1977 et même président du groupe PS à l'Assemblée Nationale en 1978, qui est mort le 29 mai 1981, trois semaines après l'élection de François Mitterrand à la Présidence de la République. Gisèle Halimi fut en tête au premier tour avec 33,2% et gagna largement au second tour avec 53,1% contre le futur député et maire de Voreppe Michel Hannoun (et futur président du conseil général de l'Isère).


    À l'origine, cette circonscription était réservée au suppléant de Jacques-Antoine Gau, à savoir le maire de Pont-en-Royans Yves Pillet (futur député de 1988 à 1993) et Gisèle Halimi avait reçu un accueil très froid des militants socialistes des lieux (comme elle fut rejetée de la première circonscription de Loir-et-Cher, celle de Pierre Sudreau, qui était le premier parachutage envisagé par elle en 1981). Elle était soutenue par Louis Mermaz, mitterrandiste (député-maire de Vienne, président du conseil général de l'Isère et ministre depuis quelques jours), son suppléant fut Maurice Rival, le maire de Chirens, un proche de Louis Mermaz, mais la venue de l'avocate était contestée par le député-maire de Grenoble Hubert Dubedout, rocardien, qui considérait cette circonscription réservée aux rocardiens. Pendant les quelques jours de campagne, elle fut aussi soutenue par Pierre Joxe (qui allait être un président du groupe PS très désagréable pour elle, apparentée PS), Michel Crépeau et Michel Jobert. Le jeune avocat André Vallini, futur député-maire de Tullins, futur président du conseil général de l'Isère et futur ministre, opposé à la candidature de Gisèle Halimi, est devenu son collaborateur parlementaire.
     

     
     


    Le mandat de députée de l'Isère a beaucoup déçu Gisèle Halimi, dès le premier jours, lorsqu'elle s'est rendue au Palais-Bourbon et qu'elle s'est aperçue qu'il y avait moins de femmes qu'à la Libération en 1945 (28, soit 5,7%, au lieu de 33), et cela malgré l'arrivée de nombreux nouveaux et jeunes députés socialistes : ils étaient quasiment tous des hommes !

    Toutefois, elle n'a pas été députée pour rien ! Bien que bridée par les socialistes qui se méfiaient d'une députée incontrôlable et inclassable, elle a contribué notamment à deux réalisations concrètes, aux côtés du Ministre de la Justice Robert Badinter.

    D'une part, elle a transformé le contenu de la prestation de serment des avocats. Son problème, c'était que dans l'ancien serment, le futur avocat s'engageait à prendre de la distance avec la cause de ses clients, or, elle considérait que l'avocat pouvait au contraire épouser cette cause. Ainsi, en 1982, la prestation de serment a été plus raccourcie, sans référence aux bonnes mœurs, à la sûreté de l'État et à la paix publique : « Je jure, comme avocat, d'exercer mes fonctions avec dignité, conscience, indépendance, probité et humanité. » (article 1er de la loi n°82-506 du 15 juin 1982 relative à la procédure applicable en cas de faute professionnelle commise à l'audience par un avocat).


    D'autre part, Gisèle Halimi a pris pleinement part à l'élaboration de la loi n°82-683 du 4 août 1982 relative à l'abrogation du deuxième alinéa de l'article 331 du code pénal, ce qui allait dépénaliser l'homosexualité pour les mineurs de plus de 15 ans. En tant que rapporteure de la proposition de loi (déposée par Raymond Forni, président de la commission des lois), Gisèle Halimi est intervenue dans l'hémicycle de l'Assemblée le 20 décembre 1981 : « On peut se demander, avec le recul, comment des députés français, c'est-à-dire par définition des femmes et des hommes qui devraient avoir l'intelligence de nos libertés fondamentales puisqu'ils sont chargés de les défendre, ont pu légiférer pour réprimer l'homosexualité. Car, s'il est un choix individuel par essence et qui doit échapper à toute codification c'est bien celui de la sexualité. Il ne peut y avoir de " morale sexuelle » de tous qui s'impose à la " morale sexuelle » de chacun. Chacun connaît la nécessité, pour l'individu, de vivre en accord avec ce qui reste le plus profondément inexprimé, par peur, honte, conditionnement social ou répression, je veux dire sa sexualité. Et qu'il s'agisse d'hétérosexualité ou d'homosexualité, cette relation à l'autre ne peut jouer comme un facteur d'équilibre que débarrassée de la clandestinité ou de l'autocensure auxquelles contraint bien souvent notre environnement et, en premier lieu, nos lois qui, dans notre culture, provoquent au changement des mentalités, avant de changer elles-mêmes. Certes, comme toute liberté, ce droit de choisir sa sexualité connaît ses limites, classiques au demeurant. (…) Pour le législateur de 1950, les homosexuels étaient donc considérés comme un fléau social, pêle-mêle avec les bouilleurs de cru, les proxénètes, et tant d'autres. ».

    Et de préciser clairement les conséquences de cette proposition de loi : « Pour qu'il y ait délit au titre du deuxième alinéa de l'article 331, quatre éléments doivent être réunis. Il faut qu'un acte matériel ait été commis. Il est nécessaire, en second lieu, que cet acte revête un caractère impudique ou contre nature. La troisième condition tient à l'absence de violence ou de contrainte. Enfin, quatrième élément constitutif de l'infraction, les participants doivent être du même sexe et l'un d'entre eux au moins doit être un mineur âgé de 15 ans à 18 ans. L'énumération même des éléments constitutifs de l'incrimination montre que l'abrogation de ce texte n'aurait pas pour effet d'accorder la moindre impunité aux homosexuels en matière d'attentat aux mœurs. L'abrogation a simplement pour objet de signifier que les homosexuels sont des citoyens qui doivent répondre de leurs actes au même titre que les hétérosexuels, quand ces actes constituent des délits. Resteraient punissables tous les attentats à la pudeur avec violence, les attentats à la pudeur sans violence, c'est-à-dire toute relation homosexuelle avec un mineur de moins de 15 ans, de même que le proxénétisme tendant à favoriser la prostitution homosexuelle des mineurs, que ceux-ci soient âgés de plus ou de moins de 15 ans, en vertu de l'article 334-1 du code pénal. N'oublions pas non plus l'article 356 du même code (…) qui punit le détournement de mineurs, quel que soit le sexe du coupable et de la victime. ».


    Tout aussi clairement, Gisèle Halimi a exposé les raisons de son indignation pour cet article du code pénal (alinéa 2 de l'article 331) qui serait abrogé : « Il devient clair que le texte actuel crée une inacceptable inégalité, devant la loi, de deux catégorie de citoyens. Aujourd'hui encore, la loi laisse subsister des différences discriminatoires à l'égard d'une certaine catégorie, nombreuse, de citoyens, je veux parler de citoyennes. Mais le deuxième alinéa de l'article 331 du code pénal va, me semble-t-il, encore plus loin dans la discrimination. Ce n'est pas de racisme ni de sexisme qu'il s'agit : il s'agit simplement de créer, à l'intérieur de chaque sexe, une catégorie de sous-citoyens qui, parce qu'ils sont homosexuels, devraient répondre plus que les autres de leurs actes délictuels. Le délit qui leur est reproché est, de plus, et cela est grave en matière pénale, particulièrement mal défini. Qu'est "l'acte impudique et contre nature" quand il y a consentement ? Toute forme de relation sexuelle pourrait, à la limite, être définie comme un acte impudique ou contre nature et donc considérée comme une infraction, selon l'appréciation du juge ou du Parquet, selon la vie que ce juge mène, en fin de compte selon sa propre sexualité. Ce flou volontaire est particulièrement inacceptable dans une loi qui réprime. Ce texte crée, ce n'est pas la moindre de ses anomalies, une double majorité pénale. En effet, les jeunes âgés de quinze à dix-huit ans sont considérés comme mineurs au regard de telle incrimination et comme majeurs au regard de telle autre. Le deuxième alinéa de l'article 331 du code pénal crée ainsi une curieuse frange, où tantôt l'on est mineur, tantôt l'on est majeur, tantôt on a atteint l'âge du consentement, tantôt on est censé ne pas l'avoir atteint. Cette étrange dualité est choquante selon laquelle la majorité hétérosexuelle serait acquise à 15 ans et la majorité homosexuelle ne serait atteinte qu'à l'âge de 18 ans. Il n'est pas possible, me semble-t-il, de prévoir des solutions différentes pour les hétérosexuels et les homosexuels, car cette discrimination repose en vérité, qu'on le dissimule ou non sous des arguments politiques ou de droit constitutionnel, sur un jugement moral implicite ou explicite : l'homosexualité est l'anormalité. On en revient toujours au même constat, à savoir qu'entre les partisans du maintien de ce texte et les partisans de son abrogation, la divergence est inconciliable. Nous estimons, nous, que la liberté sexuelle inclut l'homosexualité et nos adversaires affirment le contraire. ».

    Elle a été très déçue par le machisme du PS et surtout le cynisme de François Mitterrand : « [Il] me recevait et m'écoutait poliment, mais il ne m'a été d'aucun soutien. (…) Il était bien trop éloigné de nos pensées, de nos révoltes, de notre sensibilité pour être un véritable compagnon de route. (…) Il faisait semblant de réfléchir et je touchais du doigt la toute-puissance du chef de l'État. Nommer, dé-nommer, re-nommer, gratifier... tout cela relevait de son pouvoir et de son bon plaisir. Le fait du prince. Le moins que l'on puisse dire est qu'il n'en a pas abusé pour promouvoir les femmes ! » (2020). C'est pour cela que Gisèle Halimi a quitté son siège de députée en septembre 1984 en démissionnant officiellement parce qu'elle était en mission plus de six mois auprès de Claude Cheysson, le Ministre des Relations extérieures, une mission opportune sur la crise des organisations internationales (son suppléant Maurice Rival lui a alors succédé, sans élection partielle). Cela l'amena finalement à être nommée ambassadrice de la France à l'UNESCO du 13 avril 1985 au 1er septembre 1986 (succédant à une autre femme, Jacqueline Baudrier, l'ancien présidente de Radio France). Puis elle fut présidente du Comité des conventions et des recommandations de l'UNESCO, puis conseillère spéciale de la délégation française à l'Assemblée générale de l'ONU. Mais elle retrouva surtout son activité d'avocate qu'elle n'a jamais quittée jusqu'à sa mort à 93 ans.

    Politiquement, elle a rejoint Jean-Pierre Chevènement aux élections européennes de juin 1994, placée en deuxième position sur sa liste mais n'a pas été élue à cause du faible score de la liste (2,5%). En 1998, elle a cofondé Attac, mouvement altermondialiste. Pas étonnant que l'émission "Autant en emporte l'histoire", produite par Stéphanie Duncan et diffusée le 3 avril 2022 sur France Inter, soit intitulée « Gisèle Halimi, la jeune fille insoumise » et ait commencé ainsi : « Mais comment Gisèle Halimi est-elle devenue une rebelle ? Qu’est-ce qui fait qu’un enfant, et singulièrement une petite fille, se mette à dire non, à se révolter contre l’injustice et un jour, à vouloir se battre pour les autres ? Rien n’était pourtant écrit d’avance pour la petite Gisèle née juive, colonisée, pauvre et femme. Avec un père qui ne voulait pas d’une fille et une mère qui ne voyait d’autre avenir pour elle que le mariage, la maternité et la soumission. ».

     

     
     


    Au point que certains proches (dont un de ses fils) l'ont fait parler outre-tombe en assurant qu'elle aurait milité contre la réforme des retraites deux ans et demi après son décès, raison qui les auraient poussés à contester la tenue de l'hommage national le 8 mars 2023 par le Président Emmanuel Macron (initiative approuvée au contraire par un autre fils de la militante disparue).

    C'est en effet dans la salle d'audience de la première chambre de la cour d'appel de Paris le 8 mars 2023 (journée des femmes) qu'Emmanuel Macron a prononcé un discours en hommage à l'action de Gisèle Halimi en faveur des femmes. Il a profité de l'occasion pour annoncer sa volonté de constitutionnaliser la loi sur l'IVG : « Et je veux aujourd’hui que la force de ce message nous aide à changer notre Constitution afin d’y graver la liberté des femmes à recourir à l’interruption volontaire de grossesse pour assurer solennellement que rien ne pourra entraver ou défaire ce qui sera ainsi irréversible. ». Ce qui fut fait exactement un an plus tard, le 8 mars 2024.

    Dans son livre posthume "Une farouche liberté" (publié en 2020), Gisèle Halimi a conclu ainsi : « Je suis convaincue que notre expérience de l'injustice, de l'exclusion, de la souffrance nous a conféré une richesse supplémentaire. Et que, sans en avoir conscience, nous puisons dans notre histoire de domination patriarcale des ressorts insoupçonnés. Il a fallu serrer les dents, s'adapter, inventer, résister. Refouler nos envies, mais pas notre imaginaire. Brider nos pulsions, pas notre volonté. Étouffer nos talents, pas notre sensibilité. Sans doute même s'est-elle développée, et nous donne-t-elle un sens de l'autre plus aigu, une indulgence pour la marge, une empathie pour les fragiles... Une nouvelle nature ? Je ne saurais trancher. Mais je sais que de ces valeurs d'opprimés, courage, endurance, résilience, peut jaillir une formidable créativité. ». Il est juste dommage que Gisèle Halimi n'a pas eu, avec les Sandrine Rousseau et consorts, les héritières politiques qu'elle aurait dû mériter...



    Aussi sur le blog.

    Sylvain Rakotoarison (26 juillet 2025)
    http://www.rakotoarison.eu


    Pour aller plus loin :
    Gisèle Halimi.
    Georges Lemoine.
    Jacques Delors.

    8e motion de censure pour convenance personnelle (du PS).
    Congrès du PS : Saloperies antisémites.
    Jérôme Guedj.
    Congrès du PS : "l'homme le plus riche du cimetière".
    Congrès du PS : Olivier Faure est-il en difficulté ?
    Congrès du PS : le choc de complexité !
    Robert Badinter.
    Congrès du PS à Rennes : l'explosion de la Mitterrandie.
    La préparation du congrès de Rennes (27 janvier 1990).
    Histoire du PS.
    Manuel Valls.
    Martine Aubry.
    Hubert Védrine.
    Julien Dray.
    Comment peut-on encore être socialiste au XXIsiècle ?
    François Bayrou et la motion de censure de congrès du PS.
    Lionel Jospin.
    Claude Allègre.
    François Mitterrand.
    Mazarine Pingeot.
    Richard Ferrand.
    Didier Guillaume.

    Pierre Joxe.
    André Chandernagor.
    Didier Migaud.
    Pierre Moscovici.

    La bataille de l'école libre en 1984.
    Bernard Kouchner.
    Hubert Curien.
    Alain Bombard.
    Danielle Mitterrand.
    Olivier Faure.
    Lucie Castets.

    Bernard Cazeneuve
    Gabriel Attal.
    Élisabeth Borne.
    Agnès Pannier-Runacher.
    Sacha Houlié.
    Louis Mermaz.
    L'élection du croque-mort.
    La mort du parti socialiste ?
    Le fiasco de la candidate socialiste.
    Le socialisme à Dunkerque.
    Le PS à la Cour des Comptes.



     

     
     




    https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20250728-gisele-halimi.html

    https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/gisele-halimi-une-femme-militante-261660

    http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/07/26/article-sr-20250728-gisele-halimi.html


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  • Monique Pelletier, une femme en avance

    « Les victimes parlent. Enfin, bravo ! Ministre des femmes en 1979, j’ai été agressée par un sénateur. Honte à moi de mon silence ! » (Monique Pelletier, le 10 mai 2016 à 09:23 sur Twitter).



     

     
     


    La femme qui a culpabilisé il y a neuf ans parce qu'elle a rendu public un cas d'agression sexuelle seulement trente-six ans plus tard est en fait une femme très moderne malgré sa génération. Monique Pelletier fête ses 99 ans ce vendredi 25 juillet 2025. Elle est parmi les premières femmes à avoir mis la politique au féminin, et c'est beaucoup plus efficace pour les femmes que le militantisme féministe. Je lui avais déjà consacré un article il y a quelques années.

    Avocate à 20 ans, elle a préféré devenir juge des affaires familiales où elle a pu se rendre compte des graves problèmes de la drogue. C'est sur ce sujet qu'elle a fait une timide entrée dans le monde politique : elle fut chargée par le Président Valéry Giscard d'Estaing d'une rapport sur la drogue en France. Comment a-t-elle reçu cette mission ? Par hasard : elle a perdu son sac à main en ville et c'est le Ministre de l'Intérieur Michel Poniatowski qui l'a fait ramasser par son chauffeur. Il a vu qu'elle militait dans le même parti que lui et l'a fait venir Place Beauvau.

    C'était en 1977 et c'était la première fois que les pouvoirs publics voulaient être lucides sur ce grave problème. Ce fut sa clef pour entrer au gouvernement quelques mois plus tard tandis que son rapport sur la toxicomanie est encore aujourd'hui une référence en la matière.


    À l'origine CDP (centriste pompidolien), elle avait rejoint en 1974 les giscardiens aux Républicains indépendants (RI) puis au Parti républicain (PR) et à l'UDF. Monique Pelletier, installée dans la ville en 1964, a été élue conseillère municipale de Neuilly-sur-Seine sur la liste du maire Achille Peretti en 1971, puis adjointe au maire chargée des commerces et marchés de 1977 à 1983.

    Elle a fait partie du petit groupe de femmes nommées ministres par VGE, en particulier Alice Saunier-Seïté, Françoise Giroud, et bien sûr, Simone Veil qu'elle retrouva au Conseil Constitutionnel car elle en a été nommée membre par Jacques Chirac de 2000 à 2004 pour remplacer Roland Dumas démissionnaire. Au fait, Simone Veil ? Voici ce que la collègue en pensait quarante ans plus tard : « Ce que j'ai préféré chez elle, c'est l'affection qu'elle savait témoigner à ceux qu'elle aimait. ».

    Dans les gouvernements de Raymond Barre, Monique Pelletier a donc exercé comme Secrétaire d'État à la Justice auprès du Ministre de la Justice Alain Peyrefitte du 10 janvier 1978 au 11 septembre 1978, puis Ministre déléguée chargée de la Condition féminine du 12 septembre 1978 au 8 mars 1981 (cumulant la Famille à partir de février 1980). Elle a quitté le gouvernement le 8 mars 1981 pour s'engager pleinement dans la campagne présidentielle de Valéry Giscard d'Estaing en tant qu'une de ses porte-parole (avec Jean-François Deniau et Jean-Philippe Lecat, entre autres).

     

     
     


    Son action au gouvernement n'était pas sans conséquence : elle a ainsi fait adopter la loi n°79-1204 du 31 décembre 1979 qui devait reconduire définitivement la loi Veil sur l'IVG après cinq ans d'application, ainsi que la loi n°80-1041 du 23 décembre 1980 qui définit le viol comme un crime (qu'il n'était qu'un délit avant 1980 !). Monique Pelletier était en avance sur son temps alors qu'elle prônait le remboursement de l'IVG par la sécurité sociale afin de ne pas faire d'inégalités sociales (la gauche allait le faire) et souhaitait la parité hommes/femmes sur les listes de candidats (appliquée vingt ans plus tard).

    Mais revenons justement à cette loi qui a reconduit la loi Veil : c'est avec cette loi que Monique Pelletier a eu cette mésaventure qu'elle n'a racontée que le 10 mai 2016 au "Journal du dimanche". Dans le cadre traditionnel, lorsqu'un débat risque d'être difficile, le ministre va s'entretenir avec le parlementaire qui va présider la séance de l'assemblée où sera débattu son projet de loi. C'est une visite de courtoisie. C'est ainsi qu'en décembre 1979, Monique Pelletier s'est rendue dans le bureau du sénateur qui allait présider cette séance quelques jours plus tard.


    Elle a parlé d'un baiser "complet" volé qui, heureusement pour elle, n'a pas eu de conséquence, ni politique ni personnelle. Le sénateur a été ensuite désolé d'une telle "indélicatesse" : « Le débat s’annonçait ardu. Toutes sortes de lieux communs circulaient, du genre "Maintenant que c’est permis, on va avorter pour pouvoir aller au ski". C'est un climat dont on a très peu parlé à l’époque, et qui était très difficile. (…) Je m'étais battue pour obtenir le fait de défendre ce texte, parce que j’estimais que c’était une femme qui devait le faire. (…) C’est la tradition quand on est ministre et qu’on a un débat un peu difficile. Nous parlons de la loi, il me dit que ça va être très dur, qu’il a déjà eu des quantités de sénateurs qui sont venus lui en parler. Je me lève pour prendre congé et je m’adosse à la cheminée pour lui dire encore deux mots sur la manière dont je pense entamer le débat. Là, il se jette sur moi et me fait, alors qu’il avait d’énormes lunettes, un baiser avec la langue. J’étais contre la cheminée, je ne pouvais pas bouger et c’était "un baiser complet" ! (…) Je lui dis, mais qu’est-ce qui vous arrive, vous êtes malade ? Je lui ai exprimé que c’était scandaleux, qu’on ne se jetait pas comme ça sur les gens. Il était tout rouge et avait la queue basse, je peux vous le dire. (…) À ce moment-là, je m’apprête à aborder une séance très difficile. J'ai eu un mal fou à obtenir le fait de défendre ce texte et j'ai tout le RPR contre moi. Je ne peux pas lâcher. (…) C'était une minute trente, dans une vie longue. Si j'avais parlé, on aurait remis la séance, car on aurait dit que dans l'état où j'étais, je n'étais pas en état de soutenir le débat. Et je connais quelqu’un qui se serait précipité pour prendre ma place ! ». La ministre bafouée s'est immédiatement lavé les dents.

    Qui était donc ce sénateur qui portait de grosses lunettes (ce qui était courant à l'époque) mais surtout, qui présidait certaines séances au Sénat, ce qui signifie qu'il était vice-président du Sénat ? Il y en a certes plusieurs, mais il semblerait (sous réserve de vérifier le compte-rendu exact des séances en décembre 1979 au Sénat) que ce sénateur fût Maurice Schumann lui-même, élu vice-président du Sénat de 1977 à 1983. On imagine le scandale si la ministre avait rendu publique cette agression sexuelle car cela signifiait que les héros ne l'étaient pas tout le temps... Sur Youtube, un internaute s'est même permis d'en conclure : « Quand Maurice ChouChou roulait une pelle à Pelletier... » !

    Dans ce témoignage, on comprend surtout les divergences entre UDF et RPR sur la vision de la société, ce qui a abouti à l'échec du centre droit en 1981. Monique Pelletier est alors retournée travailler dans le privé (comme avocate, notamment pour aider les femmes violentées), tout en soutenant en 1988 la candidature de Raymond Barre, le seul candidat qui connaissait les jeunes pour les avoir côtoyés en permanence, comme professeur d'économie politique (c'est ce que Monique Pelletier défendait le 8 mars 1988 dans le journal de FR3).

     

     
     


    Revenons à son engagement politique. Monique Pelletier pouvait se dire centriste car elle trouvait ses amis du PR trop conservateurs (Alain Madelin, Charles Millon, etc.). Mais centriste n'est pas le bon mot selon elle qui s'est exprimé dans son livre "Le Soleil peut attendre" (sorti en 2011) : « Suis-je de droite ou de gauche ? Un peu des deux sans doute et, pourtant, je ne suis pas sûre, en définitive, d'être centriste : c'est un choix à mes yeux voué à l'opportunisme et à la faiblesse. (…) Pour ma part, si je suis pour une économie libérale et sociale, c'est-à-dire pour une économie de marché faisant toute sa place à une juste répartition des richesses, je suis une progressiste sincère dans le domaine des problèmes de société. Je n'aime pas les réactionnaires et les conservateurs : mieux vaut accompagner les évolutions que les refuser, car cela permet d'en maîtriser les effets pervers quand il y en a. (…) Suis-je à gauche ou à droite ? Aujourd'hui je n'en sais rien et cela n'a guère d'importance. Seuls comptent à mes yeux le comportement que l'on adopte, la sincérité, le courage, l'amour des autres et de la vie. ».

    Pourtant, "l'affaire de sa vie", elle n'était pas politique ni professionnelle, mais personnelle. Elle a mis seize ans avant de la rendre publique dans le livre "La Ligne brisée" (sorti en 1995) : son mari, avec qui elle a eu sept enfants, trente-deux petits-enfants et vingt et un arrière-petits-enfants, a eu en 1978 un AVC, d'où coma, hémiplégie et très lourd handicap (il avait alors 58 ans). Elle a pu comprendre ce qu'était l'accompagnement des personnes dépendantes et reste encore présidente d'honneur du Conseil national du Handicap. Le 24 octobre 2017, le Président Emmanuel Macron (qu'elle ne connaissait pas) lui a remis les insignes de grand-croix de la Légion d'honneur pour cet itinéraire hors de l'ordinaire. Ce mari, Jean-Marc Pelletier, était aussi un homme moderne et un « soutien indéfectible » à ses combats : « [Il] était en avance sur son temps, se levait la nuit pour donner les biberons et m'a encouragée dans toutes mes initiatives professionnelles. (…) Entre nous, il y avait comme un pacte tacite. Nous étions dans un rapport d'égalité. Aujourd'hui, cela peut paraître banal. À l'époque, c'était révolutionnaire. ».

    Le 5 octobre 2017, Monique Pelletier s'est un peu lâchée en sortant son dernier livre "Souvenirs irrespectueux d'une femme libre", des mémoires où elle parle de la reconduction de la loi Veil, de l'affaire Robert Boulin, etc. En quatrième de couverture, elle s'y livre ainsi : « Je suis une femme du XXe siècle qui a grandi avec son siècle. J'ai eu la chance de participer aux réformes qui ont transformé notre société. J'en ai aimé toutes les étapes. Tout cela paraît simple aujourd'hui, mais il y a quelques décennies, une vie telle que la mienne faisait figure d'exception. Aujourd'hui, j'ai envie de tirer les leçons de mon parcours. Pourquoi ? Parce que les causes qui j'ai défendues sont loin d'être gagnées. Ces combats méritent d'être connus, racontés et défendus. ».

     

     
     


    Interrogée par le journal "Neuilly Journal" le 2 mars 2018, Monique Pelletier a rappelé le résultat de ses combats : « Nos actions ont facilité la vie des femmes même si elles n’étaient pas toujours spectaculaires. Nous avons obtenu que les veuves-divorcées puissent recevoir la réversion de la retraite de leur mari décédé au prorata des années de mariage, la Caisse d’allocations familiales se chargeant du recouvrement des pensions impayées. Nous avons créé le statut d’assistante maternelle, le statut de femmes de commerçants, artisans ou professions libérales ouvrant des droits à leur rémunération et à leur retraite. Je me suis aussi occupée des conditions de détention des femmes obtenant la possibilité pour une mère incarcérée de garder son enfant auprès d’elle jusqu’à ses 18 mois. Et puis j’ai mené deux grands débats : le premier portant sur la prorogation de la loi Veil de 1974, devenue définitive en 1979, le second sur le viol. En 1980 j’ai obtenu qu’il soit reconnu comme un crime, jusqu’alors ce n’était qu’un délit. ».

    Dans "Le Monde" du 8 novembre 2018, Monique Pelletier, qui, après avoir aidé son mari pendant trente-six ans, souffre elle-même de handicaps moteurs, reprenait sa plume pour rendre prioritaire le chantier de la grande dépendance, en ayant une vision très précoce de ce qui allait devenir le scandale des EHPAD : « Tant de familles attendent que l'État cesse de laisser perdurer des situations trop souvent indignes. Les personnes âgées, victimes de maladies dégénératives, ne peuvent plus vivre seules. Elles sont devenues "dépendantes", c'est-à-dire privées d'autonomie. (…) On estime leur nombre à plus de 1 million en 2018, 1,6 million en 2030, soit 10% de leur classe d'âge, les plus de 85 ans. ». Elle a pointé du doigt la « facture demandée aux résidents et à leurs familles [qui] constitue un problème. En témoignent les énormes bénéfices de ces EHPAD privés, d'autant plus que tout y est rationné : le nombre des aides-soignantes est insuffisant. Chacune d'entre elles assure les soins de quatre résidents au moins et de dix, vingt, voire trente la nuit. Le temps des soins quotidiens consacrés à chaque résident ne dépasse pas dix minutes. Ils n'ont qu'une douche par semaine et quelques minutes de toilette les autres jours. Ajoutons que la somme allouée aux cuisiniers pour quatre repas par jour est rarement supérieure à 4 euros par résidents ! Ces carences graves expliquent les grèves inédites, en début d'année, de ces aides-soignantes qui ne peuvent dispenser les soins nécessaires et se sentent responsables de ces maltraitances. Ce régime accélère la mort des personnes dépendantes (en moyenne, deux ans après leur entrée), laquelle intervient souvent en service d'urgences hospitalières, faute de présence médicale dans l'établissement. Ces "maltraitances" ne sont pas acceptables. ».

    Au-delà de son cri d'alarme (bien avant le scandale d'Orpea en 2022), Monique Pelletier parlait philosophie : « Le coût que présentent les personnes âgées dépendantes serait insoluble. Ce discours m'indigne, parce que la situation, issue de la démographie, est depuis longtemps prévisible. (…) Cette façon de traiter les personnes âgées comme une charge, un poids mort pour les générations futures, est insupportable. Disons-le haut et claire : les "vieux" sont les mal aimés de notre époque. Ils dérangent. À tel point qu'ils se sentent parfois coupables de vivre trop longtemps. Le taux de suicide chez les plus de 85 ans est deux fois plus élevé que chez les 25-44 ans. Les générations montantes ne pourront assumer seules la charge accrue qui se profile. Ce nouveau partage entre les générations est inéluctable. C'est une obligation salutaire, car elle nous contraint à envisager autrement la fin du parcours avec la participation de toutes les parties prenantes, y compris les personnes âgées. ».

    Et de finir par sa situation personnelle : « Je souffre de handicaps moteurs que je maîtrise le moins mal possible. Très entourée par mes enfants, j'ai la chance de vivre une vieillesse heureuse et libre. Ce que je constate trop souvent autour de moi, c'est l'isolement et la désespérance de trop de personnes âgées. Cette injustice est indigne. ».

    Ce combat pour la dignité des personnes très âgées, Monique Pelletier l'avait déjà porté lors de l'élection présidentielle de 2017 par une tribune publiée le 16 avril 2017 par le "Journal du dimanche" et intitulée "Les vieux, indignez-vous !". Investir, participer à la vie de la cité, circuler à Paris, communiquer sans ordinateur, etc., tout devient difficile pour les vieux : « Il est inadmissible que l'avancée en âge, étape naturelle de la vie, altère les droits, les devoirs, et, pire, la dignité de la personne. Le placement en EHPAD en est la plus criante illustration. (…) Qui aimerait finir sa vie dans un mouroir, où la maltraitance liée au manque de personnel est un risque réel ? Tous les jours, des "vieux" y souffrent alors que le maintien au domicile est moins onéreux que l'hébergement collectif. ». Et de préconiser quelques mesures simples : « amélioration de l'accès aux droits (allocation personnalisée d'autonomie) ; création d'un deuxième jour férié travaillé en plus du lundi de Pentecôte ; invention d'une profession de "généralistes" de l'aide à domicile, gratuite pour les plus démunis ; incitation à proposer de vraies assurances privées dépendance. (…) Mais l'essentiel est de modifier nos comportements à l'égard des "vieux". Et d'envisager les dernières années de vie avec les personnes âgées elles-mêmes. ».

    Dans un reportage publié dans "Paris-Match" le 12 décembre 2017, la journaliste Virginie Le Guay décrivait Monique Pelletier ainsi : « Dans son appartement situé au dixième étage de cette résidence pour personnes âgées dans laquelle elle habite depuis trois ans, le temps ne semblait pas avoir eu prise sur elle. Alerte, vive, drôle, percutante, habillée d'un pantalon slim et d'une veste Roseanna (…), [elle] détonne malgré ses rides qu'elle ne cache pas. (…) Aucune tristesse pourtant chez cette passionnée qui envisage "paisiblement la mort". "Chaque année de plus est une année de moins". ». Aujourd'hui, une année de moins que le siècle, tout simplement. Bon anniversaire, Monique ! Tous mes vœux vous accompagnent.


    Aussi sur le blog.

    Sylvain Rakotoarison (24 juillet 2025)
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    Pour aller plus loin :
    Humaniste et féministe sans l'appellation.
    Monique Pelletier.
    Jean-Claude Gaudin.
    Claude Malhuret.
    Valéry Giscard d’Estaing.
    Philippe de Villiers.
    Jean-Pierre Soisson.
    François Léotard.
    Michel Poniatowski.
    Jean-Pierre Raffarin.
    Jean-Pierre Fourcade.
    Jean de Broglie.
    Christian Bonnet.
    Gilles de Robien.
    La France est-elle un pays libéral ?
    Benjamin Constant.
    Alain Madelin.
    Les douze rénovateurs de 1989.
    Michel d’Ornano.
    Gérard Longuet.
    Jacques Douffiagues.
    Jean François-Poncet.
    Claude Goasguen.
    Jean-François Deniau.
    René Haby.
    Charles Millon.
    Pascal Clément.
    Pierre-Christian Taittinger.
    Yann Piat.
    Antoine Pinay.
    Joseph Laniel.











    https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20250725-monique-pelletier.html

    https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/monique-pelletier-une-femme-en-261627

    http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/07/23/article-sr-20250725-monique-pelletier.html


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  • 50 ans de divorce par consentement mutuel

    « Lorsque les époux demandent ensemble le divorce, ils n'ont pas à en faire connaître la cause ; ils doivent seulement soumettre à l'approbation du juge un projet de convention qui en règle les conséquences. La demande peut être présentée, soit par les avocats respectifs des parties, soit par un avocat choisi d'un commun accord. Le divorce par consentement mutuel ne peut être demandé au cours des six premiers mois de mariage. » (Art. 230 du code civil après la loi du 11 juillet 1975).



     

     
     


    Mine de rien, il y a eu des grands réformateurs dans notre pays. On ne redira ici jamais assez à quel point le Président Valéry Giscard d'Estaing fut un réformateur de la société française. Il a ancré la modernisation de la société, et des mœurs, dès la première année de son septennat par des réformes emblématiques, entre autres la dépénalisation de l'IVG, la majorité à 18 ans, et enfin, alors que c'était politiquement moins bruyant mais sociétalement pas moins crucial, la possibilité du divorce par consentement mutuel. Cela fait maintenant cinquante ans que la loi n°75-617 du 11 juillet 1975 a été promulguée en proposant une voie à l'amiable pour le divorce.

    Biographe de Valéry Giscard d'Estaing, le journaliste Éric Roussel expliquait le 7 mars 2023 pour "Émile", le magazine des sciences po, l'apport de ce jeune Président : « VGE considérait que De Gaulle avait fait de grandes réformes institutionnelles en 1958, mais que tout l’aspect sociétal n’avait pas bougé. Il avait été très frappé par mai 68 et redoutait qu’une crise analogue se reproduise. ».

    Au même titre que l'IVG, VGE n'a pas incité, n'a pas encouragé le divorce, mais il a su saisir les nécessités de son époque pour adapter la législation à la société en pleine transformation. Le gouvernement de Jacques Chirac, en particulier le Ministre de la Justice Jean Lecanuet qui a défendu ce projet de loi, était évidemment partisan du modèle familial traditionnel, et se plaçait à droite ou au centre droit de l'échiquier et n'avait rien de révolutionnaire.
     

     
     


    Il est important d'évoquer cette révolution. Pas celle de mai 1968, mais celle du 20 septembre 1792 qui proposa dès ce moment-là ce divorce par consentement mutuel, dans la suite logique de l'égalité entre les hommes et les femmes. Ce divorce a été banni à la Restauration en 1816 et il a fallu attendre 1975, sous l'inspiration du juriste Jean Carbonnier, professeur de droit privé, pour retrouver cette voie "à l'amiable" de séparation des foyers conjugaux.

    Avant cette procédure, il y avait deux autres voies pour le divorce, en cas de rupture de la vie commune (séparation de corps, de fait), et en cas de faute, qu'il fallait donc prouver (par exemple, adultère). En proposant une procédure par consentement mutuel, cela limite évidemment les frais, cela accélère la procédure et cela facilite psychologiquement la séparation. Surtout, cela évitait une fiction judiciaire : même lorsque les deux époux étaient consentants, il fallait trouver une faute pour pouvoir divorcer légalement, ce qui créait des situations stupides de production de fausses preuves pour prouver de fausses fautes.
     

     
     


    Il faut bien rappeler qu'un divorce n'est pas simplement qu'une séparation de deux êtres. Parfois, ils ont créé une communauté de biens (selon le contrat de mariage ; par défaut, tout acquisition postérieure au mariage appartient à la communauté), et parfois même, plus important, ils ont créé une famille, c'est-à-dire qu'ils ont engendré des enfants. En cas de séparation, la communauté doit être liquidée selon des règles de partage consenties ou contraintes (par un juge), selon les cas (y compris pension alimentaire pour le conjoint le moins rémunéré, répartition du patrimoine, etc.), et l'avenir des enfants doit être également réglé (garde des enfants, droit de visite, pension alimentaire, etc.).

    Dans les années 1970, le divorce était encore un acte exceptionnel et honteux. En 1977, il y avait 20 divorces pour 100 mariages. Maintenant, c'est très ordinaire, au point qu'un mariage sur deux se termine désormais en séparation (divorce). À cela, plusieurs raisons dont les principales sont le travail des femmes (les femmes ne sont plus obligées de rester mariées pour vivre ; elles peuvent être indépendantes financièrement) ; l'espérance de vie qui augmente (rester ensemble vingt ans ou cinquante ans n'est pas la même chose) ; la tolérance aux mauvais traitements (violences conjugales) est beaucoup plus faible maintenant qu'auparavant. Enfin, de nos jours, on se marie beaucoup plus par amour qu'hier, ce qui fait que lorsque le sentiment amoureux s'étiole, le mariage est remis en cause.

    De fait, la loi du 11 juillet 1975 a effectivement fait augmenter le nombre de divorces, et de nos jours, il faut compter environ 130 000 divorces par an pour 220 000 mariages par an.
     

     
     


    La procédure est assez simple. Il faut d'abord que les deux époux soient d'accord pour divorcer (c'est le préalable indispensable). Ensuite, les avocats règlent la dissolution du mariage pour l'aspect familial (enfants) et l'aspect matériel (liquidation de la communauté, pensions, etc.). Une fois un accord obtenu par les deux futurs ex-époux, le juge valide le contrat (la convention de divorce). Et l'acte est ensuite inscrit à l'état-civil. Il faut signaler qu'il n'existe pas de procédure d'appel à un divorce par consentement mutuel. En cas de désaccord, c'est le juge qui tranche.

    À partir du 1er janvier 2017, l'intervention d'un juge aux affaires familiales n'est plus nécessaire, à savoir que le ou les avocats des futurs ex-époux déterminent la convention du divorce et la font valider par un notaire, sans juge, ce qui permet de désengorger la justice. La procédure est alors beaucoup plus rapide (quelques mois) et moins coûteuse (il faut toujours payer les avocats et le notaire). Il existe même un moyen de procéder au divorce par des avocats en ligne, sur Internet, sans avoir forcément à les rencontrer physiquement (ce procédé est toutefois plus ou moins légal).
     

     
     


    La réforme du divorce par consentement mutuel a été une grande révolution pour la société française. Alors que le divorce était vécu comme une mise en accusation par la société du couple devenu coupable de ne plus vouloir rester uni, il a été dédramatisé, devenu simple séparation avec juste la préoccupation sur l'avenir des enfants et l'avenir du patrimoine commun. Paradoxalement, ceux qui y ont le plus gagné, psychologiquement, sont les enfants des couples séparés. De nos jours, les familles sont désormais recomposées, avec des demi-frères, demi-sœurs, ou même une fratrie sans sang commun, des beaux-pères, des belles-mères (mais pas dans le sens des parents du conjoint), et ce n'est plus "dramatique". En revanche, cela a des conséquence notamment sur le nombre de logements nécessaires à ces nouvelles mœurs (dans une société qui manque cruellement de logements).

    Comme pour la contraception dès 1967, ainsi que pour l'IVG, la réforme du divorce a été une simple nécessité sociétale pour que la législation accompagne l'évolution d'une société devenue de plus en plus individualiste. Ceux qui ont amorcé ces réformes n'étaient pas dans la philosophie (pour ou contre), mais dans l'action publique avec des objectifs de santé publique (très clairement pour l'IVG) et de santé mentale, d'intérêt général.

    Finalement, malgré son importance, cette loi du 11 juillet 1975 est passée avec une relative discrétion politique au contraire de la loi sur l'IVG. Elle a pourtant contribué, mais pouvait-on l'éviter ?, à la décomposition de la cellule familiale dont on connaît le paroxysme actuellement.


    Aussi sur le blog.

    Sylvain Rakotoarison (05 juillet 2025)
    http://www.rakotoarison.eu


    Pour aller plus loin :
    50 ans de divorce par consentement mutuel.
    Les 20 ans de la loi handicap du 11 février 2005.
    IVG : l'adoption de la loi Veil il y a 50 ans.
    Le droit de vote à 18 ans, c'était il y a 50 ans grâce à Giscard !
    Lucien Neuwirth  et la contraception.
    Le vote des femmes en France.
    Femmes, je vous aime !
    Ni claque ni fessée aux enfants, ni violences conjugales !
    Violences conjugales : le massacre des femmes continue.
    L'IVG dans la Constitution (3) : Emmanuel Macron en fait-il trop ?
    Discours du Président Emmanuel Macron le 8 mars 2024, place Vendôme à Paris, sur l'IVG (texte intégral et vidéo).
    L'IVG dans la Constitution (2) : haute tenue !
    L'IVG dans la Constitution (1) : l'émotion en Congrès.
    La convocation du Parlement en Congrès pour l'IVG.
    L'inscription de l'IVG dans la Constitution ?
    Simone Veil, l’avortement, hier et aujourd’hui…
    L’avortement et Simone Veil.
    Le fœtus est-il une personne à part entière ?
    Le mariage pour tous, 10 ans plus tard.
    Rapport 2023 de SOS Homophobie (à télécharger).
    Six ans plus tard.
    Mariage lesbien à Nancy.
    Mariage posthume, mariage "nécrophile" ? et pourquoi pas entre homosexuels ?
    Mariage annulé : le scandaleux jugement en faveur de la virginité des jeunes mariées.
    Ciel gris sur les mariages.

    Les 20 ans du PACS.
    Ces gens-là.
    L’homosexualité, une maladie occidentale ?
    Le coming out d’une star de la culture.
    Transgenres adolescentes en Suède : la génération sacrifiée.
    PMA : la levée de l’anonymat du donneur.
    La PMA pour toutes les femmes.












    https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20250711-divorce.html

    https://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/50-ans-de-divorce-par-consentement-261186

    http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/07/08/article-sr-20250711-divorce.html



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  • Aung San Suu Kyi : Libérez-nous de la peur !

    « Ce n’est pas le pouvoir qui corrompt, mais la peur : la peur de perdre le pouvoir pour ceux qui l’exercent, et la peur des matraques pour ceux que le pouvoir opprime… » (Aung San Suu Kyi, 1991).


     

     
     



    Il y a eu un pape qui, une fois élu, a proclamé aux habitants de la Terre : « N'ayez pas peur ! ». C'était Jean-Paul II. Elle, inspirée par Gandhi, elle a proclamé à ses compatriotes birmans : « Libérez-nous de la peur ! ». Elle, c'est Aung San Suu Kyi, "dissidente" birmane qui a atteint, ce jeudi 19 juin 2025, son 80e anniversaire. Elle fait partie des femmes remarquables du monde contemporain, admirable par son courage, sa persévérance, sa cohérence. Elle est en quelque sorte la Nelson Mandela de l'Asie. Elle fait partie de mon Panthéon des femmes politiques.

    Un combat audacieux contre la peur : « Dans sa forme la plus insidieuse, la peur prend le masque du bon sens, voire de la sagesse, en condamnant comme insensés, imprudents, inefficaces ou inutiles les petits gestes quotidiens de courage qui aident à préserver respect de soi et dignité humaine. (…) Dans un système qui dénie l’existence des droits humains fondamentaux, la peur tend à faire partie de l’ordre des choses. Mais aucune machinerie d’État, fût-elle la plus écrasante, ne peut empêcher le courage de ressurgir encore et toujours, car la peur n’est pas l’élément naturel de l’homme civilisé. ».

    À la tête, depuis le 27 septembre 1988, de la Ligue nationale pour la démocratie (LND), un parti d'opposition, Aung San Suu Kyi a toujours combattu la dictature militaire établie dans son pays depuis des décennies. Son combat politique non-violent a été reconnu par le prestigieux Prix Nobel de la Paix en octobre 1991, mais aussi par une quinzaine d'autres distinctions internationales, comme le Prix Sakharov en 1990 (attribué par le Parlement Européen), la Médaille présidentielle de la Liberté en 2000, le prix le plus important des États-Unis, etc.

    Elle savait de qui tenir. Son père était le général Bogyoke Aung San qui a été un acteur majeur de l'indépendance de la Birmanie, nommé Premier Ministre de la Birmanie britannique le 28 septembre 1946 et assassiné le 19 juillet 1947 à Rangoon, à l'âge de 32 ans, quand sa fille a eu 2 ans. Sa mère était Khin Kyi qui s'est engagée dans la vie politique birmane après la mort de son mari, elle fut députée, la première femme ministre en Birmanie en 1953 et sa première ambassadrice. Celle-ci est morte d'un AVC le 28 décembre 1988 et son enterrement cinq jours plus tard fut une manifestation de l'opposition, 200 000 personnes, contre la junte militaire au pouvoir.
     

     
     


    C'est peu avant la mort de sa mère, alors qu'elle est revenue en Birmanie pour s'occuper d'elle (elle habitait au Royaume-Uni auparavant avec sa famille), qu'Aung San Suu Kyi a cofondé la LND pour s'opposer pacifiquement à la dictature militaire installée depuis le 2 mars 1962. Une nouvelle junte militaire a pris le pouvoir en 18 septembre 1988 pour réprimer très violemment les manifestations des militants démocrates dans le pays. Lors des élections législatives du 27 mai 1990, les premières élections depuis 1960 qui furent pluralistes, organisées sous la pression populaire, la LND les a très largement gagné avec 52,5% des voix pour 72,6% de participation, lui assurant l'élection de 392 sièges sur les 492 au total. Mais la junte militaire a annulé ces élections et imposé la dictature d'un Conseil d'État pour la restauration de la Loi et de l'Ordre de 1990 à 2011.

    De juillet 1989 à juillet 1995, de septembre 2000 à mai 2002 et de mai 2003 à novembre 2010, Aung San Suu Kyi a été arrêtée, enfermée ou placée en résidence surveillée. Elle a été empêchée de voir ses enfants résidant en Grande-Bretagne ainsi que son mari ethnologue qui est mort d'un cancer en mars 1999. Elle n'a pas assisté à l'enterrement de son mari de peur de ne plus pouvoir rentrer en Birmanie. Le 30 mai 2003, elle a failli être assassinée par la junte dans un attentat qui a tué plusieurs de ses compagnons politiques. Pendant cette vingtaine d'années d'opposition, elle a eu le soutien très fort de ce qu'on appelle la communauté internationale.

    Une nouvelle Constitution adoptée le 29 mai 2008 après le référendum du 10 mai 2008 (malgré le rejet de l'opposition) est entrée en vigueur le 31 janvier 2011 et consacre une transition démocratique. Libérée le 13 novembre 2010, Aung San Suu Kyi a été élue députée lors d'élections partielles le 1er avril 2012 et les élections législatives générales du 8 novembre 2015 lui ont apporté une large victoire de 255 sièges sur 440, avec 57,1% des voix. Elle pouvait enfin gouverner.

    Aung San Suu Kyi a voulu se présenter à l'élection présidentielle du 15 mars 2016 (la junte militaire laissait le pouvoir sous quelques conditions, en particulier de garder trois ministères régaliens, la défense, l'intérieur et les frontières). Mais la Constitution du 29 mai 2008 a prévu une clause spéciale contre la Prix Nobel de la Paix en écartant des fonctions politiques les personnes mariées à des étrangers ou qui sont parents d'enfants étrangers, ce qui est le cas d'Aung San Suu Kyi. Elle n'a pas réussi, malgré une confortable majorité, à réviser la Constitution. Ainsi, ce fut son proche Htin Kyaw qui a été élu par 360 voix sur 652 parlementaires et est devenu Président de la République du 30 mars 2016 au 21 mars 2018.
     

     
     


    Ne pouvant être nommée Première Ministre en raison de la clause constitutionnelle déjà évoquée, Aung San Suu Kyi a obtenu un titre spécial, "Conseillère spéciale de l'État" qui correspond en fait au poste de chef du gouvernement, du 6 avril 2016 au 1er février 2021. Elle a cumulé cette responsabilité avec le poste de Ministre des Affaires étrangères et de Ministre de la Présidence.

    Pendant ces près de cinq années, Aung San Suu Kyi a ouvert son pays à l'économie de marché, mais elle a dû faire des compromis en raison de l'armée encore très puissante constitutionnellement. Elle a fait redémarrer économiquement la Birmanie avec une croissance annuelle de 7% de 2016 à 2020, bénéficiant de la levée des sanctions financières internationales.

    C'est sur le génocide des Rohingya, minorité musulmane du pays comptant 1 million de personnes, que la gestion d'Aung San Suu Kyi a été contestée sur le plan international. En effet, la Prix Nobel de la Paix est restée très passive devant la persécution et les massacres commis à partir d'octobre 2016 par l'armée et la police birmanes. En janvier 2018, une étude a évalué le massacre à au moins 25 000 Rohingya tués et 18 000 filles Rohingya violées. L'exil et le déplacement de centaines de milliers de personnes ont provoqué une véritable crise humanitaire. Par son silence et sa passivité, Aung San Suu Kyi s'est vue retirer un certain nombre de distinctions internationales qu'elle avait reçues lorsqu'elle était dans l'opposition. Elle a été "blâmée" le 29 décembre 2016 par onze autres Prix Nobel de la Paix dont Desmond Tutu.

    Toutefois, selon Alexandra de Mersan, une anthropologue qui connaît bien la Birmanie , pour "Paris Match" le 8 juin 2017, Aung San Suu Kyi « a tenté de mener une première conférence de réconciliation nationale, invitant les ethnies, les groupes, les organisations pour discuter. Ce que n'ont jamais fait les militaires. Mais pendant ces discussions, les conflits continuaient à faire rage dans ces États. ». Pour l'armée birmane, auteure des exactions, c'était le moyen de démontrer que l'ancienne opposante était incapable de gouverner son pays.

     

     
     


    Ce scandaleux nettoyage ethnique par l'armée n'a pas empêché le parti d'Aung San Suu Kyi de remporter une large victoire aux élections législatives du 8 novembre 2020 avec l'obtention de 258 sièges sur 440 et 68,0% des voix pour 72,0% de participation. Cette victoire était de trop pour l'armée birmane qui a repris l'initiative en faisant un coup d'État le 1er février 2021. Le Président Win Myint, de la LND aussi, a été démis de ses fonctions au profit d'un militaire et Aung San Suu Kyi a été de nouveau arrêtée et elle est encore en prison à l'heure actuelle. Elle a été jugée pour des motifs fallacieux (comme la gestion de la crise du covid-19), avec un premier procès qui l'a condamnée le 6 décembre 2021 à quatre ans de prison (réduits à deux ans), et un second procès le 30 décembre 2022 à trente-trois ans de prison (réduits à vingt-sept ans).

    L'une des raisons de cette reprise en main est que la forte victoire électorale d'Aung San Suu Kyi devait lui permettre de réviser la Constitution et réduire l'influence politique de l'armée, ce qui était inacceptable pour la junte. Citée par Wikipédia, la politologue Sophie Boisseau du Rocher, spécialiste de géopolitique dans l'Asie du Sud-Est, estimait le 18 février 2021 sur France Culture : « L’armée n’a jamais envisagé une vraie transition politique. Elle voulait encadrer le processus pour en tirer parti. Aung San Suu Kyi a réussi à contourner ces contraintes car à l’origine elle n’avait pas de liberté de pouvoir. Elle représente désormais un vrai risque car avec 82% des sièges à l’Assemblée, le nouveau gouvernement pourra faire avancer la réforme constitutionnelle. ». Dans la même émission radiophonique, l'anthropologue François Robinne résumait ainsi : « Il y a eu deux élections récemment en 2015 et 2020. En 2015 le peuple a porté Aung San Suu Kyi au pouvoir. En 2020 c’est un peu différent, le peuple a voté contre le pouvoir militaire. ».

    Un coup d'État de trop ? Toutes les forces vives de Birmanie, en particulier la jeunesse et les professions intellectuelles, se sont opposées à ce retour de la dictature militaire... mais elle subsiste toujours en 2025 et Aung San Suu Kyi est encore en prison.


    En 1991, elle écrivait : « A l'heure où des personnages tout-puissants et sans scrupules peuvent disposer et disposent de fait, grâce aux immenses progrès techniques, d'armes meurtrières contre les faibles et les déshérités, il est urgent de lier plus étroitement la politique à la morale, dans les nations comme à l'échelle internationale. ». Avec ce qui se passe en Ukraine ou en Iran, on peut affirmer que cette réflexion est plus que jamais d'actualité.


    Aussi sur le blog.

    Sylvain Rakotoarison (14 juin 2025)
    http://www.rakotoarison.eu


    Pour aller plus loin :
    Aung San Suu Kyi.
    Le tsunami de l'océan Indien, 20 ans plus tard.

    Gandhi.


     

     
     




    https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20250619-aung-san-suu-kyi.html

    https://www.agoravox.fr/actualites/international/article/aung-san-suu-kyi-liberez-nous-de-261247

    http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/06/18/article-sr-20250619-aung-san-suu-kyi.html

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  • Nicole Croisille, une femme avec Nous

    « Et je perdais mon temps dans ce désert doré
    J'étais seule quand je t'ai rencontré
    Les autres s'enterraient, toi tu étais vivant »
    ("Une femme avec toi", 1975).




     

     
     


    La très talentueuse chanteuse Nicole Croisille s'est éteinte ce mercredi 4 juin 2025 à l'âge de 88 ans, des suites d'une saleté de maladie (elle a connu la chimiothérapie). Coïncidence ? Même jour et même âge que Philippe Labro. Si ce dernier a bénéficié d'une bonne couverture médiatique (ce qui est logique, la disparition d'un des leurs touche les journalistes), j'ai l'impression qu'on a un peu oublié Nicole Crosille dans les médias.

    Elle était pourtant très présente dans l'actualité culturelle jusqu'à récemment (2020). Effectivement, elle jouait encore en 2020 dans une pièce de Sacha Guitry aux côtés de Michel Sardou, au Théâtre de la Michodière, à Paris. C'était le genre de personne qui mourrait artiste. Elle était d'ailleurs jalouse de son autonomie et n'aurait pas accepté d'être diminuée, elle laissait échapper qu'elle ne concourait pas pour être centenaire. Elle était du reste favorable à l'euthanasie.

    On a parlé d'elle comme de "la" chanteuse de Claude Lelouch, celle du Chabadabada de 1966, dans le film "Un homme et une femme". Des paroles de Pierre Barouh et une composition de Francis Lai, Nicole Croisille l'a interprétée aux côtés de Pierre Barouh.





    C'était peut-être cela, son talon d'Achille, elle était une interprète exceptionnelle et émouvante mais elle dépendait de paroliers et de compositeurs. C'est pour cela que sa carrière a été en dents de scie.

    Comme je l'avais déjà exprimé il y a plus de trois ans, j'ai adoré la chanson "Une femme avec toi" de Vito Pallavicini et Alfredo Ferrari adaptée par Pierre Delanoë. Elle est sortie en 1975 et caractérisait excellemment ces années 1970 faites d'amour et d'insouciance, juste avant les crises économiques, sociales, morales, géopolitiques qui n'en finissent plus de bousculer notre monde contemporain (évidemment, j'exagère, c'est juste une vue de l'esprit, il y a eu bien des crises avant les années 1980).
     

     
     


    Pour moi, cette chanson si bien servie avec cette belle voix était comme une lueur dans un océan d'incertitude et d'inquiétude. L'idée que l'amour triompherait un jour. Qu'une femme puisse te dire : « Et enfin pour la première fois, je me suis enfin sentie : Femme, femme, une femme avec toi ! », quelle émotion, quelle force !





    Autre très belle chanson que Nicole Croisille a interprétée, toujours grâce à Claude Lelouch, dans "Itinéraire d'un enfant gâté" c'est "J'aurais voulu être artiste", chanson de Michel Berger et Luc Plamondon pour Starmania modifiée à la deuxième personne du singulier "Tu aurais voulu être un artiste", dont le vrai titre est "Le blues du businessman".





    Dans le même film, Nicole Croisille a également interprété "Qui me dira".





    Claude Lelouch l'a aussi recrutée, quelques années auparavant, pour son film "Les Uns et les Autres" dont elle a chanté aussi la bande originale mais aussi pour jouer un rôle. En 1995, le réalisateur l'a fait Madame Thénardier dans ses "Misérables".





    Cette rencontre avec Claude Lelouch a été fondamentale et pour Nicole Croisille, c'était la raison de sa voix si émouvante. Lorsqu'elle l'a rencontré, le réalisateur lui a dit : « Quand tu fais des notes invraisemblables, et qu'elles sont de très belles notes, je m'en fous complètement. Ça ne m'intéresse pas. Ce qui m'intéresse, c'est que tu me racontes une histoire, et c'est que je sente ton émotion. ». Réaction de l'intéressée, racontée le 16 octobre 2028 sur France 5 : « J'ai compris qu'il fallait que j'arrête d'être une technicienne de la voix, j'avais quand même fait le cursus d'une chanteuse d'opéra, et puis, que je m'attache à dire pourquoi j'étais en train de chanter. ». Et après, elle a vraiment compris cela avec la discussion avec le chef d'une chorale sénégalaise : « La voix, c'est le reflet de l'âme. Quand nous, on prie, c'est avec notre voix. ». Ce qui l'a fait réfléchir : « Je me suis dit : il faut que j'arrête d'être une chanteuse de métier. Il faut que j'arrive d'être quelqu'un qui utilise sa voix pour communiquer des émotions. ».

    L'âge n'a jamais été pour elle un obstacle au travail (au contraire de la maladie). Ainsi, il y a encore moins de dix ans, le 11 octobre 2015 sur France 3, elle était toujours sur les plateaux de télévision pour s'adonner à son sport favori ("Téléphone-moi !").





    En réaction aux vidéos des chansons sur Youtube, beaucoup d'internautes ont exprimé leur émotion à l'annonce de la disparition de cette grande artiste. Tous pleurent la grande dame... mais aussi une partie d'eux-mêmes et de leur propre histoire. Merci Madame d'avoir su si bien traduire des émotions intemporelles. Elles le resteront par la magie des enregistrements.


    Aussi sur le blog.

    Sylvain Rakotoarison (04 juin 2025)
    http://www.rakotoarison.eu


    Pour aller plus loin :
    La Nicole s'amuse.
    Nicole Croisille.
    Mike Brant.
    Olena Kohut.
    Joséphine Baker.
    Florence Arthaud.
    Herbert Léonard.
    Jeanne Calment.
    Pierre Bachelet.
    Gérard Lenorman.
    Pierre Dac.
    Marianne Faithfull.
    Marcel Zanini.
    Patricia Kaas.
    Kim Wilde.






    https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20250604-nicole-croisille.html

    https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/nicole-croisille-une-femme-avec-261365

    http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/06/04/article-sr-20250604-nicole-croisille.html


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  • Qui se souvient de la candidate Huguette Bouchardeau ?

    « Je crois que beaucoup de gens peuvent se reconnaître sur les projets du PSU, et que par ailleurs, les voix des femmes, dans cette campagne, eh bien, elles ne seront pas trop représentées et que je pense que si ma candidature n'avait que ce rôle-là, ça vaudrait déjà la peine ! » (Huguette Bouchardeau, le 13 avril 1981 sur RTL).



     

     
     


    Candidate à l'élection présidentielle de 1981, Huguette Bouchardeau a fêté son 90e anniversaire ce dimanche 1er juin 2025. Née à Saint-Étienne, cette dame assez curieuse de la vie politique a marqué le début des années 1980. Qui s'en souvient ?

    La candidate bossait encore en pleine campagne présidentielle car elle n'était pas payée autrement : elle enseignait à Lyon, elle était mère de ses enfants (dont la plus jeune avait 13 ans) et femme de son mari à Saint-Étienne, et elle faisait campagne à Paris (où on lui avait loué un petit appartement) et partout en France (des meetings dans 160 villes !).

    Huguette Bouchardeau était alors la secrétaire nationale du PSU, le parti socialiste unifié, et s'était présentée à l'élection présidentielle pour mettre les femmes à l'affiche, l'écologie et le partage du temps de travail. Elle allait bientôt avoir 46 ans. Elle n'était pas la première femme à s'être présentée puisque la porte-parole de Lutte ouvrière Arlette Laguiller était déjà candidate en 1974, et avec cette dernière et la gaulliste Marie-France Garaud (qui s'est éteinte l'an dernier), elle faisait partie des trois femmes capables de participer à la compétition.

    Et rien que cela, c'était déjà un exploit, car la nouvelle règle à partir de 1976, c'était d'être parrainée par 500 maires ou parlementaires, élus régionaux et départementaux... au lieu de 100. Cette règle avait empêché (momentanément pour l'un) à deux candidats de 1974 de se représenter en 1981, Jean-Marie Le Pen, pour le Front national, et Alain Krivine, pour la LCR (ces deux anciens candidats se sont éteints également récemment).

    La trajectoire de la dame du PSU pourrait se résumer très grossièrement à cette phrase : Huguette Bouchardeau est passée d'une Arlette Laguiller un peu plus intellectuelle (aux cheveux ébouriffés) à une Marie-France Garaud un peu plus à gauche (au chignon bien mis), de militante rebelle à ministre écoutée !


    Parlons d'abord du PSU. J'éviterai de préciser l'histoire précise du PSU car c'est très compliqué, aussi compliqué que l'histoire des groupuscules d'extrême gauche ou d'extrême droite, à cela près que, ici, le PSU n'était pas à l'extrême gauche, mais à une deuxième gauche toujours très difficile à définir, une gauche "alternative", une gauche déjà soucieuse d'écologie et une gauche clairement antimilitariste et pacifiste.

    En novembre 1999, Huguette Bouchardeau expliquait ainsi le fonctionnement des partis : « Autour de 1968, avec toutes les batailles qui ont eu lieu au PSU autour de Rocard, contre Rocard, quand je voyais le PSU se déchirer en multiples tendances, j'éprouvais une sorte d'horreur devant ce type de débat. (…) C'est très simple : les tendances dans les partis politiques n'ont jamais été organisées autour de programmes différents mais toujours autour d'hommes qui cherchaient le drapeau avant le parti. Ce n'était pas des tendances mais des écuries. Beaucoup de femmes refusaient cette lutte pour le pouvoir qui était l'essentiel de la vie politique. Elles ont été peu intéressées par ces luttes politiques. ».

    Le retour de De Gaulle au pouvoir a secoué considérablement l'échiquier politique : le centre droit (les indépendants) a rejoint les gaullistes, une partie du centre démocrate (MRP) aussi, l'autre moitié est restée dans l'opposition, et la gauche, SFIO et PCF, est entrée dans l'opposition. L'un des grands partis d'avant-guerre, le parti radical, a été laminé par le gaullisme, en raison du légitimisme : le légitimisme de la Troisième République se trouvait au sein du parti radical avant la guerre, mais désormais, celui de la Cinquième République se trouvait chez les gaullistes, naturellement.

    L'histoire des formations politiques est indissociable de l'histoire des personnalités politiques, bien sûr. Le PSU a été fondé le 3 avril 1960 sous la présidence du grand mathématicien Laurent Schwartz au terme de l'unification de trois forces groupusculaires : le PSA (parti socialiste autonome) qui provenait de socialistes dissidents de la SFIO en 1958 (Édouard Depreux, Daniel Mayer, François Tanguy-Prigent, André Philip) et d'anciens radicaux anti-gaullistes (dont le plus illustre Pierre Mendès France) ; l'UGS (Union de la gauche socialiste) issue de la fusion d'autres formations minusculaires en 1957 et qui se voulait à la fois marxiste et chrétien (Gilles Martinet) ; enfin, des communistes dissidents rejetant le PCF dès 1952 (Jean Poperen, François Furet).

    Les deux points de convergence des fondateurs du PSU furent l'opposition à la guerre d'Algérie (au contraire de Guy Mollet, chef de la SFIO), et l'opposition au retour du Général De Gaulle (au contraire de la SFIO). Édouard Depreux a été le premier secrétaire national du PSU d'avril 1960 à juin 1967.


    Le PSU voulait se positionner politiquement entre la SFIO (puis le PS) et le PCF, et il était proche aussi du CERES créé par Jean-Pierre Chevènement en 1966 (future aile gauche du PS). En fait, ce parti pourrait aussi être qualifié de parti utopiste en ce sens que ses propositions étaient complètement indépendantes de la réalité du pays. Ou encore autogestionnaire, surtout lors de l'affaire Lip. Le PSU était très proche de la CFDT. Curieusement, beaucoup de personnalités politiques de gauche ont traversé ce parti, souvent pour rejoindre ensuite le PS de François Mitterrand, à des moments différents.

    Le plus connu fut Michel Rocard, secrétaire national du PSU de juin 1967 à novembre 1973, candidat du PSU à l'élection présidentielle de 1969, qui a rallié François Mitterrand au PS en 1974 avec toute la direction (rocardienne) du PSU, créant ainsi le courant rocardien au sein du PS.

    Citons rapidement quelques personnalités qui se sont retrouvées adhérentes du PSU à un moment ou l'autre : Édouard Depreux, Michel Rocard, Pierre Mendès France, Robert Verdier, Alain Savary, Daniel Mayer, Pierre Bérégovoy, Charles Hernu, Gilles Martinet, Jean Verlhac, Jean Poperen, Claude Bourdet, Alain Badiou, André Philip, François Tanguy-Prigent, Pierre Dreyfus-Schmidt, Serge Mallet, Roland Florian, Marcel Debarge, Laurent Schwartz, Robert Chapuis, Henri Leclerc, Bernard Lambert, Jean Le Garrec, Pierre Brana, Pierre Bourguignon, Bernard Ravenel, Jean-Pierre Mignard, Michel Destot, Tony Dreyfus, Alain Richard, Bernard Langlois, Serge Depaquit, Charles Piaget, Victor Leduc, Huguette Bouchardeau.

    Engagée dès 1957 au sein de l'UGS, Huguette Bouchardeau est devenue secrétaire nationale du PSU de janvier 1979 à juin 1983. Serge Depaquit (un proche), lui a succédé. L'histoire chaotique du PSU est terrifiante puisqu'à chaque congrès, il y avait plusieurs courants jusqu'à cinq ou six, qui se disputaient les places de direction, avec des alliances, des scissions de courant, etc. Finalement, le PSU a disparu par encéphalogramme plat officiellement le 7 avril 1990 mais bien avant dans les faits.


    Comme je l'ai écrit, il serait donc très injuste et inexact de réduire le PSU à uniquement Michel Rocard et Huguette Bouchardeau, mais l'histoire n'a retenu que les deux seuls candidats à l'élection présidentielle (de même que l'histoire ne retiendra de LCR/NPA ses seuls candidats à l'élection présidentielle, Alain Krivine, Olivier Besancenot et Philippe Poutou, ainsi que LO ses seules candidats à l'élection présidentielle Arlette Laguiller et Nathalie Arthaud).
     

     
     


    Revenons à Huguette Bouchardeau qui est avant tout une brillante intellectuelle : quand elle s'est présentée, elle était une agrégée de philosophie (c'est rare en politique), elle a défendu une thèse de doctorat sur l'enseignement de la philosophie de 1900 à 1972 en France et elle était maître de conférence à l'Université de Lyon-2, poste qu'elle n'avait pas quitté en campagne.

    Parallèlement, elle a eu une forte action militante dès sa jeunesse : responsable syndicale à l'UNEF, puis à la FEN, à la CFDT, et militante politique à l'UGS puis au PSU. Elle était alors basée à Saint-Étienne (elle enseignait à Lyon) et a été plusieurs fois candidate du PSU localement. Huguette Bouchardeau a milité aussi, à l'époque, avec les Amis de la Terre, préfiguration du mouvement écologiste.

    Lorsqu'elle a été élue secrétaire nationale du PSU en janvier 1979, Huguette Bouchardeau a été la première femme à diriger un parti politique en France (à l'époque, Margaret Thatcher dirigeait le parti conservateur en Grande-Bretagne). Elle a mené la tête de liste du PSU aux premières élections européennes le 10 juin 1979 et sa liste s'est retrouvée dernière, avec 332 voix, oui, j'ai bien écrit 332 et pas 337 000 voix, donc, 0,00%. En fait, son parti n'avait pas l'argent pour payer le matériel de campagne (entre autres, les bulletins de vote) et lors de son meeting de campagne le 11 mai 1979 à Rouen, elle s'en est pris à cette règle électorale qui favoriserait les riches (à cause du seuil de 5% pour pouvoir être remboursé). Ainsi, elle a fait campagne pour faire voter nul, faute de bulletins du PSU à distribuer.

    Cette campagne nationale, sa première, ne l'a pas fait vraiment connaître. C'est en 1981 qu'elle a eu droit aux projecteurs de l'actualité. C'était la première fois qu'il y a eu autant de candidats à l'élection présidentielle, dix en 1981 dont six à gauche. L'élection de François Mitterrand a eu lieu au second tour malgré cette division au premier tour. Huguette Bouchardeau ne lui a certes pas fait beaucoup d'ombre avec seulement 1,1% des suffrages exprimés le 26 avril 1981, soit au dernier rang avec 321 353 voix. Pourtant, avec Michel Crépeau (du MRG), elle aurait pu apporter 3,3% aux 25,9% du candidat du PS, ce qui lui aurait donné un résultat supérieur au score du Président sortant Valéry Giscard d'Estaing (28,3%). Finalement, ce ne fut qu'en différé, puisque les candidats du MRG et du PSU ont apporté immédiatement leur soutien au second tour à François Mitterrand. Michel Crépeau allait être récompensé par un porte-feuille (l'Environnement, puis le Commerce, enfin la Justice) entre 1981 et 1986.

    C'était parce qu'Huguette Bouchardeau avait déjà un nom dans le militantisme féministe qu'elle a été hissée à la tête du PSU en 1979. Vingt ans plus tard, en novembre 1999, elle en rigolait encore : « Dans les meetings, je disais, en provoquant, que quand une profession commence à se féminiser, elle est en voie de dévalorisation. J'ai toujours dit ce que je pensais sur ce sujet-là. Pendant quelques mois, j'ai mal vécu ce début de secrétariat national du PSU, j'avais le sentiment qu'ils m'avaient mise là parce que c'était bien qu'un parti qui se disait féministe, écolo, etc., ait une femme à sa tête, mais ils se disaient quand même que j'étais là comme simple porte-parole. D'ailleurs, un membre du bureau national me l’a déclaré un jour : "Rocard 'pensait' la théorie du PSU et puis il en parlait, maintenant, on peut très bien avoir une porte-parole". Nous, on pense, et toi, tu causes… Vraiment, j'en ai entendu des vertes et des pas mûres, et tout ça dans la plus grande gentillesse, car vraiment ils m'aimaient bien, je crois. C'est vrai que si je ne leur avais pas paru capable de faire ça, ils ne m'auraient pas poussée, ou sinon ils auraient pris quelqu'un qui présentait bien, qui était mignonne. Ce n'est pas ce qu'ils ont cherché. Ils se sont vraiment dit que faire une place à une femme à la tête d'un parti, c'était la bonne position. (…) Ils voulaient une femme à la tête du parti et une candidate aux élections présidentielles. Ce qui fait qu'en treize ans (la première fois que j'ai été candidate aux législatives, c'était en 1968), tout s'était inversé. En 1968, les gens disaient : "ils sont fous de la présenter, elle leur fait perdre des points". En 1981, on en était venu à se dire qu’une femme peut en faire gagner. Mais cette expérience a été pénible… J'ai été nommée à la tête du PSU en janvier 79, et en juillet, j'ai écrit en trois semaines un bouquin qui s'appelle "Un coin dans leur monde" où je règle leur compte à mes amis politiques, parce que je supportais très mal qu'on m'ait mise là pour autre chose. ».


    Les militants du PSU avaient été sidérés par la tribune que la candidature à l'élection présidentielle avait offerte à Arlette Larguiller en 1974. Ils voulaient donc l'imiter avec aussi une femme. Huguette Bouchardeau, candidate du PSU, a eu aussi le soutien du parti communiste révolutionnaire (PCR) et de la fédération de la gauche alternative (FGA).
     

     
     


    Un mot sur la campagne dont je propose en fin d'article quatre interventions orales, une interview et trois prestations de campagne officielle. À la différence d'Arlette Laguiller qui parlait très vite pour mettre le maximum de phrases en un temps donné, Huguette Bouchardeau était très lente en diction, presque trop lente, comme un enseignant faisant une dictée dans une école primaire. Mais à la différence de François Bayrou (par exemple), le débit n'était pas saccadé mais très lisse (elle n'était pas pédagogue pour rien ; vous me direz, François Bayrou non plus, mais la différence, c'est qu'il avait une infirmité, le bégaiement). On sentait ainsi l'intellectuelle fluide qui savait manier concepts et idées (bien que femme, oserais-je écrire, pour reprendre le machisme au sein même du PSU !).

    Mais des concepts et idées totalement irréalistes. Par exemple, elle s'est opposée très fermement à la dissuasion nucléaire et a proposé que dès son élection, la France se mît à poils sur le plan de la défense. C'est terrible de réécouter ses mots à une époque où l'on considère que justement, la France n'a pas suffisamment concentré son effort de défense. Elle était encore dans la lignée du "faites l'amour, pas la guerre" en pensant qu'il n'y avait que de gentils dans le monde et aucun méchant qui voudrait s'en prendre aux territoires des autres (quelle erreur !).


    Elle était aussi pour la réduction du temps de travail, les 35 heures et même les 30 heures par semaine, en pensant que les Français vivraient mieux en travaillant moins (c'était encore l'époque du : on rase gratis !). À l'instar de Michel Rocard et Edmond Maire (secrétaire général de la CFDT), elle croyait aussi à l'autogestion des entreprises (à la suite de l'expérience Lip).

    Neuf propositions ont été inscrites sur son tract de campagne : 1. « La loi des 30 heures et les 35 heures tout de suite » ; 2. « Vivre, travailler et décider au pays » ; 3. « L'abandon de l'arme atomique » ; 4. « Des énergies alternatives au nucléaire » ; 5. « La prise de parole des femmes et la défense de leurs droits » ; 6. « La fin des privilèges et des inégalités » ; 7. « La révision de la Constitution de 58 » ; 8. « L'abolition de la peine de mort, de la loi Peyrefitte, et des tribunaux d'exception » ; 9. « Un plan d'urgence contre la faim dans le monde ».

    Mais la candidature d'Huguette Bouchardeau était d'abord un moyen de mettre les femmes à l'avant-scène de la politique, et en ce sens, elle y est parvenue par sa notoriété naissante. L'une des meilleures illustrations de l'effet présidentiel sur sa notoriété, c'était ses multiples candidatures aux élections législatives dans la première circonscription de la Loire (ville de Saint-Étienne) : en juin 1968, elle n'a eu que 8,3% ; en mars 1973, que 4,5% ; en mars 1978, que 1,2%... (dans ces scrutins, Michel Durafour a été élu) et en juin 1981, elle est arrivée en troisième position avec 24,2%, ce qui était pas mal, mais insuffisant car elle a été devancée par le candidat communiste Paul Chomat qui était en avance de 126 voix sur elle, si bien qu'elle s'est désistée au second tour pour Paul Chomat qui a battu Michel Durafour avec moins de 500 voix d'avance.

    Huguette Bouchardeau ne l'a pas vraiment utilisée car sa célébrité est partie aussi vite qu'elle n'est venue. Pourtant, ce n'était pas faute de poursuivre une carrière politique, chose qu'elle a pu faire en rejoignant la majorité socialo-communiste (au grand dam de la majorité du PSU qu'elle allait quitter en 1986).

     

     
     


    Ainsi, Huguette Bouchardeau est entrée au gouvernement, nommée Secrétaire d'État auprès du Premier Ministre chargée de l'Environnement et de la Qualité de la vie du 22 mars 1983 au 17 juillet 1984 dans le dernier gouvernement de Pierre Mauroy, puis Ministre de l'Environnement du 17 juillet 1984 au 20 mars 1986 dans le gouvernement de Laurent Fabius. Elle a été à l'origine de la loi n°83-630 du 12 juillet 1983 relative à la démocratisation des enquêtes publiques et à la protection de l'environnement (dite loi Bouchardeau) qui dit dans son article premier : « La réalisation d'aménagements, d'ouvrages ou de travaux, exécutés par des personnes publiques ou privées, est précédée d'une enquête publique soumise aux prescriptions de la présente loi, lorsqu'en raison de leur nature, de leur consistance ou du caractère des zones concernées, ces opérations sont susceptibles d'affecter l'environnement. (…) Les travaux qui sont exécutées en vue de prévenir un danger grave et immédiat sont exclus du champ d'application de la présente loi. ».
     

     
     


    Huguette Bouchardeau s'est aussi battue sur le plan européen pour réduire la pollution automobile contre l'industrie automobile française (on sait aujourd'hui que ce combat a eu un bénéficiaire industriel, les États-Unis, et que la réglementation motivée par l'écologie a toujours eu en France des intérêts économiques qui ne sont ni nationaux ni européens).

    L'ancienne ministre a été ensuite élue députée du Doubs en mars 1986, sur la liste socialiste (elle était en deuxième place et la liste, avec 35,5% des voix, a gagné deux sièges, à la proportionnelle), elle a donc siégé à l'Assemblée comme députée apparentée au groupe socialiste. Candidate de la France unie (mouvement rassemblant les débauchés du mitterrandisme), elle a été réélue en juin 1988 dans la quatrième circonscription du Doubs (Sochaux) au second tour avec 56,8% des voix face à un candidat UDF-CDS.
     

     
     


    Après la démission de Laurent Fabius, devenu premier secrétaire du PS, du perchoir, Huguette Bouchardeau a été candidate aux deux tours de l'élection du nouveau Président de l'Assemblée Nationale le 22 janvier 1992. Au premier tour, à 17 heures 10, elle a obtenu 44 voix sur 541 votants et 534 exprimés (256 à Henri Emmanuelli, 207 à Jacques Chaban-Delmas et 27 au communiste Georges Hage).

    Elle a expliqué qu'elle se maintenait au second tour, contrairement à son collègue communiste, avec ces paroles : « Monsieur le président, les applaudissements que nous venons d'entendre comme le résultat que je viens d'obtenir me paraissent significatifs. J'ai voulu, par ma candidature, mes chers collègues, donner un signe. Notre assemblée devrait travailler dans une plus grande indépendance à l'égard du gouvernement et des partis politiques. Je veux affirmer encore cette option et je maintiens donc ma candidature, en souhaitant qu'une fois faite la démonstration par les uns ou les autres de leur fidélité à leur famille d'origine, le plus grand nombre d'entre nous se retrouve sur une candidature en faveur d'une véritable indépendance de notre assemblée. ». Au second tour, à 18 heures 50, elle a reçu moins de voix qu'au premier tour, seulement 32 sur 550 votants et 546 exprimés (289 à Henri Emmanuelli, élu, et 225 à Jacques Chaban-Delmas).


    Parfois opposée aux décisions des gouvernements socialistes, elle ne s'est pas représentée en 1993 (la circonscription allait revenir à Pierre Moscovici en 1997), mais elle a été élue maire d'Aigues-Vives, commune de 2 300 habitants près de Lunel, dans la Gard, de juin 1995 à mars 2001 et s'est ensuite retirée de la vie politique locale.

    Parallèlement à ses activités politiques, Huguette Bouchardeau a mené une activité éditoriale intense. Elle a été directrice de collection aux éditions Syros de 1978 à 1984, puis a créé HB éditions en 1995 (sa maison d'édition a disparu en juin 2002 après la publication d'environ 150 ouvrages). Elle est surtout l'auteure de plus d'une vingtaine de livres, surtout des essais, en particulier centrés sur certaines femmes qu'elle admire, en particulier : George Sand (1990), Rose Noël (1992), Simone Weil (1995), Agatha Christie (1998), Elsa Triolet (2000), Nathalie Sarraute (2003), Simone Signoret (2005) et Simone de Beauvoir (2007).

    Pour finir, écoutons Huguette Bouchardeau dire à Margaret Maruani et Chantal Rogerat, en novembre 1999, sa conception d'être une femme engagée : « Quand j'étais petite fille, je me disais : “est-ce que je travaillerai ou est-ce que je me marierai ?”. Qui se pose encore ces questions-là ? Cela ne veut pas dire que les tâches ménagères soient partagées parfaitement, que les filles aillent moins dans les professions du soin, de secrétariat. Mais il faut voir les classes scientifiques, les classes d'ingénieurs. Il y en a beaucoup plus… Il faut voir dans la vie politique, les femmes comme Aubry, Buffet, Guigou, Royal, Voynet. Nous avons été, nous, une génération intermédiaire à dire que nous nous situions hors du pouvoir… Maintenant elles font le même type de carrière politique que les hommes. L'histoire des femmes ne se fait pas simplement au moment où il y a des grandes manifestations, où il y a une sorte de théorisation de lutte des femmes. Les conquêtes des femmes se prolongent dans le silence, et individu par individu presque, avec quelques femmes qui théorisent, quelques femmes qui font avancer, quelques femmes qui disent “attention, il y a un piège…” » (publié dans la revue "Travail, genre et sociétés" 1999/2 n°2).



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    Sylvain Rakotoarison (31 mai 2025)
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    Pour aller plus loin :
    Huguette Bouchardeau.
    François Mitterrand.
    Valéry Giscard d'Estaing.
    Jacques Chirac.
    Georges Marchais.
    Michel Debré.
    Brice Lalonde.
    Marie-France Garaud.
    Arlette Laguiller.




















    https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20250601-huguette-bouchardeau.html

    https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/qui-se-souvient-de-la-candidate-260929

    http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/06/01/article-sr-20250601-huguette-bouchardeau.html



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  • Thérèse de Lisieux, mystique et comique, d'une invincible gaieté !

    « Il paraît que Thérèse était très drôle en récréation. Je crois bien qu’elle était gaie. Elle n’avait pas le goût de la tristesse. (…) "Mystique, comique, tout lui va !" (…). L’œuvre de Thérèse est comme un tableau impressionniste : si on a le nez dessus, on risque de ne voir que le sentimentalisme et de passer à côté de l’essentiel. » (Maurice Bellet).



     

     
     


    Le prêtre et philosophe Maurice Bellet aimait beaucoup sainte Thérèse de Lisieux. Le journaliste qui l'a ainsi cité, Adrien Bail, évoquait ainsi la jeune fille dans "Le Pèlerin" du 25 septembre 2013 : « Sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus a gardé l’espièglerie, mêlée à un profond sérieux, de son enfance, où elle jouait déjà au théâtre (…) et raconte ses aventures avec sa cousine Marie ou sa sœur Céline, dignes de la comtesse de Ségur. Ce côté enfantin lui fera imaginer "un ascenseur" pour aller au Ciel… Il reste cependant un style qui peut être un obstacle. (…) On retrouve [le] sourire sur de nombreux clichés de Thérèse. Il imprègne son dialogue amoureux avec Jésus et sa symbolique : les roses, les oiseaux… Tout traduit une invincible gaieté qui résistera à l’agonie. ».

    Thérèse de Lisieux, sœur carmélite qui a été un modèle de foi pour celui qui doute et qui désespère, a été canonisée il y a un siècle, le 17 mai 1925, par le pape Pie XI à la Basilique Saint-Pierre de Rome. La jeune fille qui est morte de tuberculose à l'âge de 24 ans le 30 septembre 1897 avait été béatifiée peu auparavant, le 29 avril 1923 par le même pape Pie XI. J'ai évoqué la trajectoire de Thérèse il y a quelques quelques années.

    Malgré son jeune âge, on peut considérer Thérèse de Lisieux comme une grande intellectuelle de la foi, une sorte de philosophe de la sérénité qui a beaucoup influencé les esprits du XXe siècle. Son livre posthume "Histoire d'une âme", publié l'année suivant sa mort, a été vendu à plus de 500 millions d'exemplaires en une cinquantaine de langue et une quarantaine d'éditions (depuis 1898). Beaucoup de lecteurs ont été transformés par la lecture de cette œuvre qui avait été écrite sans aucune intention d'être publiée, et cela beaucoup d'années avant que le pape ne s'en soit mêlé. Thérèse de Lisieux a d'abord été une sainte pour le peuple avant de l'être pour le Vatican et le pape.

     

     
     


    Lors de sa canonisation le 17 mai 1925, Pie XI le rappelait : « L'Esprit de vérité lui ouvrit et lui fit connaître ce qu'il a coutume de cacher aux sages et aux savants pour le révéler aux tout-petits. Ainsi, selon le témoignage de notre prédécesseur immédiat, elle a possédé une telle science des réalités d'en-haut qu'elle peut montrer aux âmes une voie sûre pour le salut. ». En d'autres termes, certains sont des théoriciens de la foi, alors qu'elle, elle a été une praticienne de la foi, elle a été philosophe sur le tas, ressentant l'incarnation du divin et de l'Amour dans son être.

    Le pape Pie XII, à l'occasion de la consécration de la Basilique Sainte-Thérèse à Lisieux, remarquait le 11 juillet 1954 : « Message d'humilité d'abord ! Quelle étrange apparition au sein d'un monde imbu de lui-même, de ses découvertes scientifiques, de ses virtuosités techniques, que le rayonnement d'une jeune fille que ne distingue aucune action d'éclat, aucune œuvre temporelle. Avec son dépouillement absolu des grandeurs terrestres, le renoncement à sa liberté et aux joies de la vie, le sacrifice combien douloureux des affections les plus tendres, elle se pose en vivante antithèse de tous les idéals du monde. Quand les peuples et les classes sociales se défient ou s'affrontent pour la prépondérance économique ou politique, Thérèse de l'Enfant-Jésus apparaît les mains vides : fortune, honneur, influence, efficacité temporelle, rien ne l'attire, rien ne la retient que Dieu seul et son Royaume. Mais en revanche, le Seigneur l'a introduite dans sa maison, lui a confié ses secrets. ».

    Le pape Jean-Paul II, futur saint, le confirmait lorsqu'il l'a reconnue comme une Docteure de l'Église (très rare pour une femme) le 19 octobre 1997 : « Parmi les petits auxquels les secrets du Royaume ont été manifestés d'une manière toute particulière, resplendit Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte-Face (…). Pendant sa vie, Thérèse a découvert "de nouvelles lumières, des sens cachés et mystérieux" et elle a reçu du divin Maître la "science d'Amour" qu'elle a montrée dans ses écrits avec une réelle originalité. Cette science est l'expression lumineuse de sa connaissance du mystère du Royaume et de son expérience personnelle de la grâce. Elle peut être considérée comme un charisme particulier de la sagesse évangélique que Thérèse, comme d'autres saints et maîtres de la foi, a puisée dans la prière. En notre siècle, l'accueil réservé à l'exemple de sa vie et à sa doctrine évangélique a été rapide, universel et constant. (…) Son message, souvent résumé dans ce qu'on appelle la "petite voie", qui n'est autre que la voie évangélique de la sainteté ouverte à tous, a été étudié par des théologiens et des spécialistes de la spiritualité. ».

    Dans son exhortation apostolique "Evangelii Gaudium", le pape François déclarait le 24 novembre 2013 aux évêques, prêtres, diacres et simples fidèles laïcs, notamment ceci : « Un défi important est de montrer que la solution ne consistera jamais dans la fuite d’une relation personnelle et engagée avec Dieu, et qui nous engage en même temps avec les autres. C’est ce qui se passe aujourd’hui quand les croyants font en sorte de se cacher et de se soustraire au regard des autres, et quand subtilement ils s’enfuient d’un lieu à l’autre ou d’une tâche à l’autre, sans créer des liens profonds et stables : "Imaginatio locorum et mutatio multos fefellit" [Plusieurs s’imaginant qu’ils seraient meilleurs en d’autres lieux, ont été trompés par cette idée de changement]. C’est un faux remède qui rend malade le cœur et parfois le corps. Il est nécessaire d’aider à reconnaître que l’unique voie consiste dans le fait d’apprendre à rencontrer les autres en adoptant le comportement juste, en les appréciant et en les acceptant comme des compagnons de route, sans résistances intérieures. Mieux encore, il s’agit d’apprendre à découvrir Jésus dans le visage des autres, dans leur voix, dans leurs demandes. C’est aussi apprendre à souffrir en embrassant Jésus crucifié quand nous subissons des agressions injustes ou des ingratitudes, sans jamais nous lasser de choisir la fraternité. » (paragraphe 91).

    Il faisait en particulier référence à sainte Thérèse de Lisieux et à son expérience intérieure qu'elle avait elle-même racontée : « Un soir d’hiver j’accomplissais comme d’habitude mon petit office, il faisait froid, il faisait nuit… tout à coup j’entendis dans le lointain le son harmonieux d’un instrument de musique, alors je me représentai un salon bien éclairé, tout brillant de dorures, des jeunes filles élégamment vêtues se faisant mutuellement des compliments et des politesses mondaines ; puis mon regard se porta sur la pauvre malade que je soutenais ; au lieu d’une mélodie j’entendais de temps en temps ses gémissements plaintifs (…). Je ne puis exprimer ce qui se passa dans mon âme, ce que je sais c’est que le Seigneur l’illumina des rayons de la vérité qui surpassèrent tellement l’éclat ténébreux des fêtes de la terre, que je ne pouvais croire à mon bonheur. ».

     

     
     


    Dans son autre exhortation apostolique "Amoris Laetitia" publiée le 19 mars 2016, le pape François plaçait encore Thérèse de Lisieux en exemple : « Une façon de communiquer avec les proches décédés est de prier pour eux. La Bible affirme que "prier pour les morts" est une pensée "sainte et pieuse". (…) Certains saints, avant de mourir, consolaient leurs proches en leur promettant qu’ils seraient proches pour les aider. Sainte Thérèse de Lisieux faisait part de son désir de passer son Ciel à continuer de faire du bien sur la terre. » (paragraphe 257).

    Et il ajoutait : « Si nous acceptons la mort, nous pouvons nous y préparer. Le parcours est de grandir dans l’amour envers ceux qui cheminent avec nous, jusqu’au jour où "il n’y aura plus de mort, ni de pleur, ni de cri ni de peine". Ainsi, nous nous préparerons aussi à retrouver les proches qui sont morts. (…) Ne perdons pas notre énergie à rester des années et des années dans le passé. Mieux nous vivons sur cette terre, plus grand sera le bonheur que nous pourrons partager avec nos proches dans le ciel. Plus nous arriverons à mûrir et à grandir, plus nous pourrons leur apporter de belles choses au banquet céleste. » (paragraphe 258).

    Le père dominicain Serge-Thomas Bonino, théologien français, normalien, président de l'Académie pontificale romaine de saint Thomas d'Aquin et de religion catholique depuis 2014, était le secrétaire général de la Commission théologique internationale de 2011 à 2020, une des six commissions de la Curie romaine, celle chargée de traiter les questions théologiques de grande importance. Le 29 novembre 2011, dans un commentaire sur un document sur les perspectives, principes et critères de la théologie, il évoquait Thérèse comme une petite qui a reçu le Mystère : « Il y a aussi à notre époque des petits qui ont connu ce mystère. Nous pensons à sainte Bernadette Soubirous ; sainte Thérèse de Lisieux, avec sa nouvelle lecture de la Bible "non scientifique", mais qui entre dans le cœur de l'Écriture Sainte ; jusqu’aux saints et bienheureux de notre époque : sainte Joséphine Bakhita, la bienheureuse Teresa de Calcutta, saint Damien de Veuster. Nous pourrions en citer tant ! ». Entre-temps, Mère Teresa a été elle-même canonisée.

    Depuis que son enseignement est connu, soit depuis près de cent trente ans, tous ont considéré Thérèse de Lisieux comme un exemple d'humilité, d'une "petite" qui a pu entrer par la grande porte mieux que les "grands". C'est pourquoi il est étonnant que sa canonisation, il y a juste cent ans, ait fait l'objet d'une cérémonie très pompeuse et luxueuse. À l'évidence, ce n'était pas du tout l'intention de Thérèse de vouloir être au centre de pompes pontificales qui ont honoré avec beaucoup trop de fastes la petite fille souriante et aimante qu'elle avait toujours été. Elle n'est qu'une, parmi de très nombreux autres, peut-être complètement anonymes, qui sont entrés dans le Mystère de la foi. En toute discrétion.



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    Sylvain Rakotoarison (17 mai 2025)
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    Mgr Jacques Gaillot.
    Mgr Albert Decourtray.

    Maurice Bellet.
    Lucile Randon (Sœur André).
    François : les 10 ans de pontificat du pape du bout du monde.
    Santé et Amour.
    Le testament de Benoît XVI.
    Célébration des obsèques du pape émérite Benoît XVI le 5 janvier 2023 (vidéo).

    L’encyclique "Caritas in veritate" du 29 juin 2009.
    Sainte Jeanne d'Arc.
    Sainte Thérèse de Lisieux.
    Hommage au pape émérite Benoît XVI (1927-2022).
    Les 95 ans du pape émérite Benoît XVI.
    L’Église de Benoît XVI.
    Saint François de Sales.
    Le pape François et les étiquettes.
    Saint  Jean-Paul II.
    Pierre Teilhard de Chardin.
    La vérité nous rendra libres.
    Il est venu parmi les siens...
    Pourquoi m’as-tu abandonné ?
    Dis seulement une parole et je serai guéri.
    Le ralliement des catholiques français à la République.
    L’abbé Bernard Remy.


     

     
     




    https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20250517-sainte-therese-de-lisieux.html

    https://www.agoravox.fr/actualites/religions/article/therese-de-lisieux-mystique-et-260872

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  • Triste dimanche de mai

    « Cela fait 14 ans qu’elle me suit… Toujours présente malgré mes tentatives de fuite, elle s’accroche à moi. Ce soir, elle est bien présente mais j’essaie de la faire taire en me rappelant tous les maux qu’elle me fait endurer depuis ces années. » (Agathe Hilairet, 2022 sur Instagram).




     

     
     


    Cyril Lacombe, le procureur de la République de Poitiers, a annoncé ce lundi 5 mai 2025 la triste nouvelle. Les forces de l'ordre ont retrouvé dans un sous-bois au sud de Vivonne, la veille, le corps sans vie d'Agathe Hilairet, qui avait disparu le 10 avril 2025 à 10 heures après avoir commencé un jogging depuis Vivonne, à 20 kilomètres au sud de Poitiers. Selon France Info, c'est un promeneur qui aurait retrouvé le corps dans une zone qui n'avait pas été fouillée.

    Le père de la jeune fille de 28 ans avait alors alerté les forces de l'ordre en début d'après-midi alors qu'elle ne revenait pas. Grande sportive, elle faisait cet itinéraire de course à pied quasiment tous les jours. La dernière connexion de son smartphone a été géolocalisée dans l'après-midi à Voulon, à une dizaine de kilomètres de Vivonne.


    La gendarmerie a très vite pris au sérieux cette disparition. Dès le 11 avril 2025, plus d'une centaine de gendarmes ont été mobilisés pour effectuer les recherches, ainsi que des militaires et des plongeurs. Un hélicoptère avec une caméra thermique a également été utilisé pour l'occasion. En tout, une surface de 100 kilomètres carrés a été passée au peigne fin. Le 14 avril 2025, le parquet de Poitiers a ouvert une information judiciaire contre X pour enlèvement et séquestration afin de se donner plus de moyens d'investigation (notamment des perquisitions, des auditions, des analyses ADN et numériques). En six jours, la diffusion de l'appel à témoins a permis de recevoir 178 signalements.
     

     
     


    L'inquiétude était grande car la jeune joggeuse souffrait d'anorexie mentale depuis l'âge de 12 ans, un combat qu'elle menait quotidiennement, avec des centaines d'internautes qui la suivaient sur les réseaux sociaux (en particulier Instagram). Elle était d'une taille très mince (initialement, son poids a été donné à 35 kilogrammes pour 1,65 mètre). Les pistes de la fugue organisée et du suicide ont été écartées par la famille à partir de la lecture des derniers mots de son journal intime ou des recherches Internet qu'elle avait effectuées, même si rien n'était exclu pour les autorités.

    L'autopsie réalisée ce lundi 5 mai 2025 n'a donné aucun résultat conclusif sur la cause de la mort en raison de l'état du corps. Une crise cardiaque, par exemple, ne laisserait plus beaucoup de traces visibles après trois semaines dans des conditions extérieures très humides. D'autres analyses et examens sont en cours de réalisation pour poursuivre les investigations.

    L'hypothèse d'une mauvaise rencontre reste encore très plausible sinon probable (on dit même qu'elle est toujours privilégiée à ce stade de l'enquête). La découverte du corps a levé une inconnue mais pour la pire des possibilités. Tant que la personne était disparue, tout restait possible et notamment qu'elle fût encore en vie. Hélas, dans ce genre de disparition, plus le temps est long, plus les chances que la personne disparue ait survécu s'amenuisent.
     

     
     


    La vraie question pour le procureur est de savoir si la jeune femme est morte d'un pépin de santé (en l'occurrence, probablement d'un arrêt cardiaque) ou si elle a été la victime d'un prédateur détraqué, auquel cas il faudra chercher le ou les coupables.

    Je regrette que dans la presse, on continue encore, et malheureusement, ce n'est pas la première fois, à parler de la "joggeuse" de Vivonne. Elle est morte, certes, en faisant son jogging (cela semble à peu près établi), mais elle n'était pas une "joggeuse professionnelle" (si cette fonction existe ?). Elle était une personne à part entière, et j'imagine que sa famille et les proches ne la voyaient pas comme une coureuse mais comme une fille, une amie, ou une collègue.
     

     
     


    Alors, disons-le : la jeune femme s'appelait Agathe, elle venait d'avoir 28 ans le 30 mars dernier. Elle adorait faire du sport, et en particulier courir depuis l'âge de 13 ans, elle aimait aussi beaucoup dessiner, faire de la broderie et jouer à des jeux vidéo. Après une première année de droit à Poitiers, elle a réorienté sa trajectoire professionnelle comme assistante de direction, selon "Le Parisien", et occupait alors un poste d'assistante d'accueil pour une association promouvant l'insertion professionnelle à Poitiers. Les parents vont pouvoir commencer à faire leur deuil. Une réalité qui s'effondre sur cette tragédie. Pensée aux proches.


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    Sylvain Rakotoarison (05 mai 2025)
    http://www.rakotoarison.eu


    Pour aller plus loin :
    Agathe Hilairet.
    Pourquoi Aboubakar Cissé a-t-il été assassiné ?
    Le mystère Émile sur le point d'être percé ?
    La profanation du cimetière juif de Carpentras.
    Crash de l'A320 de Germanwings.
    L'accident de Villa Castelli.
    Morts mystérieuses à Santa Fe.
    Repose en paix Louise, on ne t'oubliera pas !
    Gisèle Pélicot, femme de l'année 2024 ?
    5 ans de prison dont 2 ferme pour Pierre Palmade.
    40 ans de confusions dans l'Affaire Grégory.
    Philippine : émotion nationale, récupérations politiques, dysfonctionnements de l'État ?
    Viols de Mazan : quelques réflexions sur Pélicot et compagnie...
    Violence scolaire : quand une enseignante s'y met...
    Création du délit d'homicide routier : seulement cosmétique ?
    La France criminelle ?
    La nuit bleue de Lina.
    La nuit de Célya.
    La nuit d'Émile Soleil.
    Affaire Grégory : la vérité sans la boue ?
    Alexandra Sonac et sa fille adolescente.
    Harcèlement scolaire et refus d'obtempérer.
    Alisha, victime d’un engrenage infernal.
    À propos de la tragique disparition de Karine Esquivillon...
    Meurtre de Lola.
    Nos enseignants sont des héros.
    Patricia Bouchon.
    Sémantique de l'horreur.
    La sécurité des personnes face aux dangers.

     

     
     




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    http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/05/05/article-sr-20250505-agathe-hilairet.html



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  • Les écolos, trait de division de la société française

    « Sans cesse questionnée sur son positionnement entre PS et LFI, elle ne dit rien de définitif, ménage les deux camps. Et voilà sa force. Voilà aussi pourquoi elle sera réélue. Et pourquoi ce congrès ne sert à rien (d’ailleurs, l’abstention est forte). Les militants écolos auraient pu acter une stratégie claire en vue des municipales et de la présidentielle. Mais, non, ils resteront au milieu. Marine Tondelier parle d’un parti "trait d’union". » (Maxence Lambrecq, le 17 avril 2025 sur France Inter).



     

     
     


    Plutôt que le trait d'union proposé par un éditorialiste de France Inter, j'oserais plutôt parler d'un trait de division de la société française. "Les Écologistes", nouvelle appellation du parti Europe Écologie-Les Verts (EELV) depuis le 14 octobre 2023 (mais je garderai le nom de EELV car je trouve que les appellations, nombreuses aujourd'hui, "Les quelque chose", comme "Les Républicains", "Les Centristes", "Les Patriotes", sont peu adaptées à la syntaxe française, donc EELV se réunit en congrès fédéral ce samedi 26 avril 2025 à Pantin, suivi d'une "Grande Convention" des investiture les 26 et 27 avril 2025 au même endroit.

    Pas de suspense puisque le vote des adhérents a eu lieu du 16 au 18 avril 2025, et le résultat a été communiqué le 19 avril 2025, veille de Pâques, avec une très large et attendue victoire de la secrétaire nationale sortante, Marine Tondelier.

    On devrait même dire "sectaire nationale" si on lit l'article d'Anne-Sophie Mercier publié le 9 mars 2025 dans "Le Canard enchaîné" : « Elle est pétillante, mais elle sait aussi asphyxier ceux qui, chez les Verts, sont susceptibles de lui faire de l’ombre. Et ce n'est pas Julien Bayou qui dira le contraire. Aujourd'hui, Yannick Jadot, Sandrine Rousseau ou Éric Piolle essaient de se faire entendre (…). "On n’a plus rien à envier à La France insou­mise". C’est la phrase qu’on entend beaucoup, ces temps-ci, dans la bouche des opposants écolos à Marine Tondelier. (…) Ils découvrent le vrai visage de leur secrétaire générale, sacrément douée pour causer démocratie et transparence, avec son sourire télégénique, son aisance à l’oral et son inamovible veste verte, tout en verrouillant le parti, changeant les règles quand ça lui chante et éliminant les adversaires avec méthode et détermination. (…) "C’est drôle, cette bronca des opposants. Tondelier a été formée à la maîtrise de l’appareil par Duflot et Placé, qui n’étaient pas manchots. Elle a été la patronne des jeunes écolos et déléguée aux journées d’été, des postes extrêmement politiques. Ils espéraient quoi à la place ?" s’amuse un pilier du parti. ».


    L'un des exemples du verrouillage, c'est d'avoir sorti de la boucle de son courant Éric Piolle, le maire de Grenoble, qui a pourtant été l'un de ses soutiens les plus actifs, car ce dernier voudrait devenir porte-parole du mouvement écologiste mais Marine Tondelier préférerait y placer le Normand Guillaume Hédouin (les deux candidats seront départagés au cours d'un ultime second tour).
     

     
     


    Les résultats sont sans équivoque en faveur de la non-ligne de Marine Tondelier, mais il n'y a pas de quoi pavoiser. D'abord, il n'y a que 13 725 adhérents inscrits, ce qui est faible pour un parti d'envergure nationale. Ensuite, il y a eu un très fort taux d'abstention, 51,2%. Enfin, le score de Marine Tondelier, 4 795 voix, soit 72,6% des suffrages exprimés, ne représente que 34,9% du total des adhérents, soit un peu plus d'un tiers. Ce n'est donc pas un vote de large adhésion.
     

     
     


    Trois autres candidats ont participé à cette compétition, dont Karima Delli (12,8%) et aussi Harmonie Lecerf Meunier, qui a pour caractéristique de représenter le courant "Radicalement vôtre", le courant extrémiste de Sandrine Rousseau, arrivée dernière avec seulement 422 voix, soit 6,4% des suffrages exprimés, mais aussi 3,1% de l'ensemble des adhérents ! Étant donné que les écologistes ne représentent que 5,5% du paysage électoral français (score de la liste menée par Marie Toussaint aux élections européennes du 9 juin 2024), ce courant ne représente finalement que 0,17% de l'électorat français. On peut ainsi trouver que la présence hégémonique de Sandrine Rousseau dans les médias ne représente pas vraiment son audience électorale réelle, ce qui a fait dire à quelqu'un, sur Twitter : « Ça fait de Sandrine Rousseau la seule politique qui totalise plus de passages médias que de voix au congrès de son parti. ».
     

     
     


    Marine Tondelier a réussi l'OPA le 10 décembre 2022, par sa capacité à être présente dans les médias et à s'exprimer auprès des militants, à marginaliser les deux courants opposés lors de la primaire de 2021 qui avait abouti au second tour à un duel entre Yannick Jadot, représentant de l'aile réformiste et raisonnable, et Sandrine Rousseau, représentante de l'aile extrémiste, wokiste, décroissant. Marine Tondelier, elle, se moque de savoir quelle aile choisir.

    On le voit notamment à la lecture du texte qui a été également proposé au vote à l'occasion de ce congrès. Le flou habite ce texte supposé d'orientation politique. Sa rédaction bourrée d'écriture inclusive est illisible pour cette raison. Il suffit de lire la conclusion pour comprendre que cette rhétorique de bisounours où rien n'est proposé, ni méthode ni programme concret, n'a d'autre raison d'être que de servir de support à l'inconsistance d'une future candidature présidentielle de Marine Tondelier : « Ce mandat sera celui du renforcement de notre parti, un parti démocratique, accueillant et émancipateur, afin que l'écologie politique gagne du terrain dans tous les territoires, dans les institutions et dans toutes les couches de la société. À l’heure de la montée des régimes autoritaires dans nombre de pays du monde, nous devons appliquer des pratiques conformes à la vision de la société démocratique que nous désirons. ».

    Rien que la lecture des titres suffit à comprendre que ce parti est incapable de réponde aux enjeux actuels, faire face à des dirigeants comme Vladimir Poutine et Donald Trump : « Ancrer la diplomatie dans le multilatéralisme, la justice et l'écologie » ; « Construire une Europe de la paix, solidaire, souveraine et écologique » ; « Lutter contre les nouvelles tentatives de déstabilisation »... Ce serait fédérateur si ces titres n'étaient pas des slogans creux, des incantations sans mode d'emploi, sans proposition efficace.et surtout, c'est à mon sens le plus grave, sans idée originale. La plus marquante est cette phrase sans précision et totalement vide, incantatoire : « La guerre en Ukraine souligne l'urgence d'une diplomatie efficace et d'une défense commune européenne. ». Oui ? Et alors ? Concrètement, cela signifie quoi ?

     

     
     


    Pire, on retrouve les vieilles rengaines anachroniques et dogmatiques qui ont fait élire Donald Trump aux États-Unis et pourraient faire gagner le RN en France : « Il est urgent de mettre fin au capitalisme débridé qui pille les ressources, perpétue souvent des rapports de domination postcoloniaux et accroît les inégalités. ». Ou encore : « La coopération avec les Suds [au pluriel, oui ! contre la langue française] doit être co-construite avec les populations et se diriger vers des projets féministes, écologistes, équitables et garants de la souveraineté alimentaire. ».

    Ou encore, on le ressent aussi dans le chapitre sur le fonction interne : « Un parti qui réaffirme son engagement écoféministe et antiraciste. Il devra affronter l'offensive du masculinisme et des réactionnaires, qui peut se déployer même dans nos rangs. ». Voilà une vision bien peu bienveillante (adjectif mis pourtant à l'affiche) des rapports entre les hommes et les femmes. C'est d'autant plus inconsistant que Marine Tondelier a pris la direction de EELV en évinçant Julien Bayou accusé d'agressions sexuelles par Sandrine Rousseau, mais lorsqu'il a été totalement blanchi par la justice du pays, il n'a pas été réintégré, ni réhabilité dans son honneur au sein de son parti et il reste toujours persona non grata.
     

     
     


    Ce texte présenté le 9 avril 2025 est nul pour laisser une grande liberté à Marine Tondelier dans ses ambitions présidentielles. Comme des dizaines d'autres responsables politiques, depuis qu'elle a gagné en notoriété avec la campagne des élections législatives, et surtout, postlégislatives (elle se déplaçait avec une technocrate de la mairie de Paris, vous savez, celle qui devait être Première Ministre, Lucie Castets), elle a senti ses ailes pousser, celles d'un parfum présidentiel, en tablant sur les divisions du PS et leur incapacité, depuis 2011, à présenter un véritable leader (au point de faire élire un homme aussi limité que François Hollande), et sur la vieillesse et les excès verbaux et idéologiques de Jean-Luc Mélenchon.

    Seulement4 232 adhérents ont approuvé ce texte dit d'orientation, peut-être 85,0% des suffrages exprimés (le choix était pour ou contre ; il n'y avait pas d'autres textes !), mais avec une très forte abstention (je-m'en-foutisme), 58,7%, cela ne représente que 30,8% des adhérents, soit moins que le score de Marine Tondelier elle-même.

     

     
     


    Jean-Vincent Placé avait d'ailleurs trouvé lui-même la bonne formule dès le 28 août 2015 pour décrire son parti : « |Il] est un astre mort, une structure morte qui donne aujourd'hui une vision caricaturale et politicienne de l'écologie. ». Cette appréciation demeure d'actualité, avec d'autres acteurs.
     

     
     


    Ce qui est remarquable, comme Jean-Luc Mélenchon, Marine Tondelier veut changer de Constitution alors qu'elle a adopté, comme Jean-Luc Mélenchon aussi, précisément ce qui la caractérise le plus, à savoir l'obsession présidentielle. Mais, on peut raisonnablement rester optimiste pour l'avenir. Jamais un dirigeant écologiste n'a duré plus de quelques années, son quart d'heure de célébrité : Dominique Voynet, Noël Mamère, Nicolas Hulot, Eva Joly, Cécile Duflot, Jean-Vincent Placé, Yannick Jadot, Julien Bayou, etc. ne sont jamais restés très longtemps sur le devant de la scène et sont retombés rapidement dans l'anonymat vide de leur inconsistance politique. L'avenir tout tracé de Marine Tondelier.


    Aussi sur le blog.

    Sylvain Rakotoarison (21 avril 2025)
    http://www.rakotoarison.eu


    Pour aller plus loin :
    Les écolos, trait de division de la société française.
    Dominique Voynet.
    Laurence Vichnievsky.
    Marine Tondelier.
    François Ruffin.
    Clémentine Autain.
    Julien Bayou.
    Élysée 2022 (49) : vers une quatrième cohabitation ?
    Élysée 2022 (44) : la consécration du mélenchonisme électoral.
    Élysée 2022 (43) : le sursaut républicain !
    Yannick Jadot.
    Sandrine Rousseau.
    Élysée 2022 (5) : profondes divisions chez les écologistes.
    Grégory Doucet.
    René Dumont.


     

     
     



    https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20250419-ecolos.html

    https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/les-ecolos-trait-de-division-de-la-260554

    http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/04/24/article-sr-20250419-ecolos.html



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  • Abbé Pierre : le Vatican savait dès 1955 !

    « [La Conférence des évêques de France] exprime sa proximité aux personnes victimes et redit sa détermination à agir pour que toute la vérité possible soit faite sur les actes commis par l’abbé Pierre. » (communiqué du 4 février 2025).



     

     
     


    Depuis le 17 juillet 2024, les Français sont orphelins de l'une des personnalités qu'ils ont le plus adorée depuis les cinquante dernières années, à savoir l'abbé Pierre, une véritable institution de la charité, spirituelle mais aussi économique et sociale, qui fait vivre encore aujourd'hui des milliers de personnes qui avaient besoin d'une seconde chance dans tous les établissements Emmaüs (et qui, du reste, aide aussi tous ceux qui ont été amenés à vider une maison familiale et qui ne savaient pas que faire de tous les meubles, objets, etc. accumulés depuis des décennies voire des générations et devenus invendables).

    Les révélations sur l'obsession sexuelle, car c'est bien de cela qu'il s'agit, de l'abbé Pierre arrivent progressivement au grand public par petites grappes d'informations, cela devient même une série à épisodes assez malsaine mais pourtant nécessaire. Rappelons qu'à l'origine, non pas du scandale (seul l'abbé Pierre en est à l'origine), mais de ces révélations, c'est l'enquête interne de la Fondation Abbé Pierre et d'Emmaüs International, saisis par des femmes victimes de l'abbé Pierre, qui ont diligenté une enquête indépendante (oui, même si les enquêteurs sont connus, elle est indépendante) et qui ont remis leur copie à ces organismes qui n'avaient pas beaucoup d'autre choix que de la rendre publique.

    Pour les Français, croyants ou pas croyants, cela fait mal car c'est une sorte de saint qui s'écroule dans la mémoire collective. À ce sujet, il faut rappeler que le nom de l'abbé Pierre avait longtemps circulé pour transférer ses cendres au Panthéon. Heureusement qu'on ait hésité ou attendu et il faut vraiment faire attention à ceux qu'on honore, sous peine de rendre ridicule le principe même d'honorer. Je ne sais pas s'il existe un protocole pour dépanthéoniser, mais tant qu'à faire, autant éviter à devoir l'envisager.

    Deux petites introductions encore avant la révélation des derniers faits.

    La première, courte, est d'insister sur le fait qu'il n'existe pas d'homme providentiel (j'inclus aussi les femmes), quel que soit le domaine dans lequel il exercerait. Pour la raison simple que tout homme est faillible et qu'il faut rester humble. C'est la complexité de l'âme humaine : on peut faire des grandes choses et être un salopard ! On le sait pour les artistes, écrivains géniaux, peintres géniaux, musiciens géniaux (inutile de citer des exemples, on les a en tête), mais c'est vrai que c'est plus difficile lorsqu'il s'agit de personnes religieuses qui, en principe, ont un devoir d'exemplarité plus fort, et l'Église de France a fait ce douloureux travail d'introspection avec le rapport Sauvé, pas encore terminé (l'affaire Bétharram le rappelle), mais indispensable pour repartir sur des bases saines et confiantes. L'homme et la bête. Ange et démon. C'est un classique de la littérature mondiale.

    L'autre introduction préalable, c'est d'évoquer certains commentaires qu'on a pu entendre depuis ce 17 juillet 2024 : en gros, ils disent qu'on n'en finit pas de bafouer l'Église catholique, que l'abbé Pierre est mort depuis dix-huit ans et qu'il faut le laisser en paix, et certains commentaires, tentés par le complotisme, iraient même jusqu'à dire que c'est une opération pour discréditer la religion, le christianisme, le catholicisme, et l'Église catholique, voire la tradition.


    Alors, d'une part, insistons : l'origine médiatique de toute cette affaire provient des institutions catholiques elles-mêmes ulcérées de découvrir qu'en leur sein, parmi les personnes les plus insoupçonnables, et ce sont les plus croyants, les plus pratiquants, ceux pour qui l'Église catholique représente le plus de choses qui sont demandeurs de cette vérité, qui existe. D'autre part, il ne s'agit pas de malmener la mémoire de l'abbé Pierre car, oui, il a fait de belles choses malgré tout, et cette œuvre caritative doit pouvoir se poursuivre, mais sans embellir l'homme. Ceux qui ne sont pas en paix, ce sont ses victimes, très nombreuses, et elles doivent pouvoir se reconstruire, parler, crier même si nécessaire, du moins pour celles qui sont encore vivantes.

    Ceux qui émettent ce genre de commentaires choqués qu'on ose remuer la mouise sont plutôt des identitaires, c'est-à-dire, des revendiqués catholiques pour la seule raison de s'opposer à l'islam, se prévaloir d'un ordre ancien, naturel, qui veulent agiter un étendard de valeurs dites chrétiennes mais qui ne le sont pas du tout (par exemple, lorsqu'on commence à regarder leurs positions sur l'immigration, etc.). Cette branche conservatrice de l'extrême droite a, d'habitude, plus de compassion pour les victimes lorsque les délinquants ou criminels portent des prénoms pas très catholiques.

    Revenons alors à l'abbé Pierre.
     

     
     


    Le premier rapport commandé par Emmaüs France, Emmaüs International et la Fondation Abbé Pierre, rédigé par la féministe Caroline de Haas, a été publié le 17 juillet 2024. Il évoque le cas de sept femmes dont une mineure victimes de l'abbé Pierre entre les années 1970 et 2005 : « comportements inadaptés d'ordre personnel », « proposition sexuelle », « propos répétés à connotation sexuelle », « tentatives de contacts physiques non sollicités », « contacts non sollicités sur les seins »... La Conférence des évêques de France a réagi immédiatement en tweetant « sa profonde compassion et sa honte que de tels faits puissent être commis par un prêtre » et « redit sa détermination à se mobiliser pour faire de l'Église une maison sûre ».

    Un nouveau rapport du même prestataire a été publié le 6 septembre 2024 renforçant l'image d'un prêtre libidineux, avec dix-sept témoignages dont douze directs : propos à caractère sexuel, baisers volés, agressions sexuelles sur personne vulnérable dont plusieurs mineures... entre les années 1950 et 2000. Autant le premier rapport pouvait laisser planer un doute, ce deuxième rapport confirme qu'il y a bien un "problème" avec l'abbé Pierre, d'autant plus que les accusations sont même internationales. Le 13 septembre 2024, la Fondation Abbé Pierre, Emmaüs France et Emmaüs International ont annoncé un changement de logo et de nom pour ne plus se référer à la personne de l'abbé Pierre qui, d'attractif, deviendrait répulsif (le 25 janvier 2025, la fondation s'appelle désormais Fondation pour le Logement des Défavorisés). Une commission d'enquête d'historiens indépendants a été mise en place pour faire la lumière sur tous les abus de l'abbé Pierre.


    Quelques jours plus tard, Mgr Éric de Moulins-Beaufort, président de la Conférence des évêques de France, a confirmé que « quelques évêques au moins » étaient au courant « dès 1955-1957 » du caractère déviant de l'abbé Pierre « à l'égard des femmes » et a rendu accessibles toutes les archives sur le prêtre. Les 216 pièces confirment le comportement problématique sans préciser la nature exacte des actes mis en cause. En particulier, la lettre d'un prélat, peut-être le secrétaire général de l'épiscopat, datée du 13 novembre 1964, parlait déjà d'un « grand malade mental » qui a perdu « tout contrôle de soi, notamment après des livres à succès » et assurait que « de jeunes filles en ont été marquées pour la vie ».

    Mgr Jean-Marie Villot, évêque auxiliaire de Paris et secrétaire général de l'épiscopat, patron de l'abbé Pierre à l'époque, et futur cardinal et même, futur Secrétaire d'État (numéro deux au Vatican) de 1969 à 1979, a écrit une lettre sans ambiguïté le 10 janvier 1958 au cardinal Pierre Gerlier, archevêque de Lyon : « Il ne faut pas se dissimuler que tout cela pourra un jour ou l’autre être connu et que l’opinion serait bien surprise alors de voir que la hiérarchie catholique a maintenu sa confiance à l’abbé Pierre. Il y a longtemps déjà que le parti communiste a un dossier à son sujet. Toute la psychologie de l'abbé, attachante par l'humilité avec laquelle il parle de ses faiblesses, n'en est pas moins fort inquiétante et trouble par la facilité avec laquelle il les accepte et en minimise la gravité. ». Il ne faut pas oublier que l'abbé Pierre était déjà une personnalité médiatique de grande envergure dans les années 1950, résistant dès 1942, député MRP de Nancy à la Libération de 1945 à 1951, et connu pour son fameux appel à la radio de l'hiver 1954. En décembre 1957, pourtant, l'abbé Pierre avait été discrètement délocalisé et interné dans un hôpital psychiatrique en Suisse, sur consigne de l'évêque de Grenoble.

     

     
     


    Le 13 décembre 2024, le journal "Le Monde" a publié un article faisant état d'une longue lettre de dix-sept pages du jeune abbé Pierre âgé de 19 ans, adressée en 1932 à son maître des novices chez les capucins (conservée dans les archives de l'ordre), qui racontait une tentative d'automutilation de son pénis avec un couteau dès l'âge de 5 ans, ce qui montrait bien que le sexe l'a préoccupé depuis très longtemps, et la lettre racontait aussi des abus sexuels qu'il a subis quand il avait 7 ans par des élèves plus âgés, « sous la menace d'un pistolet ».

    L'abbé Pierre fut jugé inapte à la vie religieuse juste après son ordination sacerdotale, et il fut affecté non pas à Lyon (sa ville natale) mais à Grenoble pour une raison non connue. À La Côte-Saint-André, en 1942, il était l'aumônier de l'orphelinat et a été soupçonné de comportements ambigus avec les jeunes filles qui l'aidaient.

    Un troisième rapport comprenant neuf nouveaux témoignages et une nouvelle synthèse a été publié le 13 janvier 2025, particulièrement accablant pour l'abbé Pierre : il est accusé d'un viol sur un garçon de 9 ans, d'autres agressions sur deux enfants de 8 à 10 ans, une femme de la famille de l'abbé Pierre abusée de manière incestueuse à la fin des années 1990. En tout, les trois rapports font état de trente-trois accusations contre l'abbé Pierre. D'autres sources d'information font état du recensement de cinquante-sept victimes.

    Le parquet de Paris a définitivement exclu le 24 janvier 2025 toute poursuite concernant les violences sexuelles de l'abbé Pierre, en raison de son décès et de la prescription. Aucune enquête judiciaire ne sera donc ouverte, ce qui confirme la nécessité que la lumière se fasse par d'autres voies non judiciaires. Rendue publique le 4 février 2025, la lettre du parquet a précisé à l'Église catholique : « Le parquet de Paris a fait savoir que l’action publique était éteinte par le décès du mis en cause en 2007 en ce qui le concernait personnellement, et prescrite en ce qui aurait éventuellement pu concerner des non-dénonciations de faits. (…) Une enquête judiciaire a pour objectif de rechercher si des faits pénalement répréhensibles peuvent et doivent être jugés. S’il arrive que le parquet ouvre des enquêtes sur la dénonciation de faits manifestement prescrits au préjudice de mineurs, comme il y a par ailleurs incité une circulaire ministérielle, c’est afin de rechercher si d’autres mineurs auraient par la suite été victimes de faits similaires (…). Si ces faits plus récents s’avèrent non prescrits, le parquet peut alors engager des poursuites contre le mis en cause pour l’ensemble des faits. Ce n’est évidemment pas le cas lorsque celui-ci est décédé. ».
     

     
     


    Enfin, le nouveau rebondissement de cette triste histoire a eu lieu le 17 avril 2025 avec la publication du livre d'investigation des journalistes Marie-France Etchegoin, ancienne du "Nouvel Observateur", et Laetitia cherel, de la cellule d'investigation de Radio France, intitulé "L'abbé Pierre, la fabrique d'un saint" (chez Allary Éditions) : « Dès l’automne 1955, non seulement le haut clergé français connaissait la face noire et la dangerosité de l’abbé Pierre mais le Saint-Siège aussi. ». La mise en cause du Vatican n'est pas étonnante étant donné la structure centralisatrice de l'Église catholique. En 1955, l'ancien ambassadeur auprès du Vatican Jacques Maritain a qualifié l'abbé Pierre de « grand malade » peut-être atteint de « schizophrénie ». Le Vatican a adressé le 11 novembre 1955 une lettre à l'évêque de Versailles Mgr Alexandre Renard pour demander l'ouverture d'une « procédure judiciaire » à l'encontre de l'abbé Pierre. Mgr Renard a répondu : « Il semble que les relations “inhonestae” [déshonorantes] de l’abbé ont été moins graves qu’il n’a été dit. », pour refuser de salir « un symbole aux yeux des masses qu’il galvanise à la manière d’un prophète ».

    Au-delà de son comportement sexuel problématique, les deux journalistes d'investigation ont aussi mis le doigt sur d'autres faces très sombres de l'abbé Pierre. Il a prononcé des discours ouvertement pétainistes en 1941, avant d'être résistant, comme celui-ci : « Partout où aujourd'hui la France renaissante de notre grand maréchal agit, soyez présents, soyez au premier rang, soyez des plus grands lutteurs, dans la conscience et l'enthousiasme ! ». Le livre rappelle d'ailleurs le soutien tardif apporté publiquement au négationniste Roger Garaudy, ce qui avait provoqué (déjà) une vive polémique (l'abbé Pierre s'en était tiré en parlant simplement d'un soutien « à titre amical »). Les auteures dépeignent un homme « manipulateur », un « Rastignac » qui « intrigue pour grimper dans la carrière de député » et qui « manipule pour faire taire les gêneurs », en totale contradiction avec son image de modestie et de convivialité.

    Dès le 13 septembre 2024, le pape François lui-même a affirmé que le Vatican était au courant de ces violences sexuelles depuis, au moins, la mort de l'abbé Pierre, en 2007. En revanche, le Vatican n'a pas réagi au livre publié le 17 avril 2025 disant qu'il était informé dès 1955.

    Ce qui est notable, si j'ai bien compris, c'est que le Vatican, conscient du grave problème sexuel de l'abbé Pierre, a demandé aux évêques français d'initier une procédure judiciaire dès 1955. On ne pourrait donc pas reprocher au Vatican de ne rien avoir fait. En revanche, l'épiscopat français de l'époque est fautif d'avoir voulu sinon étouffer l'affaire au moins garder le silence afin de préserver la réputation de l'abbé Pierre et, par la même occasion, la réputation de l'institution religieuse.


    Alors, les accusations portées contre l'abbé Pierre n'ont pas pour but de porter des accusations contre l'Église catholique, même si c'en est la conséquence. Elles sont graves car les victimes sont là, nombreuses, traumatisées. Et par ricochet, l'Église catholique, celle de France, est touchée pour avoir fermé les yeux et laisser un prédateur durablement en capacité de faire de nouvelles victimes, jusqu'à l'âge de 93 ans selon un témoignage ! Lors de la remise du rapport Sauvé, il était question de faire toute la vérité sur les agressions sexuelles au sein de l'Église. Comme pour Notre-Dame de Bétharram, les victimes ont encore du mal à s'exprimer. Il est temps que tout soit révélé, seule la vérité peut sortir l'Église de cette affreuse impasse.


    Aussi sur le blog.

    Sylvain Rakotoarison (18 avril 2025)
    http://www.rakotoarison.eu


    Pour aller plus loin :
    Abbé Pierre : le Vatican savait dès 1955 !
    Le scandale bouleversant de l'abbé Pierre.
    L'appel de l'abbé Pierre.
    Viens m’aider à aider !
    Le départ d'un Juste.

     

     
     



    https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20250417-abbe-pierre.html

    https://www.agoravox.fr/actualites/religions/article/abbe-pierre-le-vatican-savait-des-260551

    http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/04/17/article-sr-20250417-abbe-pierre.html


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