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société - Page 5

  • Lucien Neuwirth alias Lulu la Pilule !

    « Nous estimons que l'heure est désormais venue de passer de la maternité accidentelle et due souvent au seul hasard, à une maternité consciente et pleinement responsable. » (Lucien Neuwirth, le 1er juillet 1967 dans l'hémicycle de l'Assemblée Nationale).



     

     
     


    Il y a 100 ans, le 18 mai 1924 à Saint-Étienne, est né le parlementaire gaulliste et résistant Lucien Neuwirth. Ce dernier est mort le 26 novembre 2013 à Paris, à l'hôpital Sainte-Perrine, d'une infection pulmonaire, à l'âge de 89 ans. À son enterrement le 29 novembre 2013 (à Paris, avant une seconde messe le 2 décembre 2013 à la cathédrale de Saint-Étienne dite par l'évêque), étaient présentes des personnalités aussi différentes politiquement que Bernard Debré, Antoine Rufenacht, Gérard Larcher, Charles Pasqua, Najat Vallaut-Balkacem, Roger-Gérard Schwartzenberg, Paul-Marie Couteaux, Patrick Ollier, Marisol Touraine, etc.

    Pourquoi un tel unanimisme politique pour la mémoire de Lucien Neuwirth ? Tout simplement parce que ce responsable politique gaulliste a eu une carrière politique absolument exemplaire... et malgré tout, il n'a jamais été ministre (ce qui a été un grand tort des gouvernements dits de droite). S'il fallait ne garder qu'une seule chose de son action, c'est bien sûr la loi n°67-1176 du 28 décembre 1967 relative à la régulation des naissances et abrogeant les articles L.648 et L.649 du code de la santé publique, dite loi Neuwirth, autrement dit, l'autorisation de la vente et de l'usage de pilule contraceptive. En ce sens, elle était la première loi sociétale avant la loi Veil, même s'il faut insister pour rappeler que la vraie première loi sociétale est l'ordonnance signée par De Gaulle qui a permis aux femmes de voter.

    Revenons d'abord à la trajectoire de Lucien Neuwirth et à ce que j'appellerais son baptême qui l'a consacré dans l'esprit de De Gaulle : fils d'une marchande de fourrure, Lucien Neuwirth était dans la boutique d'Yssingeaux (en Haute-Loire) le 18 juin 1940 (il avait 16 ans) quand il a entendu l'appel du 18 juin à la radio. Ce fut le coup de foudre : l'inconnu général disait exactement ce qu'il ressentait de la guerre, voyant passer tous les éclopés qui ont fui le pays vers le Sud à cause de l'avancée allemande. Il a voulu tout de suite le rejoindre à Londres, encouragé par sa mère (alors qu'en général, les parents freinaient ce genre d'ardeur dangereuse), mais il n'en a pas eu la possibilité matérielle immédiatement. En septembre 1940, il est retourné à Saint-Étienne où il est allé à la rencontre du rédacteur d'un article de journal qui voulait aussi résister. Autour de ce journaliste Jean Nocher et de lui, le groupe Espoir s'est créé pour diffuser un journal clandestin.

    Après l'arrestation de Jean Nocher en 1942, Lucien Neuwirth a décidé de rejoindre l'Espagne pour tenter de gagner le Portugal puis l'Angleterre. Par réseau, il a réussi à atteindre l'Ariège, puis a franchi la frontière espagnole en décembre 1942 (le passeur et le responsable de résistance de ces lieux furent par la suite arrêtés et fusillés). Mais il a été arrêté en Espagne par des gardes civils qui, en général, remettaient les prisonniers français aux Allemands. Heureusement, dans le camp de prisonniers, Lucien Neuwirth a fait la rencontre de deux ouvriers de Renault qui lui ont conseillé de se faire passer pour Canadiens, qui n'étaient pas remis aux Allemands. Il s'est finalement fait passer pour Américain (il parlait bien l'anglais) et s'est retrouvé dans un camp à Saragosse. Après des négociations entre les autorités espagnoles et le consul américain, Lionel Newton (c'était son nom d'Américain) a pu quitter le camp avec une dizaine d'autres ressortissants américains (ou supposés l'être) et fut acheminé à Algésiras puis Gibraltar où il était sauvé (territoire britannique).

    De là, il gagna l'Écosse par un navire venant d'Afrique du Sud puis arriva à Londres en juillet 1943 par un train... conduit par une femme cheminot (ce qui l'a étonné). Plus tard dans la guerre, il allait connaître une jeune Anglaise qui lui montra l'existence de contraceptifs en vente libre (depuis 1927 !). Lucien Neuwirth a donc rejoint De Gaulle et aurait voulu devenir pilote d'avion, mais la formation était trop longue à son goût, si bien qu'il s'est engagé parmi les parachutistes de la France libres, les SAS (Special Air Services). En mai 1944, il fut blessé à l'entraînement, ce qui l'empêcha de participer au Débarquement en juin 1944.

    À partir du 5 août 1944, Lucien Neuwirth a participé à la bataille de France. Parachuté dans le Morbihan (à Ploemel et Locoal-Mendon), il a pris part à de nombreux combats contre les Allemands, jusqu'aux Ardennes (il fut blessé en janvier 1945 par l'explosion d'une mine) puis aux Pays-Bas. Mais un parachutage le 7 avril 1945 a mal tourné et après la mort de beaucoup de ses compagnons, il s'est rendu avec les survivants de son commando, faute de munitions. Mais au lieu de les faire prisonniers, au mépris de toutes les lois de la guerre, les Allemands les ont mis devant un peloton d'exécution et les ont fusillés.

    Lucien Neuwirth n'ayant été que blessé, l'officier allemand s'est approché de lui et a tiré le coup de grâce en plein cœur. Le 7 avril 1945 aurait donc dû être le jour de sa mort, peu avant ses 19 ans. Mais parfois, il y a des miracles. Il a survécu parce qu'il avait gardé des pièces de monnaie dans son portefeuille qui lui ont protégé le cœur. D'habitude, quand ils partaient en mission, les parachutistes laissaient leur monnaie à ceux restés à la base pour se payer un pot en leur honneur. Mais il avait oublié de donner ces pièces avant de s'habiller et il y a renoncé pour ne pas tout retirer et remettre son barda (son lourd harnachement). Finalement, blessé, il a rejoint un camp de prisonniers et a réussi à s'évader pour rejoindre sa mère en deuil, car entre-temps, on lui avait appris la mort de son fils. David Portier, auteur d'un ouvrage historique de référence sur les parachutistes des SAS, a remis en doute la réalité de ce "miracle" raconté dans un livre par Lucien Neuwirth (voir son interview par Jean-Dominique Merchet le 27 novembre 2013 dans "L'Opinion").
     

     
     


    Après la guerre, le résistant est devenu un commerçant stéphanois. Dès avril 1947, Lucien Neuwirth s'est engagé au sein du RPF et s'est présenté en octobre 1947 aux élections municipales de Saint-Étienne, que sa liste a gagnées et il a été élu conseiller municipal. Réélu en 1953 en cinquième position, il fut élu adjoint chargé des affaires sociales jusqu'en 1965, réélu en 1959. Il a cependant échoué à se faire élire maire de Saint-Étienne en 1965 et 1971 (battu par le radical Michel Durafour). En 1951 et 1958, il a échoué aussi aux élections cantonales, et s'est fait également battre aux élections législatives à Saint-Étienne le 2 janvier 1956 (sous l'étiquette des républicains sociaux).

    En 1958, il a effectué une période de réserve comme officier de réserve... en Algérie. Il s'intégra alors au sein du Comité de salut public d'Alger formé le 13 mai 1958 qui réclamait le retour au pouvoir de De Gaulle (il faut bien noter que Lucien Neuwirth a ainsi pris part aux deux odyssées historiques de De Gaulle). Après ce retour au pouvoir, Jacques Soustelle, bombardé Ministre de l'Information, nomma Lucien Neuwirth à la direction de l'antenne algérienne de la RTF (future ORTF) de juin à novembre 1958.

    Cofondateur de l'UNR en octobre 1958, Lucien Neuwirth s'est fait élire pour la première fois député de la Loire le 30 novembre 1958, au second tour avec une très large majorité (77%) face à un conseiller municipal communiste de Saint-Étienne. Il fut réélu sans discontinuer jusqu'en 1981, en particulier en 1962, 1967 (face à Charles Hernu), 1968, 1973 et 1978 (face à un adjoint communiste de Saint-Étienne).

    Ses vingt-trois années de mandat ont été mis à profit pour l'intérêt général. Lucien Neuwirth était un député très actif (en outre questeur de l'Assemblée Nationale de 1962 à 1975, c'est-à-dire qu'il gérait matériellement l'Assemblée). Il a préparé une loi qui protégeait les sous-traitants, mais son grand combat fut pour la contraception. Il a présenté deux fois sa proposition de loi sur la contraception (parce qu'il y a eu des élections législatives entre-temps, en mars 1967). Dès 1957, il a rencontré le mouvement Maternité heureuse qui s'est transformé en Mouvement français pour le Planning familial.

    Ses collègues gaullistes, généralement beaucoup plus conservateurs, rejetaient le principe d'autoriser la pilule et Lucien Neuwirth fut même conspué, taxé de "fossoyeur de la France" (rien que ça). Ça a l'air délirant aujourd'hui mais finalement, on retrouve sur d'autres sujets ce même mouvement de lynchage sociétal. Simone Veil, plus tard, allait même subir bien plus d'insultes. Le premier texte a été présenté le 18 mai 1966, le jour de son 42e anniversaire, pour dire qu'il était favorable aux naissances, contrairement à ce qu'on disait, mais il voulait que les naissances fussent désirées et assumées par les parents, en particulier les mères. Il avait connu à Saint-Étienne, en tant qu'élu local, beaucoup de femmes en détresse par une grossesse non désirée. Il voulait modifier les articles 3 et 4 de la loi du 31 juillet 1920 qui réprimait la provocation à l'avortement et la propagande anticonceptionnelle. C'était aussi un proposition de François Mitterrand lorsqu'il était candidat à l'élection présidentielle de 1965.

    Au printemps 1966, Lucien Neuwirth a alors fait la démarche qu'il devait faire pour réussir dans son entreprise : aller s'entretenir avec le Général De Gaulle à l'Élysée, entre quatre yeux. Le Général, initialement très réticent (voir plus bas), l'a écouté silencieusement dérouler tout son raisonnement pendant cinquante minutes. Puis, après un silence, il lui a simplement lâché : « Vous avez raison ; transmettre la vie, c'est important. Il faut que ce soit un acte lucide. Continuez ! ». À partir de ce consentement, il a pu convaincre d'autres parlementaires gaullistes. D'autant plus que le 29 novembre 1967, les députés gaullistes ont pu voir Lucien Neuwirth s'entretenir publiquement avec De Gaulle lors d'une réception donnée par Jacques Chaban-Delmas, le Président de l'Assemblée Nationale. Ce qui valait soutien personnel (au grand soulagement du Premier Ministre, Georges Pompidou, qui lui a lâché après les législatives de 1967 : « Alors Neuwirth, vous allez être célèbre : le Général vient de faire inscrire votre proposition de loi à l'ordre du jour de l'Assemblée. »).


    Petit retour en arrière sur la pensée de De Gaulle : à l'issue du conseil des ministres du 24 novembre 1965, Alain Peyrefitte a proposé à De Gaulle de laisser le Parlement délibérer. Il lui répondit : « La pilule ? Jamais ! Qu'est-ce que ça veut dire "délibère" ? Ça veut dire que le Parlement votera une loi ? Jamais mon gouvernement ne déposera un tel projet de loi ! On ne peut pas réduire la femme à une machine à faire l'amour ! Vous allez contre ce que la femme a de plus précieux, la fécondité. Elle est faite pour enfanter ! Si on tolère la pilule, on ne tiendra plus rien ! Le sexe va tout envahir ! (…) Ça veut dire que j'accepterais que la population française, au lieu de croître, diminue ? (…) La femme ne se doit pas seulement à elle-même, elle se doit à son foyer et à son pays ! Elle a reçu le pouvoir de donner la vie ; elle doit rendre ce qu'elle a reçu. C'est bien joli de favoriser l'émancipation des femmes, mais il ne faut pas pousser à leur dissipation. C'est leur intérêt, elles ne s'épanouissent vraiment que dans la maternité. C'est l'intérêt de la France, dont la démographie s'effondrerait si on adoptait la pilule. Introduire la pilule, c'est préférer quelques satisfactions immédiates à des bienfaits à long terme ! Nous n'allons pas sacrifier la France à la bagatelle ! ».

    Il faut se rappeler que De Gaulle est né au XIXe siècle. Mais inutile de prendre ces paroles (fausses d'ailleurs, la démographie n'a pas baissé à partir de 1968) pour des paroles d'Évangile, puisque finalement, Lucien Neuwirth l'a convaincu. Au conseil des ministres du 24 mai 1967, en effet, De Gaulle a déclaré : « Sur la proposition Neuwirth, la position que le gouvernement prendra doit être positive, mais entourée de grandes précautions. En tout état de cause, une loi implique une action nataliste plus accentuée, pour un ensemble de raisons nationales et internationales. Que chacun de vous se prépare donc en conscience à ce débat d'une haute importance. ». Et au conseil des ministres du 7 juin 1967, c'était plié pour De Gaulle : « Les mœurs se modifient ; cette évolution est en cours depuis longtemps ; nous n'y pouvons à peu près rien. En revanche, il faut accentuer notre politique nataliste. Par quels moyens ? Ce sera en particulier dans le domaine du logement, sans pour autant contester la valeur des allocations familiales. (…) Quant à l'aspect religieux, croyez bien que j'y suis sensible. J'ai posé la question au pape, et il m'a répondu qu'il se ferait entendre bientôt sur ce sujet qui est complexe et difficile. ». Alain Peyrefitte a conclu dans ses notes le 6 septembre 1967 : « Le Général sait qu'il serait aussi vain de prétendre interdire cette évolution que de vouloir arrêter la marée en écartant les bras. C'est bien ce qu'il a dû penser quand, après les assauts de Pompidou, de Jeanneney et de Neuwirth, il s'est rendu à leurs raisons. ».

     

     
     


    Dans le cadre de la préparation du texte de Lucien Neuwirth, une commission spéciale a auditionné un certain nombre de personnalités qualifiées, en particulier Alfred Sauvy, François Jacob, Jacques Monod, Pierre Bourdieu, etc. Le 20 octobre 1966, François Jacob expliquait à la commission spéciale : « Le point que nous avons souligné l'année dernière, c'est que dans ce contexte, le problème de la reproduction humaine est un problème scientifique, que ce problème scientifique doit être étudié, qu'il est étudié, et qu'il n'y a aucune raison que les progrès et les connaissances acquises dans ce domaine ne soient pas communiqués à tout le monde. Autrement dit qu'il existe un système répressif pour empêcher la diffusion de la connaissance scientifique sur un des problèmes des plus importants. Il n'y a aucune doute que c'est un problème d'individu, c'est un problème de Nation, c'est un problème d'Univers. Le problème du développement de l'homme et de ce que l'homme veut faire, de savoir combien un couple veut avoir d'enfants, combien une Nation veut avoir d'enfants, combien l'Univers peut nourrir d'individus, c'est un problème qui ne sera pas réglé par la répression et par la peur, il n'y a aucun doute là-dessus. Je crois que c'est cela que nous voulions souligner quand nous avons accepté la présidence du Planning Familial. ». Le même jour, Jacques Monod : « Je suis profondément convaincu depuis très longtemps, qu'une part de la névrose qui atteint incontestablement beaucoup des sociétés modernes tient à ce décalage entre les prodigieux progrès de la connaissance scientifique et de la philosophie qui en ressort nécessairement et les habitudes quelquefois centenaires, quelquefois millénaires dans lesquelles nous vivons encore et que reflète en partie notre législation. ». Le 26 octobre 1966, c'était au tour d'Alfred Sauvy : « Si l'on veut donc que les enfants soient désirés, que la famille accomplisse son désir, ce qui est tout à fait normal, et conforme à nos idées démocratiques, il faut agir de deux façons dans le sens du refus possible d'enfant qu'on ne désire pas, et dans le sens aussi de l'acceptation de l'enfant qui est désiré. On a souvent cité le cas de la femme assez typique qui a recours à un avortement. Elle n'a pas pu avoir la troisième pièce qui lui était nécessaire pour son logement et elle s'est mise pour ainsi dire à la dimension ; on peut dire que l'offre de la société est le climat général. Le cas est certainement très typique et très sans doute fréquent. Mais la solution que l'on donne est incorrecte parce qu'on dit : il faut donner à cette femme le contraceptif né­cessaire pour qu'elle puisse n'avoir que deux enfants. Il faut lui donner d'une part le contraceptif nécessaire si elle ne tient pas à avoir un troisième enfant, ou au contraire la troisième ou la quatrième pièce. ». Le lendemain, Pierre Bourdieu : « Il est évident que la libération du souci, la libération pourrait se traduire immédiatement sur le plan du loisir et de la culture, et toutes les enquêtes en matière de fréquentation culturelle par exemple montrent que les femmes sont très profondément défavorisées sur ce terrain-là et que le désespoir intellectuel des femmes qui ne trouvent ni le temps de lire, ni le temps d'écouter autre chose que des chansonnettes qu'elles peuvent écouter tout en travaillant et en s'occupant des enfants, tout cela pourrait, me semble-t-il, être profondément changé. ».

    Lucien Neuwirth avait des alliés à gauche, notamment Marie-Claude Vaillant-Couturier et Jacqueline Thome-Patenôtre. La séance du 30 juin 1967 fut essentielle pour Lucien Neuwirth qui, à force de harcèlement à coups de rappel au règlement, a pu enfin inscrire sa proposition de loi à l'ordre du jour. Son texte (déposé de nouveau le 12 avril 1967) fut adopté en première lecture le 1er juillet 1967 par les députés (Lucien Neuwirth a réagi ainsi : « C’est un pas considérable vers une nécessaire amélioration des conditions d’existence de la femme, laquelle a supporté seule, jusqu’à présent, tout le poids de la fécondité. ») et le 5 décembre 1967 par les sénateurs, puis en seconde lecture le 14 décembre 1967 par les députés et le 15 décembre 1967 par les sénateurs, enfin, après une commission mixte paritaire, l'adoption définitive a eu lieu le 19 décembre 1967 à main levée, dans les deux assemblées, ce qui a conduit De Gaulle à le promulguer le 28 décembre 1967 alors qu'il se reposait à Colombey-les-Deux-Églises. Mais les derniers décrets d'application ont été signés seulement en 1972 (le 8 mars 1972 sur le stérilet et le 26 avril 1972 sur les établissements de planning familial).

     

     
     


    Par la suite, Lucien Neuwirth a été le défenseur de la loi du 4 décembre 1974 portant diverses dispositions relatives à la régulation des naissances (possibilité de remboursement par la Sécurité sociale, suppression de l'autorisation parentale), et il a bien sûr soutenu la loi Veil du 17 janvier 1975 sur l'IVG. Il a contribué aussi à la création, en janvier 1973, du Conseil supérieur de l'information sexuelle, de la régulation des naissances et de l'éducation familiale. Dans un entretien à la radio le 17 janvier 1975, Lucien Neuwirth déplorait le manque d'information des femmes et l'insuffisance des structures d'accueil : « Pour choisir, il faut avoir les moyens du choix. ». Et d'expliquer : « Il faut sortir de la confusion entre la connaissance intime des êtres, les relations interpersonnelles, et la maternité, le don de la vie. ».

    Au Palais-Bourbon, Lucien Neuwirth a été aussi le rapporteur du budget des constructions scolaires et universitaires de 1977 à 1980, il a défendu un texte sur la protection des animaux en 1963, la création d'une commission d'enquête sur la pollution du littoral méditerranéen en 1973, et a proposé en 1973 la possibilité d'organiser les élections un jour ouvrable. Il a par ailleurs refusé en 1960 les négociations avec les chefs du FLN, souhaité promouvoir l'action de la France en Algérie et être ferme sur le maintien de l'ordre en Algérie. Comme ancien commerçant, il s'est beaucoup investi dans l'examen du projet de loi sur l'assurance vieillesse des travailleurs non-salariés en 1972, sur le projet de loi d'orientation du commerce et de l'artisanat en 1973, etc. Il a cependant refusé de prendre part au vote sur la réforme du divorce en 1975 et au projet de loi Sécurité et Liberté du ministre Alain Peyrefitte en 1980. Malgré son gaullisme de gauche, il resta toujours membre de la formation gaulliste : RPF, UNR, UDR et RPR.

    Parallèlement à ses activités de parlementaires, Lucien Neuwirth a été très actif sur le plan local. Après deux échecs, il a été finalement élu conseiller général à Saint-Étienne en 1967, et a été réélu jusqu'en 1998. De mars 1979 à mars 1994, il a pris la succession de l'ancien Président du Conseil des ministres Antoine Pinay comme président du conseil général de la Loire. Toutefois, en mars 1977, il avait tenté une infidélité à son département en se présentant à la mairie de Cannes comme parachuté, mais la greffe ne s'est pas faite et il est retourné à sa terre natale.

    En juin 1981, Lucien Neuwirth a été emporté par la vague rose : il s'est fait battre aux élections législatives au second tour (avec seulement 47,7%) par un adjoint socialiste à Saint-Étienne, malgré un très bon premier tour (45,3%). Mais qu'importe ! Le 25 septembre 1983, il a rebondi sur le plan national en se faisant élire dès le premier tour sénateur de la Loire, puis réélu le 27 septembre 1992 (en 1983 et en 1992, il était président du conseil général, ce qui aidait beaucoup à une élection au sénat car le conseil général subventionne beaucoup de projets dans les communes). En revanche, il fut très largement battu aux élections sénatoriales du 23 septembre 2001 (9%). Il fut alors nommé en octobre 2001 membre du Conseil Économique et Social à la section des affaires sociales.

    Lucien Neuwirth fut aussi très actif pendant ses dix-huit années passées au Sénat (1983 à 2001), dont il fut questeur de 1989 à 1998. L'un de ses centres d'intérêt fut la promotion des soins palliatifs. À l'époque, la médecine était très peu sensibilisée sur la prise en charge de la douleur. Il fut le rapporteur et l'un des contributeurs de deux importantes lois : la loi n°95-116 du 4 février 1995 portant diverses dispositions d'ordre social dans laquelle il a pu inclure, dans un amendement, l'obligation de mettre en œuvre tous les moyens nécessaires pour prendre en charge la douleur d'un patient, et la loi n°99-477 du 9 juin 1999 visant à garantir le droit à l'accès aux soins palliatifs. En 1990, il a déposé une proposition de loi sur la création d'une allocation pour les situations de dépendance résultant d'un état de senescence. Dans un rapport en 2000, il évoquait la politique de lutte contre le cancer et a proposé le dépistage systématique du cancer du sein. Il a aussi promu le remboursement de la pilule du lendemain proposée dans la loi relative à la contraception d'urgence en 2000.


    Ses autres centres d'intérêt au Sénat furent notamment l'égalité des femmes, la défense des anciens combattants, le développement du mécénat, l'organisation d'une assistance juridique du Sénat au profit des collectivités locales, etc. Il a voté la création du RMI en 1988, la loi sur la RTT en 1998, et l'instauration du PACS en 1999. Ces trois réformes ont été mises en œuvre par la gauche, ce qui explique le caractère très unanime de l'hommage de la classe politique à son décès.


    Aussi sur le blog.

    Sylvain Rakotoarison (12 mai 2024)
    http://www.rakotoarison.eu


    Pour aller plus loin :
    La mort d'un gaulliste.
    Lucien Neuwirth.
    Le vote des femmes en France.
    Femmes, je vous aime !
    Ni claque ni fessée aux enfants, ni violences conjugales !
    Violences conjugales : le massacre des femmes continue.
    L'IVG dans la Constitution (3) : Emmanuel Macron en fait-il trop ?
    Discours du Président Emmanuel Macron le 8 mars 2024, place Vendôme à Paris, sur l'IVG (texte intégral et vidéo).
    L'IVG dans la Constitution (2) : haute tenue !
    L'IVG dans la Constitution (1) : l'émotion en Congrès.
    La convocation du Parlement en Congrès pour l'IVG.
    L'inscription de l'IVG dans la Constitution ?
    Simone Veil, l’avortement, hier et aujourd’hui…
    L’avortement et Simone Veil.
    Le fœtus est-il une personne à part entière ?
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    Rapport 2023 de SOS Homophobie (à télécharger).
    Six ans plus tard.
    Mariage lesbien à Nancy.
    Mariage posthume, mariage "nécrophile" ? et pourquoi pas entre homosexuels ?
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    https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20240518-lucien-neuwirth.html

    https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/lucien-neuwirth-alias-lulu-la-254485

    http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2024/05/15/article-sr-20240518-lucien-neuwirth.html




     

  • Renaud Van Ruymbeke et la fin de l'impunité du monde politique

    « La France perd un grand magistrat et la Justice un immense serviteur. » (Éric Dupond-Moretti, le 10 mai 2024 sur Twitter).



     

     
     


    Le Ministre de la Justice Éric Dupond-Moretti a annoncé ce vendredi 10 mai 2024 la mort du juge Renaud Van Ruymbeke à l'âge de 71 ans des suites d'une sale maladie. Il devait participer à un colloque le 28 mai 2024 à Tréguier (en Bretagne) pour une table ronde le matin sur les nouvelles pratiques de la justice pénale. Né d'une famille d'énarques le 19 août 1952 à Neuilly-sur-Seine, Renaud Van Ruymbeke a été l'un des premiers juges emblématiques de la lutte contre la corruption dans le monde politique.

    Il a commencé sa carrière comme juge d'instruction à Caen en 1977, puis il fut substitut au procureur de la République de Caen en 1983 (à la section financière) et retrouva ses fonctions de juge d'instruction en 1985. Nommé à la cour d'appel de Rennes en décembre 1988, il a rejoint le pôle financier du tribunal de grande instance de Paris en avril 2000.

     

     
     


    Paradoxalement, ce furent ceux qui voulaient l'éloigner de sa fonction de juge d'instruction qui l'ont maintenu dans cette fonction plus longtemps que prévu. En effet, en 2004-2005, il avait prévu de rejoindre la coup d'appel de Paris en 2006, un poste se libérant. Mais dans la très troublante affaire Clearstream, dans une affaire dans l'affaire, en raison d'un comportement imprudent (il s'est fait instrumentaliser et a entendu un témoin en dehors des procédures), il a été lui-même mis en cause le 12 mai 2006 par le Ministre de la Justice Pascal Clément et est passé devant le conseil de discipline du Conseil Supérieur de la Magistrature. Pendant ce temps, il est resté dans ses fonctions et s'est occupé d'autres affaires politico-financières. Blanchi le 3 octobre 2012 par la Ministre de la Justice Christiane Taubira qui a demandé de renoncer à toute fonction (on lui a reproché un manque de rigueur, de prudence, de loyauté et de discrétion), il a été nommé premier vice-président chargé de l'instruction du tribunal de grande instance de Paris en 2013, poursuivant ainsi quelques affaires politiques. Il a pris sa retraite en 2019.

    Renaud Van Ruymbeke a démarré sa carrière avec l'affaire Robert Boulin (la manière de l'avoir menée lui a été reprochée puisqu'elle finit par le supposé suicide de Robert Boulin). Mais il s'est fait vraiment connaître avec les socialistes au pouvoir. Malgré sa sensibilité de gauche, Renaud Van Ruymbeke a en effet mis à jour l'affaire Urba qui a impliqué des responsables du PS à une époque où aucune loi n'existait sur le financement de la vie politique. Tout un système de financement illégal de la vie politique a été démantelé, ce qui a abouti à la condamnation du trésorier du PS de l'époque, Henri Emmanuelli.

    Sa détermination et surtout sa conscience professionnelle ont été les deux éléments majeurs qui ont permis de mener à bien l'instruction de nombreuses affaires financières impliquant des responsables politiques (de tout bord). Son indépendance et son incorruptibilité ont été très largement confirmées tout au long de sa carrière.

     

     
     


    Ainsi, Renaud Van Ruymbeke a eu l'occasion d'instruire de nombreuses affaires très médiatisées dans les années 1990, 2000, 2010, en particulier : l'affaire Urba en 1992 après le juge Thierry Jean-Pierre (il a procédé à une perquisition au siège de PS, une première pour un parti politique, d'autant plus qu'il était au pouvoir), le financement du Parti républicain en 1994 (qui a provoqué la démission du ministre Gérard Longuet), le meurtre de Caroline Dickinson en 1997, l'affaire Elf en 2001 (avec Eva Joly, future candidate écologiste, et Laurence Vichnievsky, cette dernière devenue députée MoDem), l'affaire Jérôme Kerviel en 2008, l'affaire Karachi en 2010, l'affaire Bernard Madoff en 2009, l'affaire Cahuzac en 2013, l'affaire Balkany, l'affaire Richard Ferrand en 2017, etc.

    Avec lui, le monde politique pouvait trembler car l'État de droit prévalait sur le cynisme politique. Par son action et son modèle, il a permis un véritable assainissement de la vie politique où les responsables politiques sont devenus des justiciables comme les autres (au point que deux anciens Présidents de la République allaient être condamnés pour des affaires politico-financières).

     

     
     


    Avec sa retraite, Renaud Van Ruymbeke a gagné sa liberté de parler et il a sorti deux livres, ses mémoires de juge d'instruction, puis un livre de lutte contre la corruption en réclamant la fin des paradis fiscaux, des comptes offshore etc.

    Au-delà de son activité éditoriale, l'ancien juge a participé à de nombreuses conférences pour expliquer les enjeux de la lutte contre la corruption, et il estimait qu'au-delà des procédures et du droit, il regardait aussi l'aspect moral qui se réduit à : y a-t-il eu enrichissement personnel des personnes impliquées ? Car il faisait la différence entre un élu corrompu qui s'est enrichi en gagnant des commissions sur des marché public attribué à des amis (dans tous les cas, il considérait qu'il fallait qu'il soit jugé publiquement et refusait le principe des transactions permises aux États-Unis) et un élu qui a fait du favoritisme pour favoriser les entreprises locales sur des grands groupes nationaux ou internationaux, sans enrichissement personnel. Les condamnations de personnes morales (entreprises) à des amendes très élevées pouvaient aussi sanctionner les salariés qui n'étaient pourtant pas les responsables d'une éventuelle malversation.

    Renaud Van Ruymbeke avait d'autant plus de mérite de faire correctement son métier que, malgré sa notoriété, il a toujours refusé de s'engager politiquement, ce qu'ont pourtant fait de nombreux juges (en particulier Thierry Jean-Pierre, Eva Joly, Laurence Vichnievsky, Éric Halphen, Georges Fenech, Jean-Paul Garraud, Didier Motchane, Pierre Arpaillange, Adeline Hazan, Jean Tiberi, etc. ...et bien sûr Rachida Dati, Simone Veil et Jean-Louis Debré).

    Dans ses mémoires, il définissait son métier ainsi : « Instruire, c’est d’abord écouter et dialoguer ; ce n’est pas juger, mais chercher, formuler des hypothèses tout en se méfiant de ses intuitions, remettre en question, comprendre et, enfin, démontrer et expliquer. Le dialogue est essentiel. ». C'est pour cela qu'il était très remonté contre Nicolas Sarkozy qui voulait supprimer les juges d'instruction en 2008 pour établir un système à l'anglo-saxonne : « Éliminer le juge d'instruction sans accorder l'indépendance au parquet permet au pouvoir de reprendre la main sur les enquêtes sensibles. C'est une régression de l'indépendance de la justice et des libertés. ».



    Aussi sur le blog.

    Sylvain Rakotoarison (10 mai 2024)
    http://www.rakotoarison.eu


    Pour aller plus loin :
    Renaud Van Ruymbeke.
    Affaire François Fillon.
    Affaire Mathilde Panot.
    Affaire Simone Weber.
    La nuit d'Émile Soleil.
    Jean-Michel Lambert.
    Nordahl Lelandais, sa paternité et l'hybristophilie.
    L’autojustification de la nouvelle prison de Nancy.
    Émotion nationale pour Alexandra Sonac et sa fille Camille.
    Violences urbaines : à quoi s'attendre pour la fête nationale ?
    Soutien total à Vincent Jeanbrun, maire de L'Haÿ-les-Roses.
    Nahel n'était pas un ange : et alors ?
    La société de vigilance et le faux Xavier Dupont de Ligonnès.
    Agression à Bordeaux : attention, un train de violence peut en cacher un autre...
    Violence contre une prof et vidéo dans les réseaux sociaux.
    Alisha, victime d’un engrenage infernal.
    À propos de la tragique disparition de Karine Esquivillon...
    La Méditerranée, mère de désolation et cimetière de nos valeurs ?
    Émotion, compassion et soutien aux victimes du criminel d'Annecy.
    La sécurité des personnes face aux dangers.
    Meurtre de Lola.
    7 pistes de réflexion sur la peine de mort.
    Alexandra Richard, coupable ou victime ?
    Jacqueline Sauvage.
    Éric de Montgolfier.








    https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20240510-renaud-van-ruymbeke.html

    https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/renaud-van-ruymbeke-et-la-fin-de-l-254606

    http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2024/05/10/article-sr-20240510-renaud-van-ruymbeke.html



     

  • Euthanasie : Robert Badinter, Ana Estrada et l'exemple péruvien ?

    « Il viendra un moment où je ne pourrai plus écrire ni m'exprimer. Mon corps est défaillant, mais mon esprit est heureux. Je veux que les derniers instants de ma vie soient comme ça. » (Ana Estrada).




     
     


    Depuis quelques semaines, Élisabeth Badinter est invitée dans les médias, parce qu'elle vient de sortir un nouveau livre, le premier depuis la mort de son mari Robert Badinter. L'une de ses premières prestations a eu lieu sur France 5 le vendredi 26 avril 2024. Entre autres nombreux sujets, elle est revenue sur la pensée de Robert Badinter sur l'euthanasie. Certains, dont moi, voyaient dans la position de l'ancien garde des sceaux une appréciation hostile à l'euthanasie.

    C'est toujours difficile et malsain de faire parler les morts, dans un sens comme dans un autre, et une déclaration ouvertement publique avant de mourir aurait permis d'éviter tout malentendu. Élisabeth Badinter, elle, est certaine de la position de son mari concernant le projet Vautrin d'aide à mourir : il la voterait si l'occasion lui en était donnée.

    Les mots de la sociologue sont précisément les suivants : « Oui, je pense qu'il est effectivement important de savoir quel était son point de vue en septembre 2023. Il est vrai qu'en 2008, il a été interrogé dans une commission importante où il a dit ses réticences à propos de l'euthanasie. Et on a retenu ça, et par conséquent, il fallait faire très attention. Il n'a jamais dit : je suis hostile, quoi qu'il arrive. Il a dit : ça n'est pas des précautions religieuses ; ce n'est pas non plus, comment dirais-je, des précautions d'aucune sorte. C'est que l'euthanasie est un mot qui signifie quelque chose. D'ailleurs, on a enlevé le terme euthanasie dans le plan. Voilà. Et 2023, mais avant 2023 aussi, il a eu un entretien très long avec le député actuel qui va soutenir la loi. Lequel a affirmé, moi je n'étais pas présente à ce moment-là, lequel a affirmé que sa position était celle-là, qu'il voterait la loi. Et puis, donc quelques mois avant sa mort, comme l'a dit la ministre, étaient interrogés tous les deux. Donc, je suis le témoin direct, comme madame la ministre, on était quatre dans la pièce, et il a dit son point de vue, et il a dit : je voterais la loi si l'occasion m'était donnée. ».


    Je ne doute pas de sa sincérité, mais j'ai quand même un doute car, en très bon juriste, Robert Badinter était guidé par des logiques inflexibles qu'il me paraît peu fluctuantes. En effet, le 16 septembre 2008, lors de son audition parlementaire sur l'évaluation de la loi Leonetti, Robert Badinter avait trouvé cette loi satisfaisante, car elle gardait un équilibre entre deux interdits, celui de tuer et celui de laisser souffrir. Mais surtout, il rappelait : « Le droit à la vie est le premier des droits de l'homme. », considéré comme « le fondement contemporain de l'abolition de la peine de mort » et que le remettre en cause en permettant de faire mourir laisserait une porte ouverte qui pourrait être très inquiétante dans le droit français (même s'il y a déjà le droit à l'IVG). Son principe juridique : « Personne ne peut disposer de la vie d'autrui. (…) Je ne conçois pas qu'un comité, aussi honorable soit-il, puisse délivrer une autorisation de tuer. ».

    Robert Badinter s'estimait avant tout juriste et il réagissait comme juriste. Son point de vue n'était pas d'interdire l'euthanasie, d'autant plus qu'elle est déjà pratiquée de manière plus ou moins avouable. Mais il ne voulait pas la légaliser dans les textes. Il préférait que ce soit la justice et pas la loi qui puisse régenter cette pratique. Pour lui, c'est la justice qui doit dire si une euthanasie pratiquée est un meurtre ou un apaisement. L'intérêt que ce soient les juges qui se penchent spécifiquement sur un cas donné, dans une hypothèse de contestation (de la famille, d'un établissement, etc.), c'est qu'ils n'étudient que ce cas-là et n'ont pas la prétention de régir pour tous les cas, comme le fait la loi. Ainsi, l'infirmière malhonnête coureuse d'héritage qui "aide à mourir" ses futures victimes serait toujours poursuivie, alors que la maman aimante d'un fils en fin de vie qui la supplie de l'aider à mourir serait jugée de manière adéquate et indulgente (ce qui a été le cas en France, notamment pour l'affaire Vincent Humbert).


    Au-delà de l'euthanasie, c'était une conception du rôle de la justice qu'avait Robert Badinter, par ailleurs ancien Président du Conseil Constitutionnel : le droit pénal n'a « pas seulement une fonction répressive mais aussi une fonction expressive », à savoir qu'il traduit « les valeurs d'une société ». Pour lui, au lieu de légiférer, la justice pourrait se prononcer pour dire s'il y a abus ou pas dans l'accompagnement d'une fin de vie.

    Je ne suis pas dans le secret des dieux et aujourd'hui, le dieu en question a rendu l'âme, et donc, on ne peut plus rien dire de ce qui n'a pas été dit publiquement, mais je doute fort que Robert Badinter, qui avait émis cet avis effectivement il y a une quinzaine d'années, ait pu autant changer d'avis en cours de route car cela concernait des principes très importants, voire fondateurs, de ce à quoi il croyait. Mais son épouse, surtout si elle en a été témoin, est évidemment plus habilitée que moi pour dire s'il a changé ou évolué dans sa conception. Je suis cependant étonné de ce témoignage car le texte de loi n'a été véritablement défini qu'en mars 2024, après sa disparition, donc, s'il a dit qu'il voterait la loi si l'occasion lui en était donnée, de quel texte de loi s'agissait-il ?

    Je laisse en suspension cette réflexion et elle importe finalement peu (au contraire de ce que pense Élisabeth Badinter que j'apprécie beaucoup par ailleurs pour son combat contre l'islamisme), faire parler les morts n'a pas d'intérêt et me paraît malsain. Je resterai donc sur le fait que j'approuve à 100% la réflexion du Robert Badinter du 16 septembre 2008, qu'il soit le même ou pas de celui de 2023 ou de 2024. Oui, pour des cas particuliers très exceptionnels, la possibilité d'une euthanasie (je mets dans ce mot qui a été évité dans le texte mais qui est bien elle, à la fois l'euthanasie et le suicide assisté, qui sont, en eux-mêmes très différents mais qui restent dans la même finalité : abréger la vie parce que la fin de vie est douloureuse, et si ce n'est pas le patient qui l'abrège lui-même, un tiers parce qu'il n'en est plus capable, mais dans tous les cas, le patient a besoin d'une aide, principalement médicale)... pour des cas particuliers, la possibilité d'une euthanasie doit rester nécessaire. Elle est déjà pratiquée, et même en présence de prêtres. Mais il ne faudrait surtout pas la mettre dans la loi, car c'est ouvrir une boîte de Pandore qui sans cesse assouplirait les conditions initialement très strictes d'application de l'euthanasie (cf la Belgique).
     

     
     


    Toute cette longue introduction à propos de la pensée de Robert Badinter m'a paru utile pour évoquer la mort d'une citoyenne du Pérou, Ana Estrada, le 21 avril 2024 à Lima, selon son avocate Josefina Miro Quesada dans une communication sur Twitter le 23 avril 2024 : « Ana a remercié toutes les personnes qui l'ont aidée à donner une voix, qui l'ont accompagnée dans ce combat et qui ont soutenu sa décision sans condition et avec amour. ».

    Qui était Ana Estrada ? Elle était une psychologue péruvienne de 47 ans (née le 20 novembre 1976 à Lima). En 1989, les médecins lui ont diagnostiqué une polymyosite (sorte de myopathie dégénérative), une maladie rare et incurable qui provoque une inflammation des muscles et entraîne des difficultés respiratoires. Dès 1996, elle devait se déplacer en fauteuil roulant. Elle a réussi toutefois à faire des études de psychologie à l'Université pontificale catholique du Pérou.


    Malheureusement, sa maladie a beaucoup évolué (perte des muscles) et en 2015, après une forte aggravation de sa maladie, elle est restée près d'un an en soins intensifs pour soigner une pneumonie. On lui a ouvert la trachée pour pouvoir respirer à l'aide d'un ventilateur, et relié le ventre à une sonde pour pouvoir être alimentée (double intubation). Elle restait très peu souvent hors du lit dans la journée. Sa maladie l'a rendue dépressive. Sur son blog, elle a décrit : « C’est comme être prisonnière dans mon propre corps, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. ».

    En 2019, Ana Estrada a commencé une activité militante en faveur de l'euthanasie et du suicide assisté. Après une pétition pour que l'État lui donne le droit d'avoir une "mort assistée", elle a ouvert un blog pour une "mort digne". Pays catholique, le Pérou interdit l'euthanasie considérée comme un "meurtre par compassion" selon l'article 112 du code pénal péruvien, passible d'une peine de trois ans de prison. En Amérique latine, la Colombie, l'Équateur et Cuba autorisent l'euthanasie sous conditions. En particulier en Colombie, l'euthanasie est dépénalisée depuis 1997 et a fait l'objet d'une réglementation ministérielle en 2015, sans faire l'objet d'une loi particulière.

    En déposant un recours auprès des administrations de son pays et après un "tour judiciaire", Ana Estrada a obtenu de la justice (la onzième cour constitutionnelle de la cour supérieure de justice de Lima) le 22 février 2021 le droit d'être assistée dans sa mort en considérant que l'article 112 du code pénal n'était pas applicable dans cette situation particulière. Le 14 juillet 2022, la Cour suprême de la nation latino-américaine, la plus haute juridiction du Pérou, a confirmé la décision judiciaire lui accordant une exemption d'euthanasie. Plus précisément, la Cour suprême dit ainsi que le médecin qui fournirait, "le moment venu", le médicament destiné à mettre fin à la vie d'Ana Estrada serait exempté de toute sanction pénale. Pour beaucoup de juristes, cette décision est un événement historique.

    Lors des audiences de février 2021, Ana Estrada a déclaré aux juges, selon "Le Monde" du 30 août 2022 : « Je ne demande pas à ce qu’on me laisse mourir, je demande un droit à choisir quand je ne voudrai plus vivre. De décider quand et comment mettre fin à mes douleurs, quand la maladie aura avancé à un point insoutenable. J’ai besoin de savoir que je dispose de cet outil, de cette possibilité, et que personne ne sera poursuivi ou condamné pour m’avoir aidée. ».

    Dans les débats au sein de la Cour constitutionnelle (qui a pris sa décision par 4 voix pour et 2 voix contre), il était à un moment question d'obliger la visite régulière d'un représentant d'une organisation religieuse auprès d'Ana Estrada, mais cette mesure a été finalement abandonnée. Deux ans plus tard, avec une maladie qui a encore beaucoup avancé, Ana Estrada a utilisé cette ultime disposition juridique, totalement spéciale, pour être aidée à tirer sa révérence, accompagnée de sa famille.

    Cet aspect juridique est important. Alors que le Pérou n'a même pas une loi comme en France qui permet la sédation profonde et continue (loi Claeys-Leonetti), il a permis cet acte d'euthanasie sans changer la loi, par l'intervention du juge qui est le seul apte à apprécier avec justesse la réalité de la situation et la justification d'une aide à mourir. Ainsi, l'aide à mourir n'est pas un droit mais une exception juridique permise par un juge.

    Cette décision du 14 juillet 2022 fera certainement jurisprudence dans les années à venir au Pérou, alors que les députés péruviens, majoritairement conservateurs, n'ont aucune envie de légiférer sur le sujet. L'avocate d'Ana Estrada commentait ainsi : « Quand la politique ne s’empare pas de ces thèmes, cela finit par être la justice, les tribunaux, qui comblent ce vide. ». Et finalement, cette voie est très pertinente, car la fin d'une vie est un événement singulier et il est difficile d'y appliquer une règle générale ne prenant forcément pas en compte toutes les situations, puisque chaque vie et donc chaque mort est différente.


    L'exemple péruvien (j'écris bien "exemple péruvien" et pas "modèle péruvien" car il n'y a jamais de modèle pour mourir) devrait inspirer le législateur français aujourd'hui alors que le projet de loi sur la fin de vie est en cours d'examen à l'Assemblée Nationale. À mon sens, cet exemple applique clairement et pleinement la conception de Robert Badinter de la justice, qui n'est pas que répression, mais aussi expression des attentes de la société, mais sous le contrôle des juges (qui sont bien plus indiqués que sous le contrôle des médecins qui ne sont pas impartiaux dans la relation entre la société et les patients).

    Les activistes d'une loi sur l'euthanasie seraient opposées à laisser le juge décider car ils veulent obtenir un droit à l'euthanasie. Or, l'adoption d'une loi sur un tel droit à l'euthanasie ferait de notre nation une toute autre société, où la norme évoluerait naturellement vers une sorte d'eugénisme où les inutiles seraient invités, très "librement", à laisser la place aux autres. Dans un État déjà particulièrement endetté et déficitaire, les économies financières d'une réduction de vie des personnes en fin de vie seraient énormes.

    Depuis cinquante ans, des alertes sont faites comme le film "Soleil vert", pour mettre en garde contre une telle société. Ce n'est pas la société à laquelle je crois. Ma société, c'est celle dont l'État vient au secours des plus fragiles, pas en les éliminant physiquement purement et simplement, mais en les soutenant dans leur infortune, en investissement massivement dans les soins palliatifs. S'il y a une telle demande d'euthanasie provenant d'ailleurs principalement de personnes bien-portantes, c'est surtout que nous sommes très en retard avec les soins palliatifs et que la situation de certains départements est une véritable honte et un véritable scandale. Éliminer le mal, c'est proposer des traitements pour réduire la douleur, ce n'est pas tuer la personne elle-même. Méfions-nous du doigt dans l'engrenage d'une logique eugéniste : elle sera irréversible. Car implacable.


    Aussi sur le blog.

    Sylvain Rakotoarison (27 avril 2024)
    http://www.rakotoarison.eu


    Pour aller plus loin :
    Euthanasie : Robert Badinter, Ana Estrada et l'exemple péruvien ?
    Euthanasie 2024 (2) : le projet Vautrin adopté au conseil des ministres du 10 avril 2024.
    Euthanasie 2024 (1) : l'agenda désolant du Président Macron.
    Robert Badinter sur l'euthanasie.
    Le pape François sur l'euthanasie.
    Fin de vie 2023 (4) : la mystification d'un supposé "modèle français" de la fin de vie.
    Discours du Président Emmanuel Macron recevant la Convention citoyenne sur la fin de vie le 3 avril 2023 à l'Élysée (texte intégral).
    Communiqué de l'Ordre des médecins sur la fin de vie publié le 1er avril 2023 (texte intégral).
    Avis n°139 du CCNE sur les questions éthiques relatives aux situations de fin de vie publié le 13 septembre 2022 (à télécharger).
    Rapport n°1021 de la mission d'évaluation de la loi Claeys-Leonetti publié par l'Assemblée Nationale le 29 mars 2023 (à télécharger).
    Rapport de la Convention citoyenne sur la fin de vie publié le 2 avril 2023 (à télécharger).
    Fin de vie 2023 (3) : conclusions sans surprise de la Convention citoyenne.
    Fin de vie 2023 (2) : méthodologie douteuse.
    Fin de vie 2023 (1) : attention danger !
    Le drame de la famille Adams.
    Prémonitions (Solace).
    Vincent Lambert.
    Axel Kahn : chronique d’une mort annoncée.
    Euthanasie : soigner ou achever ?
    Le réveil de conscience est possible !
    Soins palliatifs.
    Le congé de proche aidant.
    Stephen Hawking et la dépendance.
    La dignité et le handicap.
    Euthanasie ou sédation ?
    La leçon du procès Bonnemaison.
    Les sondages sur la fin de vie.
    Les expériences de l’étranger.
    La politisation du CCNE (16 décembre 2013).
    Tribune de Michel Houellebecq dans "Le Figaro" du 5 avril 2021.
    Tribune de Michel Houellebecq dans "Le Monde" du 12 juillet 2019.
    Les nouvelles directives anticipées depuis le 6 août 2016.
    Réglementation sur la procédure collégiale (décret n°2016-1066 du 3 août 2016).
    La loi Claeys-Leonetti du 2 février 2016.
    La loi Leonetti du 22 avril 2005.


     

     
     





    https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20240421-ana-estrada.html

    https://www.agoravox.fr/actualites/sante/article/euthanasie-robert-badinter-ana-254302

    http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2024/04/23/article-sr-20240421-ana-estrada.html




     

  • Euthanasie 2024 (2) : le projet Vautrin adopté au conseil des ministres du 10 avril 2024

    « Si l’ensemble de ces évolutions [depuis 2002] a d’ores et déjà considérablement modifié l’approche de la fin de la vie, elles ne répondent pas à toutes les situations (…). Ces constats ainsi que les revendications sociétales (…) appellent une réponse qui implique de concilier, d’une part, notre devoir de solidarité envers les personnes les plus fragiles parce que gravement malades, en prenant des mesures fortes en faveur des soins palliatifs et d’accompagnement, et, d’autre part, le respect de l’autonomie de la personne, en ouvrant la possibilité d’accéder à une aide à mourir, afin de traiter les situations de souffrance intenable que rencontrent certaines personnes dont le pronostic vital est engagé de manière irrémédiable en raison d’une maladie grave et incurable. » (Compte rendu du conseil des ministres du 10 avril 2024).



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    Ça y est, comme c'était planifié, le projet de loi relatif à l'accompagnement des malades et de la fin de vie a été présenté et adopté au conseil des ministres de ce mercredi 10 avril 2024, après avis du Conseil d'État, et transmis au bureau de la Présidence de l'Assemblée Nationale. La communication gouvernementale insiste beaucoup sur l'appellation : selon le gouvernement, ce projet de loi ne légaliserait pas l'euthanasie mais seulement "l'aide à mourir". On en est toujours avec des euphémismes, comme pour le mariage pour tous, à cela près que le mariage pour tous ne remettait pas fondamentalement toutes nos valeurs en cause. Et puisque nous n'en sommes pas à un paradoxe près, c'est, comme prévu, la Ministre du Travail, de la Santé et des Solidarités, Catherine Vautrin, qui sera chargée de le porter, notamment de le défendre devant le Parlement et dans les médias.

    Catherine Vautrin est d'abord une responsable politique, à l'origine, du RPR, puis de l'UMP, puis LR jusqu'en 2019. Secrétaire d'État chargée de l'Intégration et de l'Égalité des chances, puis (à partir du 28 octobre 2004), chargée des Personnes âgées du gouvernement de Jean-Pierre Raffarin du 31 mars 2004 au 31 mai 2005, puis Ministre déléguée à la Cohésion sociale et à la Parité du gouvernement de Dominique de Villepin du 2 juin 2005 au 15 mai 2007, elle est une femme politique chevronnée, élue locale à Reims depuis 1983, députée de la Marne de 2002 à 2017 (sauf période gouvernementale), et à sa nomination le 11 janvier 2024 au gouvernement de Gabriel Attal, elle était présidente du Grand Reims depuis 2014. Elle était par ailleurs la présidente de l'Agence nationale pour la rénovation urbaine depuis septembre 2022.

    À 63 ans, elle est perçue comme une femme de terrain, déterminée, et aussi comme une femme bien à droite. Elle avait obtenu son premier mandat parlementaire en 2002 comme candidate dissidente contre le candidat officiel de l'UMP (par ailleurs président de la confédération des syndicats médicaux français), investi à Paris, mais elle avait reçu le soutien des élus UMP de la Marne. Parmi ses positions depuis 2002, elle a montré un conservatisme sociétal très marqué.

    C'est d'ailleurs à cause de cela qu'elle a raté d'être nommée Première Ministre par Emmanuel Macron en mai 2022. Il fallait une femme, et le Président réélu avait pensé à elle comme nouveau débauchage chez LR, mais une fronde s'est soulevée parmi les élus macronistes de gauche pour souligner qu'elle s'était opposée au mariage pour tous et avait même manifesté aux côtés de Christine Boutin en 2013. C'est probablement cette position conservatrice qui l'a fait battre sur sa circonscription en 2017 par une candidates LREM (amis cette dernière fut battue en 2022 par une candidate du RN). Après y avoir renoncé (au bénéfice d'Élisabeth Borne, plus progressiste et connaissant mieux les rouages de l'État), Emmanuel Macron aurait cependant regretté de ne pas l'avoir nommée à Matignon.

    Avec la nouvelle année, il s'est donc rattrapé en la nommant à un super-ministère à la fois du Travail, de l'Emploi, de la Santé et de la Cohésion sociale, avec des réformes nombreuses (assurance-chômage, fin de vie, loi sur le grand âge, réforme de l'hôpital, etc.), en remplaçant, elle seule, trois ministres du précédent gouvernement (Olivier Dussopt, Aurore Bergé et Agnès Firmin-Le Bodo. Jean-Louis Borloo l'a même félicitée pour sa nomination.

    Lors de l'examen de la future loi Leonetti, le 26 novembre 2004, en tant que Secrétaire d'État aux Personnes âgées, Catherine Vautrin avait clairement donné sa position sur l'euthanasie active, considérée comme "inacceptable" : « Sur la question des soins palliatifs, étroitement liée à cette préoccupation humaine de soulagement des souffrances, je dirais que leur importance en gériatrie n'est plus à démontrer. En même temps, ces soins ont leur spécificité, en raison à la fois de la diversité des pathologies cumulées, du degré d'autonomie physique et psychique, et de la nature de l'environnement socio-familial. Je sais combien les professionnels du secteur gériatrique, les usagers et les familles sont sensibles à cette problématique. Le texte de loi leur apporte des éléments de réponse, dans le sens du "bien mourir" et d'une plus grande qualité de vie possible jusqu'à la mort, que ne permettent ni l'obstination thérapeutique déraisonnable ni les démarches, inacceptables, d'euthanasie active. ».

    Le fait de Catherine Vautrin soit aujourd'hui la "porteuse" de la loi sur l'euthanasie est donc assez étonnant, et même troublant, mais je n'oserais pas imaginer qu'elle ait troqué ses valeurs pour un (gros) maroquin ministériel. Je propose de donner quelques éléments factuels de présentation, puis d'en faire quelques commentaires personnels.

    Les faits, c'est ce que le projet de loi propose : une "aide à mourir" (on ne parle pas d'euthanasie, mais, je le répète, c'est le mot qu'il faudrait, et même, deux démarches considérées comme identiques, euthanasie active et suicide assisté) est proposée aux personnes en fin de vie dans des conditions très précises.

    Pour rendre possible cette aide à mourir, il faut que le patient réponde à cinq conditions. Deux conditions "administratives" (qui peuvent avoir leur importance) : il faut qu'il soit majeur (avoir au moins 18 ans), et qu'il soit de nationalité française ou résident français depuis un certain temps. La troisième condition est qu'il faut qu'il ait tout son discernement et puisse être capable d'exprimer clairement sa volonté, de manière éclairée, sans qu'elle ne soit altérée (en particulier, qu'elle soit reconfirmée plusieurs fois). La quatrième condition est que le patient doit être atteint d'une maladie grave et incurable. Grave, c'est-à-dire dont le pronostic vital est engagé à court ou moyen terme (court terme : quelques jours ou quelques semaines ; moyen terme : six à douze mois). Cela signifie que les pathologies ordinaires concernant la vieillesse ne sont pas concernées par ce dispositif (par exemple, rhumatisme, arthrose, etc.). Enfin, la cinquième condition est que la maladie dont souffre le patient doit produire des douleurs impossibles ou difficiles à soulager (en d'autres termes, « souffrir de douleurs insupportables et réfractaires aux traitements »).

    Lors du compte rendu du conseil des ministres, Catherine Vautrin est revenue sur le discernement : « Alors aujourd'hui, le texte tel qu'il est écrit (…) exclut (…) les maladies psychiatriques. Très concrètement, c'est dans les exclusions du texte. Et vraiment l'un des piliers du texte, c'est la capacité de discernement. Et cette capacité de discernement, elle est évaluée lors de l'examen par le médecin qui décide de l'éligibilité. ».

    Dans le cas où le patient exprime une telle volonté auprès d'un médecin, qui ne devra avoir aucun lien familial ou personnel avec lui, une expertise est réalisée (par ce médecin, pas de procédure collégiale) pour confirmer les conditions requises, et le cas échéant, après un délai de réflexion, le médecin fournit au patient le produit létal à avaler ou injecter, soit par une action du patient (suicide assisté), soit par une action d'un tiers, proche ou médecin (euthanasie active), avec, dans tous les cas, l'accompagnement d'un médecin (pour réagir, par exemple, en cas de "fausse route"). Par ailleurs, les médecins bénéficient de la clause de conscience qui leur permet de refuser de fournir le produit létal ou de pratiquer l'euthanasie.

    Catherine Vautrin insiste beaucoup sur le fait que les conditions sont très strictes : que seule la volonté du patient est prise en compte, et en cas de refus de l'expert, seul le patient peut faire appel, sans que la volonté de la famille puisse jouer (c'est important puisque la dérive est possible pour hériter plus tôt, même si, généralement, la famille semble la plus apte à déterminer la volonté réelle du patient). C'est d'ailleurs sans doute une lacune : le texte semble faire fi de la personne de confiance désignée par le patient.

    Autre chose, Catherine Vautrin insiste aussi beaucoup sur le fait que le dispositif n'est pas réservé aux personnes âgées mais à toute personne en fin de vie. En outre, en cas de demande et d'accord de l'aide à mourir, une proposition de soins palliatifs est d'abord faite et c'est d'ailleurs un droit du patient demandeur. Le projet de loi a aussi tout un volet sur les soins palliatifs, en particulier par la création de "maisons d'accompagnement" pour les personnes en fin de vie qui ne pourraient plus vivre seule chez elles.

    Je conçois bien que pour Catherine Vautrin, ces conditions très strictes limitent les risques d'abus et permet de donner une porte de sortie à ceux qui, dans leur agonie, ne supportent plus de vivre avec de telles souffrances. Il faudra déjà que ce soit dans cet esprit que le projet de loi soit voté, car je ne doute pas qu'il y aura beaucoup d'amendements pour élargir le champ des possibles de cette aide à mourir, et si la ministre affirme qu'il faut légiférer en la matière « d'une main tremblante », c'est bien parce qu'elle craint les jusqu'au-boutistes de l'euthanasie.

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    Après un passage en commission des affaires sociales, le projet de loi devrait être débattu à partir de la fin du mois de mai (la date du 27 mai 2024 comme début de l'examen en séance publique avait été avancée il y a un mois).

    Mes commentaires, maintenant. Je le répète : je suis un soutien ferme de l'action du Président Emmanuel Macron dans ces temps troublés (heureusement qu'il est là pour la France, je l'écris très clairement), mais ("en même temps"), je suis un opposant farouche de l'euthanasie, et par conséquent, on ne s'étonnera pas que je sois absolument opposé à ce projet de loi (et je n'ose même pas imaginer le texte final après la surenchère des parlementaires).

    Catherine Vautrin parle, à propos de son projet, d'un texte raisonnable et surtout équilibré. Mais non ! Le texte équilibré, c'était la loi Leonetti promulguée le 22 avril 2005, complétée par la loi Claeys-Leonetti du 2 février 2016. Ces deux lois avaient réussi justement à atteindre cet équilibre entre le refus d'une obstination déraisonnable (acharnement thérapeutique) et l'euthanasie, avec la possibilité d'une sédation profonde et continue (qui est sans douleur pour le patient, rappelons-le ; dans ce cas, c'est surtout ceux qui l'accompagnent qui souffrent psychologiquement, pas lui). L'avantage était majeur, celui de ne pas franchir la barrière de l'interdiction de tuer et de rester compatible avec la mission du médecin, celle de soigner et pas de tuer. Du reste, environ 5% des médecins seraient prêts à démissionner de leur poste hospitalier si le projet de loi était adopté.

    C'est évident que, même si le texte n'était pas amendé, même s'il restait en l'état, ce qui serait la situation la "moins pire", le paradigme juridique et moral exploserait, il serait complètement transformé avec l'autorisation soit de tuer, soit d'aider à mourir (je le répète, le suicide assisté ou l'euthanasie active sont une même et seule démarche puisque, dans les deux cas, cela fait appel à un tiers public, l'État, pour achever une vie). Cela deviendrait un "cheval de Troie" (expression de Catherine Vautrin elle-même lors du débat sur le mariage pour tous qui favoriserait ensuite la PMA pour toutes les femmes, et il faut dire que, là, elle n'avait pas eu tort), et nul doute que le dispositif d'aide à mourir serait alors, par la suite, amené à "évoluer" vers une euthanasie beaucoup plus "permissive" avec des conditions beaucoup moins strictes (comme le réclament les lobbyistes de l'euthanasie).

    Je rappelle aussi l'agenda navrant de ce projet de loi : nous sommes dans une situation où la cohésion nationale est très fragile, avec des tensions très fortes au niveau européen voire mondiale, avec la guerre en Ukraine, la guerre à Gaza, des risques de déflagration de toute part (Taïwan, etc.). Également dans un contexte financier difficile (déficit public élevé et demande de 10 voire 15 milliards d'euros d'économies). C'est un contexte financier très délicat, car tout projet de loi sur l'aide à mourir aura évidemment pour effet de réduire les dépenses de santé (toute personne malade qui meurt plus tôt est moins coûteuse pour la collectivité, alors que les soins palliatifs sont au contraire une charge supplémentaire de l'État, pas encore assez élevée aujourd'hui).

    Aujourd'hui, Catherine Vautrin explique qu'elle propose son projet de loi à budget constant, sans baisse donc. Mais demain ? L'État, à terme, aura intérêt financièrement à favoriser l'euthanasie (personne ne l'avouera clairement), et cela enclenchera naturellement un mouvement de type eugéniste et utilitariste : qui garde-t-on ? les utiles ? Mais ce n'est pas le discours de la ministre qui, pour prouver sa bonne foi (que je ne mets pas en doute), rappelle que son projet comporte aussi un grand volet sur les soins palliatifs.

    C'est ce qui me gêne : il aurait sans doute fallu faire deux lois et séparer les deux sujets. Une sur la fin de vie, qui peut prêter à des débats nombreux. Et une autre, d'urgence, sur les soins palliatifs, qui ne peut être que consensuelle, forcément. Catherine Vautrin a annoncé que le gouvernement venait d'injecter 1,1 milliard d'euros supplémentaires pour les soins palliatifs sur la période de 2024 à 2034 (soit 100 millions d'euros par an), ce qui fera que le budget consacré aux soins palliatifs passera en dix ans de 1,6 à 2,7 milliards d'euros par an. C'est beaucoup, mais la demande est importante.

    Les soins palliatifs doivent être un droit à chaque Français, alors que vingt départements n'ont encore aucune structure de soins palliatifs à proposer à leurs patients. C'est donc surtout une urgence budgétaire, au-delà des mesures concernant la formation générale des médecins, la création d'une spécialité en médecine palliative, la création d'unités mobiles de soins palliatifs pour permettre, quand c'est possible, de rester au domicile, etc. La demande (à froid, par les biens-portants) d'euthanasie ne serait pas aussi forte si tout le monde avait réellement accès aux soins palliatifs.

    Enfin, en pleine campagne électorale, ce débat parlementaire paraît mal placé. Certes, il ne faut pas arrêter de gouverner sous prétexte de situation internationale tendue, de compagne électorale, etc., mais il ne faut pas que l'aide à mourir soit la compensation électoraliste (car très populaire dans les enquêtes d'opinion) à d'autres mesures beaucoup moins populaires qui pourraient survenir (comme une quatrième réforme de l'assurance-chômage, etc.).

    La fin de vie est un sujet qui parle de vie, qui parle de mort, qui touche à l'intime, aux consciences, aux individus, et, par conséquent, ne doit être instrumentalisée par personne sur le plan politique. Un texte sur ce sujet doit être un véritable équilibre, c'est-à-dire, que tous les Français, à part quelques excités, puissent s'y reconnaître car cela les touchent au plus profond. Le risque d'une opposition frontale par les forces les plus réactionnaires et les plus extrémistes n'est pas à exclure, et ce sera la sérénité des débats qui en serait la victime.


    Aussi sur le blog.

    Sylvain Rakotoarison (10 avril 2024)
    http://www.rakotoarison.eu


    Pour aller plus loin :
    Euthanasie 2024 (2) : le projet Vautrin adopté au conseil des ministres du 10 avril 2024.
    Euthanasie 2024 (1) : l'agenda désolant du Président Macron.
    Robert Badinter sur l'euthanasie.
    Le pape François sur l'euthanasie.
    Fin de vie 2023 (4) : la mystification d'un supposé "modèle français" de la fin de vie.
    Discours du Président Emmanuel Macron recevant la Convention citoyenne sur la fin de vie le 3 avril 2023 à l'Élysée (texte intégral).
    Communiqué de l'Ordre des médecins sur la fin de vie publié le 1er avril 2023 (texte intégral).
    Avis n°139 du CCNE sur les questions éthiques relatives aux situations de fin de vie publié le 13 septembre 2022 (à télécharger).
    Rapport n°1021 de la mission d'évaluation de la loi Claeys-Leonetti publié par l'Assemblée Nationale le 29 mars 2023 (à télécharger).
    Rapport de la Convention citoyenne sur la fin de vie publié le 2 avril 2023 (à télécharger).
    Fin de vie 2023 (3) : conclusions sans surprise de la Convention citoyenne.
    Fin de vie 2023 (2) : méthodologie douteuse.
    Fin de vie 2023 (1) : attention danger !
    Le drame de la famille Adams.
    Prémonitions (Solace).
    Vincent Lambert.
    Axel Kahn : chronique d’une mort annoncée.
    Euthanasie : soigner ou achever ?
    Le réveil de conscience est possible !
    Soins palliatifs.
    Le congé de proche aidant.
    Stephen Hawking et la dépendance.
    La dignité et le handicap.
    Euthanasie ou sédation ?
    La leçon du procès Bonnemaison.
    Les sondages sur la fin de vie.
    Les expériences de l’étranger.
    La politisation du CCNE (16 décembre 2013).
    Tribune de Michel Houellebecq dans "Le Figaro" du 5 avril 2021.
    Tribune de Michel Houellebecq dans "Le Monde" du 12 juillet 2019.
    Les nouvelles directives anticipées depuis le 6 août 2016.
    Réglementation sur la procédure collégiale (décret n°2016-1066 du 3 août 2016).
    La loi Claeys-Leonetti du 2 février 2016.
    La loi Leonetti du 22 avril 2005.

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    https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20240410-vautrin.html

    https://www.agoravox.fr/actualites/sante/article/euthanasie-2024-2-le-projet-254100

    http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2024/04/10/article-sr-20240410-vautrin.html