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gauche

  • Congrès du PS à Rennes : l'explosion de la Mitterrandie

    « Des querelles de personnes, depuis vingt, j'en ai connu. Mais ce que m'ont appris les dernières semaines, c'est qu'aujourd'hui, au PS, on est au-delà de l'irrationnel. Peu importent les rabibochages : entre Fabius et Jospin, il s'agit d'une lutte à mort. » (Julien Dray, le 16 mars 1990 dans "L'Express").



     

     
     


    Le témoignage en live du "jeune" député de l'Essonne Julien Dray, et pourtant très expérimenté militant propagandiste trotskiste, a montré son étonnement mais aussi son noviciat dans la cuisine interne au parti socialiste. Il y a trente-cinq ans a eu lieu le fameux congrès de Rennes, le 67e congrès du PS qui s'est tenu du 15 au 18 mars 1990 à Rennes, ville dont le maire a été, entre 1977 et 2008, l'ancien ministre socialiste Edmond Hervé.

    Pour beaucoup d'observateurs politiques, le congrès de Rennes a été le pire congrès de toute l'histoire des socialistes, le pire pour les socialistes, peut-être pas pour leurs adversaires, celui de la division, celui des magouilles, de la désinformation, de l'intimidation, de la manipulation, des coups tordus, etc. Julien Dray, qui était pourtant un agitateur politique aguerri dans les luttes d'appareil, au sein de l'UNEF puis de SOS Racisme(« Le PS, c'est bien pire que l'UNEF ! »), était forcément un nain face aux éléphants ambitieux et encombrants du parti socialiste, dont les ambitions personnelles l'emportaient bien largement sur des considérations plus collectives : « On est des jeunes. On a beaucoup appris. Ce congrès aura été une école de formation. Nous sommes vaccinés ! », a-t-il commenté à chaud auprès de Dominique de Montvalon et Bernard Mazières pour leur article d'ambiance publié le 16 mars 1990 dans "L'Express".

    Le reportage de "L'Express" décrit le champ de bataille : « La brutalité des méthodes. Sur le terrain, le clientélisme, désormais, triomphe. Chacun a "ses" hommes, et il ferait beau voir qu'un intrus se pointe ! (…) On s'y bagarre sec, tous les coups (ou presque), sont permis et l'idéologie a bon dos. (…) L'essentiel se passait chaque fois avant et après, par téléphone : quand le patron local "déconseillait" aux siens de se rendre à une réunion tenue pour "inopportune" ou leur rappelait, si nécessaire, qu'ils étaient... ses obligés. (…) Palmarès, selon Juju [Julien Dray], des sections les plus "bétonnées" : les gros bastions fabiusiens et, notamment dans certains arrondissements parisiens, les places fortes chevènementistes. "Jospinistes et mauroyistes n'ont rien à apprendre, mais eux savent y mettre les formes. Ce qui n'a pas empêché le maire de Massy de virer du jour au lendemain deux de ses directeurs pour la simple raison qu'ils avaient choisi notre motion !" (…) Oui, constate, fataliste et un peu amer, Julien Dray, "l'après-Mitterrand a commencé". Rude choc pour ceux qui constatent l'état de la "vieille maison" et se veulent pourtant, plus que jamais, les neveux de "Tonton". ».

    Factuellement, il n'est plus certain que ce congrès fût le pire, car il y en a eu d'autres, plus tard, qui étaient aussi pas mal en pleines divisions, comme celui de Reims en novembre 2008 et le dernier, celui de Marseille en janvier 2023. Le prochain s'avère aussi "passionnant" (mot pris au second degré, je précise), en juin 2025, avec une lutte déjà actée entre Olivier Faure et Boris Vallaud, et sans doute d'autres éléphanteaux. Les congrès du PS, et avant, de la SFIO, n'ont jamais été qu'une longue succession de chocs d'ambitieux et de chefs de meute.

    À Rennes, Julien Dray, à 35 ans, venait de découvrir ce Far West impitoyable. Avec son "ami" de l'époque, parlementaire de l'Essonne comme lui, un certain Jean-Luc Mélenchon, et Isabelle Thomas, l'ancienne égérie des lycéens en colère contre le projet Devaquet de 1986, ils avaient dû déposer leur propre motion au congrès (une motion, c'est l'acte politique qui vise à exister politiquement au sein du PS dans l'un de ses mille et un courants), car personne ne voulait d'eux, de ces p'tits jeunes gauchistes un peu dérangeants (et à l'époque, qui avaient des convictions), alors qu'ils auraient préféré faire une motion commune, pour rassembler l'aile gauche avec Jean-Pierre Chevènement, Jean Poperen, etc.


     

     
     


    Mais reprenons un peu le contexte historique. En mai 1988, François Mitterrand, le leader historique du PS moderne (premier secrétaire de 1971 à 1981), a été réélu Président de la République pour un second mandat de sept ans. Malade et âgé, il était certain que ce mandat serait le dernier. De quoi soulever l'appétit de potentiels héritiers. Mais dès 1988, François Mitterrand a perdu la main sur "son" PS : son successeur à la tête du PS, de 1981 à 1988, Lionel Jospin, son loyal et fidèle lieutenant lors de son premier septennat, a été nommé Ministre de l'Éducation nationale dans le gouvernement de Michel Rocard. Il fallait donc qu'il partît de la direction du PS.

    Son successeur était tout trouvé pour François Mitterrand, il avait décidé d'y placer son jeune dauphin, "le plus jeune Premier Ministre qu'il a donné à la France" (maintenant, c'est Gabriel Attal), à savoir Laurent Fabius, qui, par chance (!), était justement disponible. Le comité directeur du 14 mai 1988 s'est toutefois très mal déroulé : dans une conjuration de Michel Rocard (Premier Ministre) et Lionel Jospin (premier secrétaire sortant), Pierre Mauroy a été choisi au détriment de Laurent Fabius. La conclusion a été que Laurent Fabius a eu le perchoir comme lot de consolation. Il y a des lots de consolation moins prestigieux.


    La rivalité entre Lionel Jospin et Laurent Fabius était donc officialisée en 1988. Elle n'était pas nouvelle, car ils s'étaient déjà chamaillé en 1986 pour savoir qui conduirait la campagne législative des socialistes (leur chef d'appareil ou le chef du gouvernement socialiste ?). Ce genre de rivalité politique se retrouve aussi à droite, notamment dans la composante gaulliste, RPR puis UMP et maintenant LR (à droite, on appelle cela "guerre des chefs" et pas "congrès du parti socialiste"). Le congrès de Rennes, comme s'en est aperçu Julien Dray (voir en début d'article), était d'abord l'éclatement public du courant mitterrandiste en deux factions, les jospinistes et les fabiusiens. Y voir des différences idéologiques ou politiques serait un exploit. Juste un vaste champ des ambitions déçues. Ou pas.

    Le congrès du PS qui suivait cette désignation infamante pour le Président de la République en exercice était donc celui de Rennes en mars 1990. Michel Rocard était toujours à Matignon, Lionel Jospin à l'Éducation nationale, et Pierre Mauroy, en bon militant socialiste, qui avait cru être le dauphin de Guy Mollet en 1969, s'est épanoui dans cette fonction de chef du parti, un poste qui comptait beaucoup pour lui, qui l'honorait beaucoup, au regard de l'histoire. Ce congrès était évidemment l'occasion de remettre les choses à plat, et François Mitterrand n'hésitait pas à donner sa préférence pour la désignation de Laurent Fabius à la tête du parti, pour réparer l'affront de 1988.

    Il faut aussi expliquer le mode de fonctionnement d'un congrès socialiste. Il faut dire que c'est très compliqué, ce qui nécessite beaucoup de socialistologues patentés.

    Petite diversion par ce petit témoignage amusant de la journaliste politique Valérie Trierweiler, qui fut par la suite la compagne de François Hollande. Elle a débuté pendant cette période. Son employeur "Paris Match" l'a affectée au congrès de Rennes, c'était son premier reportage politique. Au micro de Guy Birenbaum, le 9 août 2017 sur France Info, Valérie Trierweiler a raconté "son" congrès de Rennes : « C’est à la fois un souvenir très marquant et en même temps je pataugeais totalement. J’étais toute jeune journaliste, c’était mon premier papier pour "Match" et je ne comprenais rien à ce qu’il se passait. (…) Ça a été une guerre fratricide entre les enfants de Mitterrand. C’était très compliqué, il y avait six ou sept motions différentes. Pour comprendre ce qu’il se passait, j’allais dans ma voiture de location et j’écoutais France Info. ». Elle est retournée à Paris dans la voiture de Bernard Roman, à l'époque le dauphin de Pierre Mauroy à la mairie de Lille : « Tout le monde pleurait ! ». Et d'ajouter : « Peut-être que, finalement, ce qu’il se passe aujourd’hui, l’origine est là. On a déjà des déchirures, non pas au sein du parti socialiste mais au sein de la même famille du PS, entre les enfants chéris de Mitterrand. Ça n’a fait que se déchirer par la suite. ».

    Le fonctionnement d'un congrès, c'est d'abord de déposer des contributions, qui n'impactent pas la vie interne du parti, c'est du contenu politique, programmatique, et un moyen de se montrer entre "camarades" du même courant. Puis, il y a le dépôt des "motions", qui sont ultrapolitiques, après d'éventuelles "synthèses" de contributions. Des rapports de force internes au sein du PS dépend la répartition des postes au sein de la direction du PS. Tous les courants ont donc intérêt à déposer leur propre motion pour peser au sein de l'appareil (et pour se compter auprès des militants). Et la phase finale, celle pour laquelle François Hollande était le maître par la suite, la synthèse : les motions tentent de trouver un accord entre elles pour se réunir derrière le dirigeant désigné selon les rapports de force (vote des fédérations, j'y reviendrai plus loin) et une direction diversifiée (ceux qui ne souhaitent pas s'intégrer dans la synthèse sont alors dans l'opposition interne). Exceptionnellement, aucune synthèse n'a été trouvée ni voulue à Rennes en 1990.

     

     
     


    Pour son émission "La fabrique de l'histoire" diffusée le 6 novembre 2008 sur France Culture, le journaliste Emmanuel Laurantin a expliqué : « L'affrontement entre Lionel Jospin et Laurent Fabius n'a rien d'idéologique. Le duel par seconds couteaux interposés gagne également les fédérations à l'intérieur desquelles des scissions s'opèrent. (…) [François Mitterrand] entame alors son second et dernier mandat. La question de sa succession devient donc d'actualité. Lionel Jospin est ouvertement entré en conflit avec Laurent Fabius en 1985. Lors du comité directeur de juillet 1989, le combat des deux héritiers est lancé par listes de soutien interposées et comptage des voix sur lesquelles l'un ou l'autre peut s'appuyer. L'enterrement du courant mitterrandiste bat son plein. Le débat idéologique reste au second plan et le restera tout au long du congrès (…). Sept textes sont soumis à la discussion et au vote des militants mais personne n'écoute les discours. Ni Fabius, ni Jospin ne veulent de synthèse. On négocie en coulisse et on échange des propos aigre-doux avec ses adversaires de courants. Des émissaires sont chargés de calmer le jeu. En vain, ce congrès du PS se termine sans que les courants ne se soient mis d'accord sur la composition de la direction et sur un texte commun d'orientation. Le rôle de François Mitterrand est ambigu. Son dauphin est Laurent Fabius mais il ne le soutient pas ouvertement. Il lui a d'ailleurs sans doute suggéré d'abandonner la partie pour laisser finalement la direction du parti à son ancien Premier Ministre, Pierre Mauroy, qui aura vainement tenté d'apaiser cette lutte de succession. ».

    Concrètement, neuf contributions générales ont été déposées pour le congrès de Rennes, et ensuite, sept motions soumises au vote des militants, supposées provenir d'une synthèse (ici impossible) des contributions.

    L'intérêt de présenter les contributions n'a rien de programmatique, mais est de savoir qui était avec qui. Je n'indiquerai donc pas le nom de chacune des contributions (sans intérêt car générique) mais seulement de leurs principaux signataires.

    Contribution 1 (chevènementistes) : Jean-Pierre Chevènement, Edwige Avice, Jean-Marie Bockel, Nicole Bricq, Pierre Carassus, Marie-Arlette Carlotti, Michel Charzat, Didier Motchane et Georges Sarre.

    Contribution 2 (mitterrandistes "directs") : Louis Mermaz, Pierre Joxe, Jacques Delors, Véronique Neiertz, Claude Estier, Louis Mexandeau, André Delehedde, Claude Fuzier, Charles Hernu, Frédéric Jalton, Didier Migaud, Ségolène Royal et André Vallini.

    Contribution 3 (fabiusiens) : Laurent Fabius, Jean Auroux, Claude Bartolone, Pierre Bérégovoy, Michel Charasse, Roger Hanin, Jack Lang, Daniel Percheron, Paul Quilès, François Rebsamen, Yvette Roudy et Henri Weber.

    Contribution 4 (stirnistes) : Olivier Stirn et Bernard Bioulac.

    Contribution 5 (jospinistes) : Lionel Jospin, Claude Allègre, Christian Bataille, Jean-Christophe Cambadélis, Gérard Collomb, Bertrand Delanoë, Michel Delebarre, Henri Emmanuelli, François Hollande, Jean-Yves Le Drian, Jean Le Garrec, Dominique Strauss-Khan et Daniel Vaillant.

    Contribution 6 (mélenchonistes) : Jean-Luc Mélenchon et Julien Dray.


    Contribution 7 (rocardiens) : Catherine Trautman, Alain Bergounioux, Robert Chapuis, Michel Destot, Claude Évin, Olivier Faure, Gérard Fuchs, Louis Le Pensec, François Patriat, Alain Richard, Michel Sapin, Jean-Pierre Sueur et Manuel Valls.

    Contribution 8 (lienemannistes) : Marie-Noëlle Lienemann et Patrice Finel.

    Contribution 9 (poperénistes) : Jean Poperen, Colette Audry, Jean-Marc Ayrault, Philippe Bassinet, Michel Bérégovoy, Gérard Caudron, Didier Chouat, Jean-Louis Cottigny, Michel Debout, Christiane Mora, Marie-Thérèse Mutin et Alain Vidalies.

    Petits commentaires personnels. On remarque l'absence, parmi les signataires, de Martine Aubry (fille de Jacques Delors et future jospiniste) car elle n'était pas encore une femme politique. François Hollande (qui était à l'époque "transcourant" tout en étant proche de Jacques Delors) a signé avec Lionel Jospin comme Dominique Strauss-Kahn pourtant plutôt rocardien. Au-delà des deux contributions "gauchistes" (Mélenchon et Lienemann), celles de Jean-Pierre Chevènement et de Jean Poperen étaient les plus à gauche (avec une tradition historique), et c'est intéressant d'y lire les noms de Jean-Marc Ayrault, Jean-Marie Bockel et Nicole Bricq. Parmi les rocardiens, il y avait bien sûr Manuel Valls, mais aussi Olivier Faure (et Benoît Hamon allait les rejoindre). Si Michel Rocard n'était pas un signataire (parce qu'il était le Premier Ministre), il y avait une contribution estampillée rocardienne très clairement. Quant à Pierre Mauroy (premier secrétaire sortant), lui non plus n'a pas déposé spécifiquement de contribution (afin de rester dans la capacité de rassembler et faire la synthèse), et ses partisans se sont répartis parmi les jospinistes (par exemple Michel Delebarre) et les mitterrandistes que j'appellerais "directs", c'est-à-dire fidèle à François Mitterrand sans choisir parmi ses héritiers (parmi lesquels s'est comptée Ségolène Royal).


     

     
     


    De ces neuf contributions n'est sortie aucune synthèse majoritaire, et donc, sept motions se sont disputé le vote des militants, ou, plus exactement, le vote des mandats (c'est une nuance importante, voir plus loin). Voici donc les résultats de ce congrès, sans qu'aucune motion puisse être majoritaire (dans l'ordre décroissant des votes).

    1. Motion 1 (Pierre Mauroy, soutenue par Lionel Jospin et Louis Mermaz) : 2 082 mandats (28,9%).
    2. Motion 5 (Laurent Fabius, soutenue par Olivier Stirn) : 2 075 mandats (28,8%).
    3. Motion 3 (Michel Rocard) : 1 745 mandats (24,3%).
    4. Motion 7 (Jean-Pierre Chevènement) : 613 mandats (8,5%).
    5. Motion 2 (Jean Poperen) : 518 mandats (7,2%).
    6. Motion 4 (Jean-Luc Mélenchon) : 97 mandats (1,4%).
    7. Motion 6 (Marie-Noëlle Linemann) : 47 mandats (0,7%).

    On constate que les jospinistes (avec les mauroyistes) et les fabiusiens étaient presque à égalité et que les rocardiens sont arrivés en troisième position. Les quatre autres motions étaient positionnées sur l'aile gauche et n'ont recueilli que peu de votes, moins de 20%, et de manière très dispersée (Jean-Luc Mélenchon, Julien Dray et Marie-Noëlle Lienemann ont fait cause commune dans les congrès suivants, à partir de celui de La Défense en décembre 1991).

    Malgré cette grande disparité, les jospinistes et les rocardiens avaient la majorité et se répartissaient ainsi les rôles : à Pierre Mauroy le parti, à Michel Rocard la candidature à l'élection présidentielle de 1995. Un accord implicite qui n'était pas forcément très franc (Lionel Jospin couvant déjà une ambition présidentielle) mais qui permettait de faire un barrage anti-Fabius.

    Lors du comité directeur du 21 mars 1990, une synthèse générale a été finalement adoptée, de manière très hypocrite, Pierre Mauroy a été reconduit comme premier secrétaire du PS et la direction du PS (comité directeur, bureau exécutif et secrétariat national) a été désignée proportionnellement aux votes du congrès.

    Le nouveau bureau exécutif était ainsi composé de 8 jospino-mauroyistes (Pierre Mauroy, Claude Allègre, Claire Dufour, Henri Emmanuelli, Louis Mermaz, Bernard Roman, Gisèle Stievenard et Daniel Vaillant.), 8 fabiusiens (Laurent Fabius, Claude Bartolone, André Billardon, Marcel Debarge, Daniel Percheron, Christian Pierret, Yvette Roudy et Françoise Seligmann), 7 rocardiens (Jean-Claude Boulard, Pierre Brana, Michel Deforeit, Daniel Frachon, Gérard Fuchs, Daniel Lindeperg et Alain Richard), 2 chevènementistes (Michel Charzat et Pierre Guidoni) et 2 poperénistes (Jean-Marc Ayrault et Michel Debout).
     

     
     


    Quant au secrétariat national, composé de 13 secrétaires nationaux et 13 secrétaires nationaux adjoints, on peut citer le numéro deux Marcel Debarge chargé de la coordination, Gérard Collomb (adjoint) chargé des organismes associés, Henri Emmanuelli trésorier, Gérard Lindeperg chargé de la formation, Thierry Mandon (adjoint) également chargé de la formation, Daniel Vaillant chargé des fédérations, Claude Bartolone chargé des relations extérieures, Jean-Claude Petitdemange chargé des élections, Gérard Le Gall (adjoint) chargé des sondages, Yvette Roudy chargée des droits de la femme, Bernard Roman chargé de l'information et communication, Frédérique Bredin (adjointe) chargée de l'audiovisuel, Christian Pierret chargé de l'urbanisme, écologie et collectivités territoriales, et enfin, Pierre Moscovici chargé des études et programme, qui faisait partie des fabiusiens et pas des jospinistes.

    Du 13 au 15 décembre 1991, le congrès suivant du PS s'est tenu à La Défense, sans changement des instances dirigeantes et sans motions, pour le vote d'une nouvelle "déclaration de principes" du PS. Quelques jours plus tard, le 9 janvier 1992, Pierre Mauroy a quitté la direction du PS et a proposé Laurent Fabius pour successeur, désignation adoptée par le comité directeur et qui allait être avalisée par le congrès suivant réuni du 10 au 12 juillet 1992 à Bordeaux (avec un nouveau secrétariat national le 15 juillet 1992 incluant, en numéro trois, Pierre Moscovici trésorier, et Alain Richard aux élections). Quand Laurent Fabius a pris ses fonctions, Michel Rocard n'était déjà plus Premier Ministre mais était devenu le candidat naturel des socialistes pour l'élection présidentielle de 1995.

     

     
     


    Paradoxalement, malgré les divisions, le congrès de Rennes a profondément modifié la règle du jeu et a permis d'accroître le caractère démocratique de son fonctionnement interne.

    En effet, j'ai évoqué le vote des militants, mais il s'agissait en fait de vote par mandats : chaque fédération avait un certain nombre de mandats pour le congrès proportionnellement à son nombre d'adhérents. L'insincérité du vote, c'est que celui qui dirigeait la fédération pouvait orienter le vote de tous les mandats de sa fédération (il suffisait de donner les mandats à des "camarades sûrs" de la fédération), un peu comme les élections américaines où les grands électeurs, dans la plupart des États, sont élus, tous ou aucun. Le changement, entre autres demandé par Julien Dray, c'était que c'étaient les militants eux-mêmes qui puissent voter, sans passer par des mandats, et pas les responsables de fédération, sans pouvoir de délégation, c'est-à-dire selon le principe un présent, une voix.

    De plus, il a été adopté le principe du vote secret dans les fédérations et aux congrès. Le vote à main levée permettait aux petits potentats d'appareil de faire de l'intimidation, du chantage ou du clientélisme auprès de ses adhérents, ce qui ne peut plus se faire avec le vote secret, seul vote démocratique possible car sincère.

    L'histoire du vote secret et du vote par mandats de fédération n'est pas spécifique au fonctionnement du parti socialiste et tous les partis nationaux ont, petit à petit, évolué d'un fonctionnement qui s'apparentait plus à de la cooptation par magouille qu'à un véritable vote démocratique, vers un fonctionnement plus référendaire, surtout avec l'apparition des nouvelles technologies (vote sur Internet, etc.). À ma connaissance, c'est le RPR qui a adopté le premier le principe d'un vote de son président par l'ensemble des militants (à l'instar d'une élection présidentielle), décidé par Philippe Séguin réélu ainsi président du RPR le 13 décembre 1998 (avec un score de république bananière, 95,1% des militants, en raison de l'absence d'adversaire), alors qu'avant, c'est un vote deux ou trois fois indirect.


    Aussi sur le blog.

    Sylvain Rakotoarison (08 mars 2025)
    http://www.rakotoarison.eu


    Pour aller plus loin :
    Congrès du PS à Rennes : l'explosion de la Mitterrandie.
    La préparation du congrès de Rennes (27 janvier 1990).
    Histoire du PS.
    Manuel Valls.
    Martine Aubry.
    Hubert Védrine.
    Julien Dray.
    Comment peut-on encore être socialiste au XXIsiècle ?
    François Bayrou et la motion de censure de congrès du PS.
    Lionel Jospin.
    Claude Allègre.
    François Mitterrand.
    Jacques Delors.
    Mazarine Pingeot.
    Richard Ferrand.
    Didier Guillaume.

    Pierre Joxe.
    André Chandernagor.
    Didier Migaud.
    Pierre Moscovici.

    La bataille de l'école libre en 1984.
    Bernard Kouchner.
    Hubert Curien.
    Alain Bombard.
    Danielle Mitterrand.
    Olivier Faure.
    Lucie Castets.

    Bernard Cazeneuve
    Gabriel Attal.
    Élisabeth Borne.
    Agnès Pannier-Runacher.
    Sacha Houlié.
    Louis Mermaz.
    L'élection du croque-mort.
    La mort du parti socialiste ?
    Le fiasco de la candidate socialiste.
    Le socialisme à Dunkerque.
    Le PS à la Cour des Comptes.

     

     

     
     




    https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20250315-congres-ps-rennes.html

    https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/congres-du-ps-a-rennes-l-explosion-259371

    http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/03/13/article-sr-20250315-congres-ps-rennes.html


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  • Les larmes de Martine Aubry

    « Je suis élue à Lille depuis trente ans, je suis maire depuis vingt-quatre ans, j’ai encore de l’énergie et des idées, mais le temps est venu de passer la main à une nouvelle génération. » (Martine Aubry, conférence de presse le 6 mars 2025 à Lille).




     

     
     


    Au cours d'une conférence de presse tenue ce jeudi 6 mars 2025 dans la matinée à Lille, Martine Aubry, maire de Lille depuis mars 2001, a annoncé avec beaucoup d'émotion qu'elle quitterait la mairie dans les prochains jours, concluant une carrière municipale presque aussi longue que son prédécesseur et mentor Pierre Mauroy, maire de Lille de janvier 1973 à mars 2001 : « Je vais envoyer ma lettre de démission au préfet dans quelques jours. ».

    La démission de Martine Aubry, qui va avoir cet été l'âge de 75 ans (mais elle ne les fait pas !), n'est pas seulement un événement de sa vie personnelle, c'est aussi un événement de la vie politique lilloise puisque dans un an, en mars 2026, auront lieu les prochaines élections municipales. Et le fait qu'elle a désigné son successeur dès maintenant, à savoir son premier adjoint Arnaud Deslandes, qui devrait être élu sans problème, au cours d'une séance extraordinaire du conseil municipal, qui sera réuni probablement le 21 mars 2025, puisqu'il jouira de la majorité municipale actuelle (43 sièges sur 61), est une démarche particulièrement blâmable, très fréquente dans la pratique politicienne des temps anciens mais qui, depuis une dizaine d'années, semble complètement anachronique. Comme si un mandat électoral était une charge qu'on transmettrait par voie monarchique.

    Il faut rappeler que Martine Aubry elle-même était une héritière, et pas de n'importe qui, de Pierre Mauroy, ancien Premier Ministre et maire historique de Lille, qui l'a prise sous sa protection dans un parachutage à Lille en juin 1995, comme première adjointe, mais au moins, elle a été élue maire de Lille à la suite des élections municipales de mars 2001 et pas d'un changement de palais (il ne s'agissait pas d'une révolution de palais, plutôt d'une évolution de palais !). Pierre Mauroy lui-même a été aidé dans son accession à la mairie de Lille, en janvier 1973, puisque son prédécesseur (et mentor) socialiste Augustin Laurent (autre maire historique de Lille), à l'âge de 76 ans, lui a laissé la place confortable, sans élections non plus (qui ont eu lieu en mars 1971 puis en mars 1977) afin de lui mettre le pied à l'étrier.
     

     
     


    Sur France Bleu Nord, elle a d'ailleurs rendu hommage à Pierre Mauroy en ces termes : « Un vrai politique, un homme de gauche. Et puis, en ce qui me concerne, une grande reconnaissance pour m'avoir fait venir à Lille, ainsi qu'une très grande affection qui nous reliait. ».

    Elle a assuré qu'elle ne prendrait pas sa retraite en politique et qu'elle continuerait à s'exprimer sur les sujets politiques, mais cette démission très prochaine prend quand même figure d'un retrait de ses responsabilités politiques dans une carrière politique à la fois très remplie... mais un peu inachevée, ou plutôt, en un mot, comme pour son père Jacques Delors, un peu velléitaire.

    Martine Aubry a fait partie des poids lourds de la vie politique française pendant des décennies et est l'une de rares éléphantes (femmes) du parti socialiste (avec Ségolène Royal). Elle n'a jamais voulu se présenter comme la "fille de", d'où son nom venant de son premier mari, et pour éviter d'être taxée de centriste, comme le fut son père, elle a sans arrêt pris des positions artificiellement très à gauche pour ne pas être comprise comme une "socialo-traître", injure encore délivrée de nos jours par l'extrême gauche mélenchonienne aux socialistes.

    Martine Aubry a toujours fait partie de l'élite ; elle est passée par l'ENA (puis le Conseil d'État) et elle a milité au syndicat CDFT, comme son père. En même temps, en 1974, elle a pris sa carte d'adhésion au PS. Cela fait cinquante et un ans qu'elle est socialiste. Entre 1981 et 1986, elle a intégré des cabinets de ministres socialistes, Jean Auroux, puis Pierre Bérégovoy. Sous la première cohabitation, et depuis 1984, elle était directrice des relations du travail au Ministère de l'Emploi. Puis, en 1989, elle s'est lancée dans la vie industrielle en assistant le patron de Péchiney, Jean Gandois, futur président du CNPF (futur Medef), comme directrice générale adjointe.

    Pas longtemps, car c'est deux ans plus tard qu'elle a vu sa notoriété bondir auprès du grand public. Martine Aubry a en effet été nommée Ministre du Travail, de l'Emploi et de la Formation professionnelle du 16 mai 1991 au 29 mars 1993, dans les gouvernements dirigés par Édith Cresson puis Pierre Bérégovoy. Il y en a qui deviennent ministres après avoir été élus conseillers municipaux, conseillers généraux, députés, etc. et qui ont grimpé petit à petit les échelons locaux et nationaux. Elle, sans mandat électif, mais avec l'ENA en poche, elle a été tout de suite bombardée ministre (du reste, ce n'est pas la seule et c'est très courant dans la vie politique française).

    Malgré ce côté technocratique certain (elle a été ministre de son domaine de compétence) et sa filiation avec un Ministre de l'Économie et des Finances très respecté (devenu Président de la Commission Européenne), elle est devenue une vraie politique, autonome, avec son franc-parler et son libre arbitre, au sein d'un parti socialiste très divisé. Sa popularité est rapidement montée à la hausse, au point qu'après le renoncement de son père à l'élection présidentielle de 1995, elle faisait déjà partie des candidats potentiels les plus appréciés du PS.


    Néanmoins, elle excluait toute candidature précoce (elle avait 44 ans). Elle fut chargée par Lionel Jospin de la rédaction de son programme présidentiel de 1995, avec Claude Allègre. Qualifiée par le candidat socialiste de « femme politique la plus brillante d'aujourd'hui » le 18 avril 1995, au cours d'un meeting électoral, elle était déjà considérée comme premier-ministrable de Lionel Jospin, même si les chances de ce dernier à se faire élire à l'Élysée étaient quasiment nulles dans les sondages.

    Pierre Mauroy en a fait sa dauphine parce qu'il cherchait un successeur à son niveau (le problème de succession se retrouvait dans d'autres grandes villes, entre autres, Paris, Marseille, Bordeaux, Tours, Rouen, etc.). C'est donc encore parachutée qu'elle s'est hissée au poste de numéro deux de la mairie de Lille en juin 1995. Mais son élection comme maire six ans plus tard a été très laborieuse, bien qu'elle l'eût anticipé car elle s'était consacrée totalement à ces élections municipales de mars 2001 dès l'année précédente (en quittant son ministère).


    Car entre-temps, il y a eu juin 1997 et la victoire inespérée de la gauche plurielle après la dissolution foireuse de Jacques Chirac. Martine Aubry a été élue députée du Nord mais n'exerça pas son mandat de députée car elle fut nommée, par Lionel Jospin, numéro deux de son gouvernement, comme Ministre de l'Emploi et de la Solidarité du 4 juin 1997 au 18 octobre 2000. À ce titre, elle a fait partie de cette fameuse "dream team" des jospinistes, mise en concurrence et en association avec l'autre poids lourds de ce gouvernement, déjà ministre sous François Mitterrand comme elle (et de la même génération), Dominique Strauss-Kahn, Ministre de l'Économie, des Finances et de l'Industrie (qui a dû démissionner le 2 novembre 1999 en raison d'affaires judiciaires en cours).
     

     
     


    Pendant ce mandat de ministre, elle a hystérisé la classe politique, adulée à gauche et détestée à droite, au centre et par tous ceux qui ont une vision réaliste de la vie économique, en raison des mesures phares prises pendant cette période (avec la chance que la conjoncture économique internationale était favorable) : la réduction du temps de travail à 35 heures par semaine, la couverture médicale universelle (CMU), les emplois jeunes, etc. Les 35 heures, comme la retraite à 60 ans prise sous François Mitterrand, restent encore une plaie de la vie politique que nous payons aujourd'hui par ces déficits excessifs et que nos enfants et petits-enfants payeront encore longtemps dans les décennies prochaines. L'éditorialiste politique Philippe Alexandre a publié en 2002 un brûlot contre cette mesure et sa promotrice sous le titre de "La Dame des 35 heures" (éd. Robert Laffont), avec Béatrix de L'Aulnoit, qui a été un grand succès en librairie (elle était décrite comme "cassante et extrêmement ambitieuse").

    Martine Aubry a réuni ses partisans au sein d'un club politique (Réformer), parmi lesquels se trouvaient Jean-Pierre Sueur, Jean Le Garrec, Marylise Lebranchu, Adeline Hazan, François Lamy (son bras droit, ancien ministre et ancien député-maire de Palaiseau émigré à Lille), Michel Wieviorka, etc.

    La victoire (courte) de Martine Aubry aux élections municipales de Lille en mars 2001 (49,6%) lui ont donné une véritable dimension politique nationale. Avec la candidature de Lionel Jospin favori dans les sondages pour l'élection présidentielle de 2002, elle faisait figure de prochaine Première Ministre évidente d'un Président Jospin (moins populaire, DSK était aussi un premier-ministrable concurrent). L'échec retentissant de Lionel Jospin en 2002 a changé les choses avec un PS en ruines.


    À partir de l'été 2002, la logique politique aurait voulu que soit Martine Aubry soit Dominique Strauss-Kahn reprissent le PS à la petite cuillère et lui donnassent une nouvelle espérance électorale. Mais Martine Aubry a été battue aux élections législatives de juin 2002, si bien qu'elle s'est repliée sur son mandat municipal à Lille (avec succès). Elle n'a pas trouvé de circonscription gagnable en juin 2007 (François Hollande, premier secrétaire du PS, n'a pas levé le petit doigt pour elle), et elle a renoncé à se présenter aux législatives à partir de juin 2012, se confinant à la mairie de Lille. Quant à DSK, réélu député, qui a été le premier socialiste, le soir du premier tour de la présidentielle en 2002, à avoir appelé à voter Jacques Chirac au second tour, il n'a pas su qu'il fallait aller vite et, petit à petit, la candidature de Ségolène Royal pour 2007 a émergé dans les sondages, au détriment de tous les autres éléphants.

    Après sa réélection à Lille en 2008, Martine Aubry s'est trouvée confrontée au vide au sein du PS. François Hollande quittait la direction du PS, Ségolène Royal, qui venait d'être candidate à l'élection présidentielle, se présentait à sa succession avec beaucoup de troupes et on sollicita Martine Aubry pour l'affronter au congrès de Reims. Elle était soutenu notamment par Pierre Mauroy et Jack Lang. Elle a réussi à rassembler également les proches de Dominique Strauss-Kahn (en particulier Jean-Paul Huchon, Jean-Christophe Cambadélis, Jean-Jacques Urvoas, Laurent Baumel, etc.), Laurent Fabius (en particulier Claude Bartolone, Guillaume Bachelay, etc.), Arnaud Montebourg (en particulier Christian Paul, etc.) et Benoît Hamon (qui, finalement, se présenta lui aussi au poste de premier secrétaire).

    En gros, la face traditionnelle du PS (Martine Aubry) opposée à la face moderniste du PS (Ségolène Royal). Au milieu, vaguement soutenu par son ami François Hollande, le maire très populaire de Paris Bertrand Delanoë, qui n'a jamais été ministre (comme François Hollande), tentait une percée pour conquérir le PS. Le 6 novembre 2008, le vote des militants a été une catastrophe de divisions : 29,1% pour Ségolène Royal, 24,2% pour Bertrand Delanoë et 24,1% pour Martine Aubry. Aucune synthèse ne s'est dégagée lors du congrès de Reims. Bertrand Delanoë a jeté l'éponge, tandis que Ségolène Royal était très tenace et Martine Aubry très soutenue par les apparatchiks du PS.

    Le 20 novembre 2008, au premier tour pour désigner le premier secrétaire du PS, Ségolène Royal était largement en avance avec 42,4% des militants, devant Martine Aubry 34,7% et Benoît Hamon 22,8%. Ce dernier s'est effacé et a appelé à soutenir « massivement » Martine Aubry au second tour du 21 novembre 2008. Les résultats ont été brouillés par des opérations de vote plus ou moins sincères, les deux candidates ont contesté le résultat de certaines fédérations départementales ; Ségolène Royal aurait eu un retard de 42 voix et la validation a eu lieu le 25 novembre 2008 avec l'élection de Martine Aubry avec 102 voix d'avance (sur 67 451, soit 50,04%) sur Ségolène Royal qui n'a jamais vraiment accepté ces résultats (on allait bizarrement retrouver le même problème lors de l'élection, elle aussi très serrée, à la présidence de l'UMP en novembre 2012 entre Jean-François Copé et François Fillon).

    Malgré les conditions douteuses de son élection, toujours est-il que Martine Aubry est devenue la première femme chef du parti socialiste, et à ce titre, elle est entrée dans l'histoire de ce parti. Cette responsabilité lui a permis de dépasser Ségolène Royal en popularité au sein du PS. La perspective de l'élection présidentielle de 2012 était dans tous les esprits. Elle faisait partie des présidentiables naturelles du PS et elle y pensait. Ce qu'on a nommé le "pacte de Marrakech" a laissé entendre que, dans tous les cas, il y aurait un accord entre elle et le favori des sondages, Dominique Strauss-Kahn. En clair, elle s'effacerait pour devenir son Premier Ministre, et cette fois-ci, les perspectives de victoire étaient encore plus grandes qu'en 2002, quasi-certaines.


    Mais c'était sans compter avec les obsessions sexuelles du favori. L'affaire du Sofitel déclenchée le 14 mai 2011 a bouleversé complètement l'échiquier politique. Heureusement pour les socialistes, cela s'est passé avant leur première primaire ouverte (en octobre 2011). Martine Aubry s'est donc présentée à la primaire à la place de DSK et soutenue également par Laurent Fabius, et devait affronter notamment Manuel Valls, Arnaud Montebourg, Ségolène Royal, mais surtout François Hollande qui, lui, semblait récupérer la popularité de DSK. Elle a annoncé sa candidature le 28 juin 2011 à Lille, mais ne semblait pas très déterminée, un peu comme si c'était une corvée pour elle.

    Au premier tour, le 9 octobre 2011, elle se hissa au deuxième rang, avec 30,4% devancée par François Hollande avec 39,2%. Le second tour était plié en raison du soutien unanime des autres candidats à son adversaire. Malgré l'emploi du mot empapaouter et de l'expression "quand c'est flou, c'est qu'il y a un loup", Martine Aubry n'a eu que 43,4% le 16 octobre 2011, face à François Hollande 56,6%, malgré une mobilisation supérieure de près de 20 000 sympathisants au second tour (de 2,66 à 2,86 millions de votants).

    Les relations entre François Hollande et Martine Aubry ayant toujours été mauvaises, la situation était politiquement délicate pour elle. En tant que première secrétaire du PS, Martine Aubry a confectionné un accord particulièrement contraignant entre le PS et les écologistes pour les investitures des élections législatives du juin 2012 qui allaient piéger François Hollande pendant tout son quinquennat. Par ailleurs, à l'élection de François Hollande, Martine Aubry était considérée comme la Première Ministre potentielle préférée à gauche, mais le nouveau Président s'est bien gardée de la nommer (et lui a préféré Jean-Marc Ayrault) et lui a juste proposé une grand Ministère de l'Éducation nationale qu'elle refusa (aut Caesar aut nihil). Dès lors, elle démissionna de la direction du PS le 17 septembre 2012 et imposa Harlem Désir comme successeur, à la veille du congrès de Toulouse (là encore, comme à la mairie de Lille, le procédé était douteux, comme si l'élu était propriétaire de son mandat politique et devait désigner son successeur). L'absence de leadership de Harlem Désir a fini par pourrir le quinquennat pollué par les "frondeurs", incapable de mettre de la discipline dans ce parti. À la tête du PS, elle allait soutenir par la suite Jean-Christophe Cambadélis en juin 2015 (congrès de Poitiers) puis Olivier Faure en avril 2018 (congrès d'Aubervilliers).


     

     
     


    À partir de 2014, Martine Aubry s'opposa de plus en plus ouvertement et vigoureusement à la politique économique du gouvernement de Manuel Valls et de son jeune ministre Emmanuel Macron. Renonçant à une candidature pour 2017, elle a soutenu, tant à la primaire qu'à l'élection, la candidature de son ancien poulain Benoît Hamon. En 2022, elle a soutenu celle de la maire de Paris Anne Hidalgo et l'alliance de la Nupes. En juillet 2024, la gauche a proposé son nom pour devenir Premier Ministre ; non seulement elle a refusé, mais la gauche n'était pas en capacité numérique d'imposer un Premier Ministre !

    Quant à sa dernière réélection à la mairie de Lille, en juin 2020, alors qu'elle avait annoncé qu'elle quitterait la mairie à l'issue de son troisième mandat, Martine Aubry a été très près de l'échec, réélue avec seulement 40,0% au second tour, avec 237 voix d'avance (sur 38 470), face à la liste écologiste (39,4%) et la liste centriste (20,6%) menée par une future députée macroniste (qui fut son ancienne directrice de cabinet de 2008 à 2012, Violette Spillebout), avec 68,3% d'abstention.

    On le voit, la carrière politique de Martine Aubry a zigzagué en dents de scie. Elle est rapidement devenue l'une des personnalités majeures de la vie politique française, susceptible d'être nommée à Matignon à plusieurs reprises (en 1995, 2002, 2012, 2024), et même susceptible d'être candidate à l'élection présidentielle pour le compte de l'un des grands partis de gouvernement, le PS (en 1995 et 2012). Toutefois, un manque certain de combativité lui a fait renoncer à beaucoup de candidatures ou de combats politiques, au contraire des véritables animaux politiques (comme le sont notamment François Holllande, Ségolène Royal et Laurent Fabius).

    Sa personnalité (et sa vie privée), son engagement plus collectif qu'individuel, le fait d'être une femme qui imposerait inconsciemment plus de garantie de compétences et d'expérience que les hommes pour s'engager totalement, sa supposée disposition familiale à la velléité, bref, Martine Aubry a sans doute raté beaucoup de trains pouvant l'amener très loin au sommet du pouvoir et a probablement dû décevoir de nombreux militants de gauche qui comptaient sur elle pour construire un grand parti de gauche. Mais elle-même n'a jamais été très convaincue d'être vraiment de gauche. 2026 sera une grande étape et une page qui se tournera pour Lille avec beaucoup de convoitise, et le centre et centre droit pourraient avoir quelques chances face aux écologistes. Pour ce qui est du niveau national, cela fait longtemps que ses amis socialistes l'ont oubliée.



    Aussi sur le blog.

    Sylvain Rakotoarison (06 mars 2025)
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    Pour aller plus loin :
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    Le désir puissant de Martine Aubry.
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    Martine Aubry.
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    Julien Dray.
    Comment peut-on encore être socialiste au XXIsiècle ?
    François Bayrou et la motion de censure de congrès du PS.
    Lionel Jospin.
    Claude Allègre.
    François Mitterrand.
    Jacques Delors.
    Mazarine Pingeot.
    Richard Ferrand.
    Didier Guillaume.

    Pierre Joxe.
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    La bataille de l'école libre en 1984.
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    Bernard Cazeneuve
    Gabriel Attal.
    Élisabeth Borne.
    Agnès Pannier-Runacher.
    Sacha Houlié.
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    L'élection du croque-mort.
    La mort du parti socialiste ?
    Le fiasco de la candidate socialiste.
    Le socialisme à Dunkerque.
    Le PS à la Cour des Comptes.

     


     

     
     







    https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20250306-martine-aubry.html

    https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/les-larmes-de-martine-aubry-259738

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  • Julien Dray sera-t-il le prochain premier secrétaire du PS ?

    « Son plus grand défaut, c'est son émotivité. Ça lui fait faire des bourdes tout le temps. Il est comme Jean-Luc Mélenchon, c’est les deux mêmes. Il est impulsif, méditerranéen, dur à gérer en campagne, hyper-affectif. C’est un sentimental colérique. » (Françoise Degois, journaliste, le 12 août 2018 sur franceinfo).




     

     
     


    Le prochain congrès du PS aura lieu en juin 2025 et Olivier Faure compte être reconduit dans ses fonctions de premier secrétaire du PS obtenues depuis avril 2018. En fait, c'est juste après l'élection du Président Emmanuel Macron que Julien Dray, qui fête son 70e anniversaire ce mercredi 5 mars 2025, a raté le coche.

    Il a en effet eu quelques velléités de se présenter à la tête du PS en janvier 2018, puis y a renoncé, puis en août 2018, il a envisagé également de devenir la tête de liste du PS pour les élections européennes de 2019, et finalement, ce fut Raphaël Glucksmann. Jeune vieil homme, encore plein d'énergie, il s'est recyclé en éditorialiste de télévision d'information continue, LCI, et dernièrement, on peut le retrouver sur... CNews !

    Julien Dray a-t-il était un gauchiste qui s'est embourgeoisé ? Peut-être un peu. Rappelez-vous ! C'était le p'tit jeune militant activiste dans les syndicats étudiants, l'UNEF-ID, dans les organisations trotskistes, en particulier la LCR, et qui s'est engagé au PS en 1981 dans la lancée de l'élection de François Mitterrand, accueilli par d'autres activistes étudiants, comme Jean-Marie Le Guen (lui aussi devenu éditorialiste sur des chaînes d'information continue), qui voulaient transformer le PS de l'intérieur. Julier Dray a senti en 1983 l'évolution de la société, la montée irrésistible du Front national et le besoin d'une réponse politique qui se trouverait hors des partis traditionnels, une réponse "sociétale", en fait, à une époque où ce vilain mot n'existait pas encore, ce qui l'a conduit à fonder, avec quelques autres dont Harlem Désir, l'organisation antiraciste SOS Racisme avec une grande marche des Beurres, et ce petit badge, une main au cœur avec le fameux slogan : Touche pas à mon pote ! (l'ex-émission de Cyril Hanouna n'a fait que parodier cette association militante).

    En tout cas, Frédéric Hocquard, actuel conseiller de Paris et premier président de la FIDL à l'époque, très proche de Julien Dray, a pu témoigner : « Il avait un sens aigu de ce qui se passait dans la société. Il sentait les tensions et les courants. (...) Il a été un militant politique antiraciste sincère, qui a amené toute une génération à la politique. ». Le journaliste Claude Askolovitch aussi l'a vu à l'œuvre : « Julien Dray et les siens comprennent que leur moment est venu. Le mouvement qui peut prendre, la cause qui saisira le pays. Par les réseaux de la MNEF, ils contactent l'Élysée. Bientôt, ils vont s’installer au cœur du socialisme présidentiel, le nourrir et se nourrir de lui. De cette alchimie naît SOS Racisme. ».


    Il faut dire que Julien Dray était un professionnel de l'agitation politique, et a reçu tous les appuis de l'Élysée. François Mitterrand y voyait un bon moyen de diviser ses adversaires internes au PS, et en particulier, en affrontant Michel Rocard et en soutenant une aile gauchiste, d'une part, et en initiant un mouvement de jeunesse qui lui a beaucoup servi à sa réélection en 1988, cette fameuse Génération Mitterrand placardée sur les affiches avec le buste en majesté, de profil, à tel point que Julien Dray a reçu une investiture aux législatives de juin 1988 dans l'Essonne et s'est fait élire député (la circonscription actuelle de Jérôme Guedj et l'ancienne de la ministre du budget, Amélie de Montchalin). Jérôme Guedj le considérait ainsi en 2018 : « Malgré nos désaccords politiques, je le trouve entier, attachant, touchant. ».

     

     
     


    C'est en 1986 que Julien Dray et Jean-Luc Mélenchon, élu jeune sénateur PS de l'Essonne en septembre 1986 (ce dernier avait alors 35 ans, juste le seuil d'éligibilité à l'époque et a bénéficié de son appartenance dans l'appareil socialiste qui lui a permis de rester au Sénat jusqu'en 2009), se sont rencontrés et ce fut une complicité de vue entre deux militants gauchistes du PS pendant une quinzaine d'années. Ils ont fait motion commune en 1990 (au terrible congrès de Rennes), ils n'ont reçu que 1,3% des votes mais ils avaient un écho médiatique complètement disproportionné. Au congrès suivant, Marie-Noëlle Lienemann, qui avait fait, elle aussi, une motion à Rennes (seulement 0,7%), s'est jointe aux deux hommes et ce fut la bande des trois. Cette aile gauchiste a ferraillé au début du second septennat de François Mitterrand contre Michel Rocard et ses tentatives d'ouverture avec les centristes.

     

     
     


    Opposé à la guerre du Golfe en 1991 et plutôt anti-européen, Julien Dray a cependant soutenu le Traité de Maastricht en 1992 (Jean-Luc Mélenchon aussi, du reste !) puis le TCE en 2005.

    Les élections législatives de mars 1993 furent un désastre pour le PS. Toutefois, selon Mediapart le 20 février 2009, Julien Dray a réussi à se faire réélire avec une méthode bien à lui : des réunions dans les appartements de sa circonscription, et lui apportait le dessert, un gâteau. De là à imaginer que la transformation de sa silhouette, très significative entre le début de sa carrière et ensuite, vienne de là... c'est un peu vrai. L'homme aime bien vivre, aime bien l'amitié, les bons repas. Rescapé du désastre de 1993 à 250 voix près, Julien Dray a gagné en crédibilité politique (j'allais écrire en poids politique !).

     

     
     


    Parallèlement, il était depuis 1981 l'ami intime du couple de (jeunes) énarques François Hollande et Ségolène Royal qui l'avaient beaucoup aider à l'Élysée à l'époque de SOS Racisme. Chaque été, des vacances communes pour l'anniversaire de Flanby. En revanche, il ne s'est pas fait un ami de Lionel Jospin, très en colère en tant que Ministre de l'Éducation nationale que son camarade de parti ait soutenu les mouvements de lycéens contre ses réformes.

    Finalement, au début des années 2000, Julien Dray a quitté le courant gauchiste (la Gauche socialiste), et donc, le combat commun avec Jean-Luc Mélenchon, pour rejoindre François Hollande, premier secrétaire du PS, en 2003. En 2002, Jean-Luc Mélenchon avait rejoint Henri Emmanuelli tandis que Julien Dray avait rejoint Arnaud Montebourg, Vincent Peillon et Benoît Hamon.

    Après le désastre électoral de Lionel Jospin même pas qualifié au second tour en 2002, c'est Julien Dray qui a eu l'idée d'une candidature de Ségolène Royal pour 2007 au cours d'une conversation avec Claude Bartolone, à l'époque ancien ministre et futur numéro deux du PS. Lui-même était devenu porte-parole du PS. C'est la journaliste Françoise Degois, conseillère de Ségolène Royal à l'époque, qui l'a raconté : « C'est le premier qui pense à Ségolène comme candidate à la présidentielle. Je me souviens, il s’emmerde comme un rat mort, il discute avec Barto, et il dit : "pourquoi pas Ségolène ?". ».


     

     
     


    Pendant la campagne présidentielle de Ségolène Royal, il a été un soutien politique majeur à une époque où les dirigeants du PS étaient eux mêmes très réticents à l'idée de laisser une femme les représenter. Françoise Degois s'est rappelé la fin du premier tour : « Très intelligent politiquement. (…) Au soir du premier tour, c'est lui qui a l'idée de lancer un appel aux électeurs de François Bayrou. On est un petit groupe de journalistes à suivre Ségolène Royal, il est minuit et Julien nous attrape pour nous dire : "Voilà, on appelle les électeurs de Bayrou, et même Bayrou en personne, à voter pour nous". ».

    La candidature de François Hollande lui a redonné une chance de peser à nouveau dans la vie politique, mais le couple était séparé, et Valérie Trierweiler le rejetait. Il a pu fréquenter l'Élysée seulement après le départ de celle-ci, en devenant un conseiller de François Hollande.


    En effet, l'année 2012 aurait dû être "son" année, car son ami a conquis la Présidence de la République. Mais dès 2009, il a eu une enquête préliminaire qui n'a abouti qu'à un simple rappel à la loi, certes, mais qui lui a miné son crédit. La justice s'inquiétait de sa grande collection de montres, mais elle était tournante : il en vendrait et il en rachetait, et cela ne lui rapportait pas beaucoup selon les enquêteurs. Son train de vie était-il en adéquation avec ses revenus ? Bref, la suspicion a amené le PS à ne pas lui renouveler l'investiture en juin 2012 et à la donner à Malek Boutih qui a été élu. Il était encore vice-président du conseil régional d'Île-de-France chargé de la jeunesse puis de la culture, de mars 1998 à décembre 2015, puis simple conseiller régional jusqu'en juin 2021 (exclu de ses "amis" de l'Essonne, il a été réélu en 2015 dans le Val de Marne). Député et conseiller régional, c'étaient ses deux seuls mandats électifs quand d'autres, à la même époque, les cumulaient.
     

     
     


    Il a fait une énorme boulette juste avant l'élection de François Hollande en invitant beaucoup de personnalités socialistes à une fête d'anniversaire entre les deux tours de l'élection présidentielle, en mai 2012... en présence de Dominique Strauss-Kahn, pas annoncé, qui était devenu un pestiféré depuis mai 2011 ! Manuel Valls a été piégé (ils ont été vus ensemble) et François Hollande a de justesse évité d'y aller. L'affichage avec DSK aurait été électoralement très inapproprié à l'époque (et encore maintenant).

    Pendant le mandat de François Hollande, Julien Dray a donc dû se contenter d'être le conseiller du prince alors que tous ses amis gauchistes se sont retrouvés au pouvoir : Benoît Hamon et Jean-Marie Le Guen ministres, Harlem Désir puis Jean-Christophe Cambadélis premiers secrétaires du PS. Julien Dray assure qu'il avait averti François Hollande du danger politique de son ministre Emmanuel Macron mais le Président n'en croyait rien. Rien n'est pire que de ne pas être écouté et d'avoir pourtant raison ! Marie-Noëlle Lienemann en a conclu ceci : « Julien Dray surestime l'écoute des puissants. ».

    En 2015, Julien Dray a réintégré l'organigramme du PS avec un but clairement affirmé, celui de réunifier la gauche et, en résumé, de refaire alliance avec Jean-Luc Mélenchon qu'il connaissait très bien (et qui a quitté le PS en 2008 et s'était présenté à la présidentielle de 2012). Cette impossible alliance entre le PS et Jean-Luc Mélenchon, ex-PS, reste encore le vrai problème du PS de 2012 à nos jours. À la primaire du PS de janvier 2017, Julien Dray a soutenu Vincent Peillon.


    Après l'échec de 2017, Julien Dray a eu de quoi ressentir de l'amertume : contrairement à ses amis des ailes gauchistes, Marie-Noëlle Lienemann, Jean-Luc Mélenchon, Arnaud Montebourg, Vincent Peillon, Benoît Hamon, il n'a jamais été ministre ni sous François Mitterrand, ni sous Lionel Jospin, ni sous François Hollande. On a dit qu'il s'en est fallu de peu que François Mitterrand le nommât au gouvernement pendant son second septennat (il aurait été chargé de la jeunesse). Il était impensable d'intégrer le gouvernement de Lionel Jospin (qui le détestait, peut-être une rivalité entre d'anciens trotskistes ?). Mais surtout, sson ami François Hollande n'a pas non plus fait appel à lui et à ses talents politiques. Pourtant, depuis 2002, il a travaillé la question de la sécurité, ce qui est assez rare à gauche, sujet qui l'a fait perdre en 2002, et il se voyait très bien Ministre de l'Intérieur.

    C'est pour cette raison qu'après 2017, avec la dégénérescence du PS, Julien Dray a voulu reprendre des responsabilités au sein de l'appareil socialiste, finalement sans concrétiser vraiment. Dans "Le Parisien" du 29 août 2021, l'ancien député de l'Essonne a exprimé toute son aigreur sur la préparation de l'élection présidentielle de 2022 au PS : « En ce moment, au Parti socialiste, tout se fait à huis clos et à guichets fermés, le débat sur le projet comme la désignation d’un candidat. (…) Partout c’est la concurrence, la guerre des egos, avec, ce qui est beaucoup plus grave, une pauvreté dans l’affirmation d’idées nouvelles. ». Il aurait voulu relancer une candidature de François Hollande en 2022 ! Et il s'est vivement opposé à l'accord électoral de la Nupes en avril 2022. Et en 2024, aurait-il accepté si François Bayrou lui avait proposé un ministère, histoire de rester cohérent avec ses positions entre les deux tours de l'élection présidentielle de 2007 ?

    Il y a quelques mois, le 7 novembre 2024, Julien Dray a sorti un livre aguichant, "Qui est Mélenchon ?" (éd. Plon), un sujet qu'il connaît très bien (il est même le meilleur mélenchonologue de l'univers). Et avec son look du regretté Michel Blanc, le voilà simple égayeur de la télévision Bolloré !



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    Sylvain Rakotoarison (02 mars 2025)
    http://www.rakotoarison.eu


    Pour aller plus loin :
    "SOS Racisme, 'Baron Noir', européennes : Julien Dray, l'éternel retour du marionnettiste du PS" par Anne Brigaudeau, le 12 août 2018 pour franceinfo.
    Julien Dray.
    Comment peut-on encore être socialiste au XXIsiècle ?
    François Bayrou et la motion de censure de congrès du PS.
    Lionel Jospin.
    Claude Allègre.
    François Mitterrand.
    Jacques Delors.
    Mazarine Pingeot.
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    Pierre Joxe.
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    La bataille de l'école libre en 1984.
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    L'élection du croque-mort.
    La mort du parti socialiste ?
    Le fiasco de la candidate socialiste.
    Le socialisme à Dunkerque.
    Le PS à la Cour des Comptes.
     

     
     




    https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20250305-julien-dray.html

    https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/julien-dray-sera-t-il-le-prochain-259628

    http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/03/04/article-sr-20250305-julien-dray.html


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  • Danielle Mitterrand l'Insoumise en Utopie

    « La femme du Président de la République n’a pas de rôle. Elle a celui qu’elle veut bien se donner. » (Danielle Mitterrand).


     

     
     


    L'ancienne Première Dame Danielle Mitterrand est née il y a 100 ans, le 29 octobre 1924, à Verdun. Cette fonction, qui peut malheureusement réduire la vie de cette femme, n'est pas officielle mais occupe une place bien particulière dans l'esprit des Français, sans doute un relent résiduel de monarchie avec l'existence de la reine (on voit d'ailleurs à quel point Brigitte Macron a des détracteurs qui pourraient la comparer à la malheureuse Marie-Antoinette). Elle-même n'aimait pas du tout l'expression Première Dame et préférait simplement épouse du Président de la République.

    Malgré des détracteurs, il y en a toujours, les Français sont souvent attachés aux Premières Dames et ce n'est pas un hasard si elles reçoivent de très nombreux courriers (ce qui justifie le budget de secrétariat mis à leur disposition à l'Élysée). J'avais assisté à Nancy à une séance de dédicaces d'un de ses livres dans les années 1990, et j'avais découvert la grande ferveur que les gens avaient pour cette reine Danielle (sur une terre politiquement pas vraiment favorable à ses idées).

    Parmi ses autres... collègues (?), de femmes de Président de la République (je n'ose écrire : vivement une Présidente de la République ! car politiquement, ce qui se fait sur le marché, en ce moment et probablement jusqu'en 2027, ne me conviendrait pas du tout !), Danielle Mitterrand s'est démarquée de deux manières, une dont elle n'y pouvait rien, elle a été la Première Dame à la plus grande longévité, du 21 mai 1981 au 17 mai 1995 (pendant les deux septennats de son mari), et l'autre qui est le résultat de sa propre volonté et détermination, et sans doute contre la volonté de son mari, elle a été la seule Première Dame militante politique, voire activiste, parallèlement à l'exercice du pouvoir de son mari. À leur mariage,
    François Mitterrand ne voulait pas qu'elle fût sa secrétaire, ni jamais sa collaboratrice. Il préférait qu'elle s'occupât des enfants, ce qu'elle allait faire. Mais pas seulement !

    Et malgré son militantisme de gauche très à gauche, au point de mettre en difficulté la diplomatie française (quand, par exemple, elle cultivait des liens d'amitié avec
    Fidel Castro alors que son époux à l'Élysée fricotait avec Ronald Reagan), j'ai une grande tendresse pour Danielle Mitterrand, car elle synthétisait bien les paradigmes sociaux d'une femme de son temps : être à la fois indépendante et soumise, être à la fois dépendante et insoumise.

    Indépendante parce qu'elle a pu agir comme elle le voulait, militer pour les causes qui lui paraissaient justes, et c'est sûrement sur ce thème de l'injustice qu'elle a trouvé la motivation pour agir et militer. Mais aussi soumise parce qu'elle était une femme de son temps, que le divorce était un traumatisme social, et plus encore politique (ce qui a participé à démotiver les électeurs gaullistes conservateurs à voter pour
    Jacques Chaban-Delmas), et parce qu'elle ne voulait pas empêcher François Mitterrand d'accéder à l'Élysée, et du moins, elle ne voulais pas enrayer la dynamique d'espoir qu'il a suscitée à gauche pendant toutes les années 1970, au moment même où la relation extraconjugale de son mari devenait patente avec la naissance de Mazarine le 18 décembre 1974 (qu'il a reconnue le 25 janvier 1984 et dont l'existence a été rendue publique le 10 novembre 1994 par la publication acceptée mais non voulue de photos par "Paris Match").

    Elle était la femme restée stoïquement auprès de son mari, acceptant le rôle qu'il lui avait donné pendant les années d'opposition mais aussi de pouvoir, malgré cette relation et les relations extraconjugales notoires de son mari (à ce titre, François Mitterrand, comme
    Valéry Giscard d'Estaing et Jacques Chirac, a fait partie des grands fauves sexuels de la vie politique, il y aurait beaucoup à en dire, au contraire de De Gaulle, Georges Pompidou et Emmanuel Macron). Elle a même eu la grandeur d'âme d'accepter la présence de la seconde famille pourtant un peu concurrente aux obsèques de François Mitterrand à Jarnac.
     

     
     


    Rappelons que François Mitterrand avait l'habitude de dire à ses amis, notamment Roland Dumas, que dans la vie, un homme devait avoir plusieurs femmes : une femme pour l'apparat, une femme pour être la mère de ses enfants, une femme pour la passion sexuelle, une femme pour se cultiver, etc. Le concept pouvait se décliner à l'infini et justifier intellectuellement, et sans doute a posteriori, son infidélité maladive. Danielle Mitterrand, dans ce cadre étroit, avait le plus mauvais rôle mais l'a accepté pour ne pas défavoriser politiquement et électoralement son mari.

    En ce sens, malgré cette soumission d'apparence, elle était moderne. En écrivant ces lignes, je repense à
    ma grand-mère, née au milieu de la Première Guerre mondiale (et donc un peu plus âgée que Danielle Mitterrand ; en fait à quelques semaines près, ma grand-mère avait le même âge que François Mitterrand et elle n'en était pas peu fière !). Mes grands-parents faisaient semblant mais c'était connu qu'ils ne s'aimaient plus vraiment. Mais que faire quand la femme, avec ses quatre enfants, n'avait pas de travail ? Elle était bien obligée de rester dans le foyer avec l'argent (chichement) donné par le mari. Cela ne l'a pas empêchée, dans les années 1960 (à un âge déjà avancé pour l'occasion), de passer le permis de conduire et même d'acheter une voiture à l'insu complet de mon grand-père, grâce à la complicité de ses fistons et gendres. C'est cette dichotomie femme soumise/femme indépendante qui a caractérisé beaucoup de femmes de cette génération et qu'a illustrée avec beaucoup de grandeur d'âme (je le répète) Danielle Mitterrand.

    Et elle était là, la modernité de Danielle Mitterrand, celle de vouloir agir pour des causes qui lui étaient chères. Elle n'épousait certainement pas les causes que j'aurais soutenues, mais je l'ai beaucoup admirée pour cette détermination à vouloir agir pour celles-ci, malgré toutes les barrières qui se dressaient contre elle, et en particulier le
    Quai d'Orsay.

    Ce que j'indiquais plus haut, c'est que son moteur, sa motivation était les injustices. Et c'est dès l'âge de 6 ans qu'elle a senti sur sa famille cette injustice. Sa famille allait là où son père était affecté comme principal de collège, d'où sa naissance à Verdun (sa mère aussi était enseignante). À Dinan, la famille avait été mal reçue à cause de leur défense de la laïcité et de la gauche en général, si bien qu'il y a eu un accueil très négatif entre 1930 et 1936, du dénigrement contre la petite fille de 6 ans par sa maîtresse alors qu'elle était brillante élève, jusqu'à un incendie dans le bâtiment où vivait la famille. Elle avait 12 ans quand la famille est partie à Villefranche-sur-Saône, au nord de Lyon, soulagée de quitter cette Bretagne bien impénétrable.

    Dès le début de l'Occupation, en 1940, le père de Danielle (André Gouze) a refusé les directives du régime de
    Pétain, ce qui l'a conduit à être révoqué. La famille s'est installée à Cluny et Danielle, à 16 ans, terminait sa Seconde à Mâcon : «  J'avais 16 ans. J'ai dû sortir de l'insouciance et mesurer ma capacité de révolte devant l'injustice, celle que subissaient ces enfants, celle que subissait mon père. ». La maison de Cluny est devenue un haut lieu de refuge pour les résistants. Dans son livre autobiographique ("Le Livre de ma mémoire", sorti en 2007), elle racontait : « Très vite la maison Gouze fut un refuge pour les réseaux clandestins. Jusqu’au jour où un monsieur accompagné d’une jolie dame se présenta au portail de la cour et demande à rencontrer les hôtes de ces lieux. C’est ainsi que "Madame et Monsieur Moulin" furent les locataires de l’un des appartements aménagés dans la Maison Grise, ancienne dépendance de ROMADA (Roger, Madeleine, Danielle), notre maison d’habitation. Sous leur fausse identité, Henri Fresnay et Bertie Albrecht sont entrés dans ma vie, avec le mouvement combat. » (cité par Wikipédia).

    Engagée donc dans la Résistance en aidant sa famille avec des petits actes (notamment en prévenant les uns et les autres de l'arrivée des nazis, etc.), Danielle Mitterrand a eu la plus grande frayeur de sa vie le 28 mai 1943 quand la gestapo a débarqué chez eux et qu'heureusement, elle en est ressortie sans avoir rien trouvé. Mais elle avait appris que le jour même, Bertie Albrecht, devenue son amie, avait été arrêtée à Mâcon par la gestapo qui avait retrouvé une enveloppe avec l'adresse de la maison de Cluny où la résistante avait été hébergée la nuit précédente. Bertie Albrecht est morte le 31 mai 1943 à la prison de Fresnes après avoir été torturée par Klaus Barbie à Mâcon. Pour Danielle Mitterrand, c'était l'horreur : « Lorsque j’essaie de me remémorer le cheminement de mes pensées à cet instant, l’alternative se présentait sans échappatoire possible : c’était le peloton d’exécution, là dans notre cour, l’arrestation et les camps …ou la vie. » (2007).

    Le 14 février 1944, autre coup dur : Danielle et sa sœur (aînée) Christine (future femme de
    Roger Hanin) ont quitté la veille au soir un bal, mais plus tard dans la nuit, la gestapo a arrêté de nombreux jeunes qui furent déportés dans les camps. La question de Danielle Gouze était alors : pourquoi eux, pourquoi pas moi ? (la question que se posaient tous les rescapés des camps). C'est en avril 1944 à Paris qu'elle a fait la connaissance de François Mitterrand par sa sœur qui était sa "boîte aux lettres" de son mouvement des anciens prisonniers résistants.
     

     
     


    Dans "Le Livre de ma mémoire", Danielle Mitterrand a livré sa version du premier rendez-vous avec l'ambitieux jeune homme politique : « Une soirée au restaurant Beulemans, boulevard Saint-Germain (…). Il joue de son charme comme il sait bien le faire auprès des femmes. Mais je n’étais pas encore une femme… À vrai dire, cela n’a pas vraiment bien marché ; son registre de séduction n’a pas opéré. Je n’étais pas préparée à ces jeux-là. Il a bien compris que mon adolescente simplicité dans les relations entre les êtres s’accordait mal aux exercices de son charme caustique.
    Alors qu’en penses-tu, Danielle ? me dit Christine (…)
    Je ne sais pas…
    Ce n’est pas le coup de foudre ?
    C’est un homme…
    Bien sûr, c’est un homme !
    Je ne suis pas sûre de peser lourd dans ses préoccupations. Pourtant, il ne m’est pas indifférent… Mais je ne vois pas où je me situe dans le rôle que vous semblez me voir jouer. ».

    Un peu plus tard, selon les consignes de dirigeants de la Résistance, François et Danielle ont voyagé ensemble par le train de Paris à Cluny sous la couverture d'un couple (sa présence servait d'alibi). Ce n'était pas usurpé puisque les deux jeunes s'étaient fiancés (Danielle s'était engagée à 19 ans dans le maquis de Bourgogne comme agente de liaison) et qu'ils se sont mariés le 28 octobre 1944 à Paris, après la
    Libération de Paris. Les témoins du mariage étaient prestigieux : Henri Fresnay, Jean Munier, Patrice Pelat, et la sœur, Christine.

    La légende voudrait que quelques mois auparavant, François Mitterrand, voyant la photo de Danielle que lui tendait Christine Gouze, lui ait dit : "Je l'épouserai !". Cette histoire a été notamment retranscrite par le journaliste politique Robert Schneider (qui a travaillé pour "L'Express", France Inter et "Le Nouvel Observateur") dans sa biographie documentée sur l'ancien Président, "Les Mitterrand", publiée le 7 avril 2011 (chez Tempus Perrin) : « Dans sa lettre du 24 juin 1944, écrite de Bourgogne où il se cache, François Mitterrand confie à Marie-Claire Sarrazin "être en compagnie d'une jolie fille dont les yeux de chat admirables restent fixés sur un au-delà dont j'ignore les bornes et les accidents"... Exceptionnellement, le propos n'est pas assorti de ses habituelles considérations sur le vide, l'inculture, la sottise des jeunes filles qu'il est amené à fréquenter. François, le beau ténébreux, le romantique, encore marqué par son échec avec Marie-Louise, agacé par les réticences d'une cousine à la fois séduite et méfiante, serait-il amoureux ? À son retour de Londres, il a fait la connaissance d'une jeune femme, Madeleine Gouze, dont la beauté l'attire [Madeleine se faisait appeler Christine, c'était la sœur aînée de Danielle]. Mais elle est déjà l'amie de son ami Patrice Pelat. Au domicile parisien de Madeleine, François aperçoit sur le piano la photographie de la jeune fille aux yeux de chat.

    Qui est-ce ? demande-t-il.
    Ma sœur.
    Elle est ravissante, je l'épouse.
    Madeleine écrit à sa sœur : "J'ai un fiancé pour toi...". Pendant les vacances de Pâques qui, en 1944, tombent en avril, Danielle monte à Paris. Elle n'a pas 20 ans. Elle fait beaucoup plus jeune lorsqu'elle débarque gare de Lyon, vêtue d'une jupe plissée et de chaussettes blanches. Madeleine la force à mettre des bas pour être plus présentable ! La rencontre a lieu chez Beulemans, un restaurant du boulevard Saint-Germain. Les deux sœurs arrivent les premières. Madeleine dit à Danielle : "Si c'est le coup de foudre, tu me fais un petit signe d'approbation ; s'il ne te plaît pas, une moue". »
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    Militante, Danielle Mitterrand a ainsi fondé le 4 mars 1986 sa propre fondation (comme toutes les Premières Dames depuis De Gaulle, et même avant, car la première à créer sa fondation fut Élise Thiers, l'épouse d'Adolphe Thiers), appelée Fondation France Libertés, baptisée maintenant Fondation Danielle-Mitterrand (depuis son décès), dont le but est : « défendre les droits humains et les biens communs du vivant. Elle contribue à la construction d'un monde plus solidaire. ». En fait de création, c'est la réunion de trois associations militantes qu'elle avait déjà créées un peu plus tôt. En 1992, elle a écrit : « J’ai imaginé la Fondation avant tout comme un lieu de rencontres, croisement de messages et de langages, aire de confrontation des cultures, plate-forme d’échanges, carrefour d’expression sous toutes ses formes, tremplin pour un XXIe siècle de compréhension et de reconnaissance de l’autre ». Reconnue d'utilité publique, elle a obtenu en 1991 le statut d'organisation consultative auprès des Nations Unies, et selon sa fondatrice en 2011 : « France Libertés est essentiellement un maillon actif d’un réseau mondial qui aspire à organiser l’alternative à la mondialisation du commerce et de la finance pour une société qui donne toutes ses chances à la vie. ». Sur le site de la fondation, il est d'ailleurs précisé que son statut de Première Dame « n’a pas éteint la flamme d’insoumission qui brûlait dans son cœur et qui la poussait à prêter l’oreille aux violences du monde ! ». Parmi ses généreux soutiens financiers, on comptait Pierre Bergé, l'artiste Philippe Starck et la styliste Agnès Troublé.

    Comme elle avait ses idées et ne se sentait pas gênée pour les exprimer malgré la proximité d'un Président de la République, Danielle Mitterrand a fait de nombreuses déclarations parfois polémiques et a rencontré de très nombreuses personnalités françaises et internationales pour son activité de présidente de France Libertés.

    Parmi les prises de position qui ont scandalisé une partie du pays, il y a celle du 20 octobre 1989 où elle voulait dédramatiser (à tort) l'affaire du voile islamique au collège de Creil : « Si aujourd'hui deux cents ans après la Révolution, la laïcité ne pouvait accueillir toutes les religions, toutes les expressions en France, c'est qu'il y aurait un recul. Si le voile est l'expression d'une religion, nous devons accepter les traditions quelles qu'elles soient. ». On a vu à quel point cette polémique emblématique, qui a été initiée le 18 septembre 1989 par trois adolescentes en mal d'identité, a pourri le débat public et la gestion de l'enseignement scolaire pendant une quinzaine d'années et il a fallu la
    loi n°2004-228 du 15 mars 2004 sur les signes religieux dans les écoles publiques pour régler enfin ce problème.

    Danielle Mitterrand a aussi beaucoup milité contre les lois sur l'immigration présentées par
    Charles Pasqua sous les deux premières cohabitations, en particulier en 1993, elle a fait des actions médiatiques pour venir soutenir des sans-papiers ni expulsables ni régularisables (des parents étrangers d'enfants français), au point que Pierre Mazeaud, avec d'autres collègues députés agacés, a publié une tribune au titre évocateur : « Qui veut faire taire Danielle ? ».
     

     
     


    Mais elle se moquait de microcosme parisien. Dans "Le Printemps des insoumis" sorti en 1998 (chez Ramsay), Danielle Mitterrand concevait ainsi le racisme : « Le racisme, à l'évidence, concerne moins l'origine des êtres que l'épaisseur de leur portefeuille. Mais il a une fonction bien commode : tandis que les pauvres, étrangers ou non, s'entre-déchirent dans leur misère, ils ne se posent pas de question sur la logique qui les broie. La xénophobie, cette gangrène, nourrie par des démagogues en quête de pouvoir, gagne les esprits jusqu'au sein de l'État. ».

    On lui a souvent reproché son amitié pour Fidel Castro qu'elle appréciait beaucoup et avait embrassé (notamment le 13 mars 1995 à Paris), elle refusait d'admettre qu'il était un dictateur. Elle a aussi pris position en faveur du front Polisario pour l'indépendance du Sahara occidental (au grand dam du roi du Maroc Hassan II, ami de François Mitterrand), soutenait
    Bernard Kouchner en 1992, et son dernier combat était pour l'accès à l'eau dans le monde, au point d'en faire la raison de son vote non au référendum du 29 mai 2005. Elle s'en est expliquée dans le "Journal du dimanche" en mars 2005 : « Si nous ne réagissons pas, cette Constitution libérale donnera définitivement le statut de marchandise à l’eau (…). Nous avons la responsabilité de nous élever contre une telle conception. ».

    Parmi les très nombreuses rencontres de Danielle Mitterrand, citons le
    dalaï-lama, le sous-commandant Marcos, Abou Diouf, Nelson Mandela, Thabo Mbeki, Massoud Barzani, Rigoberta Menchu, Mumia Abu-Jamal, Leonard Peltier, etc. Dans leur détermination à avoir un État indépendant, elle a soutenu les Tibétains, les Sahraouis, les Kurdes, les Palestiniens (mais aussi les Israéliens), etc. En plus du droit des peuples à s'autodéterminer, Danielle Mitterrand tenait aussi à l'abolition de la peine de mort et elle faisait évidemment campagne pour cela aux États-Unis. Dans une préface d'une biographie sur elle publiée en 2012, l'historien Jean Lacouture a synthétisé ainsi : « Toujours en avance de deux pas sur notre temps. ». Elle-même disait : « Je savais que mon chemin me conduirait inéluctablement à dénoncer les atteintes à l’intégrité de la vie et à la dignité. ». En quelque sorte, comme militante internationale, Danielle Mitterrand tenait le même rôle que, pendant longtemps, Jimmy Carter, qui ont tous les deux le même âge.

    Je propose deux vidéos ci-dessous, la première très hagiographique dont l'intérêt est de connaître plus précisément ses activités de militante, la seconde plus intéressante qui est une interview de près d'une heure accordée à la chaîne catholique KTO le 12 avril 2008.

    Danielle Mitterrand a survécu plus d'une quinzaine d'années à son époux de Président, partant sur la pointe des pieds
    le matin du 22 novembre 2011 à l'hôpital Georges-Pompidou de Paris, à l'âge de 87 ans. Cette nouvelle a ému beaucoup de personnalités étrangères avec qui elle avait tissé des liens profonds. Elle n'a pas rejoint François Mitterrand à Jarnac mais sa sœur Christine au cimetière de Cluny.

    Le 27 octobre 2011 à son domicile parisien (rue de Bièvre), Danielle Mitterrand avait accordé sa dernière interview aux journalistes Corine Chabaud et Élisabeth Marshall pour l'hebdomadaire catholique "La Vie" (l'entretien a été publié dans son intégralité le 24 novembre 2011, donc après sa mort). Fatiguée mais sereine, elle y donnait en guise de testament politique cette réflexion personnelle : « La vie est la valeur la plus importante. Le XXe siècle a apporté beaucoup de progrès en matière de technologies. Mais elles doivent être au service de la vie. J’attends que l’on sorte de la croissance, qui amplifie la pauvreté et les inégalités. Je milite pour une société nouvelle. L’argent rend fou. Il n’est pourtant qu’un outil. Il faut que les valeurs marchandes ne comptent que ce pour quoi elles doivent compter. Il faut que la peur recule. Aujourd’hui, on a peur de perdre sa maison, son travail, sa santé, d’aller dans la rue, de rencontrer son voisin. On a peur de vivre. À tort. Il faut bâtir un monde solidaire. ». L'Insoumise en Utopie ! Utopie un jour, Utopie toujours.



    Aussi sur le blog.

    Sylvain Rakotoarison (26 octobre 2024)
    http://www.rakotoarison.eu


    Pour aller plus loin :
    François Mitterrand.
    Roger Hanin.
    Mort d'une Première Dame.
    Danielle Mitterrand.
    Jacques Chirac.
    Bernadette Chirac.
    Brigitte Macron.
    Anne-Aymone Giscard d'Estaing.
    Carla Bruni.
    Ségolène Royal.
    Valérie Trierweiler.
    "Merci pour le moment".
    Julie Gayet.










    https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20241029-danielle-mitterrand.html

    https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/danielle-mitterrand-l-insoumise-en-256922

    http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2024/10/25/article-sr-20241029-danielle-mitterrand.html