« J'étais un cadavre politique, mais redevins un esprit en activité. » ("Les Souvenirs viennent à ma rencontre", juin 2021, éd. Fayard).
Incroyable Edgar Morin ! Le sociologue et philosophe français fête ses 104 ans ce mardi 8 juillet 2025. Oui ! 104 ans ! Line Renaud a fêté son 97e anniversaire le 2 juillet 2025, mais c'est une petite jeunette comparée au sociologue d'un septennat son aîné ! Le plus incroyable, c'est qu'il reste une figure intellectuelle toujours en activité, toujours en éveil, curieuse de tout, avec ses opinions sur tout (parfois bien inspirées, parfois moins bien inspirées).
Et être en activité, ce n'est pas seulement lire, c'est parler à la radio, à la télévision, écrire des bouquins, les commenter, les "vendre" dans des émissions, rester actif sur toutes les horreurs du monde, de Gaza à Soumy, avoir son grain de sel à dire sur l'actualité débordante de transgression, de tourments et de perte de repères (et aussi perte de repaires).
L'âge aidant, Edgar Morin a sorti quelques livres de souvenirs, de mémoires, plus intellectuels que biographiques. J'ai relu par exemple celui sorti en juin 2021 aux éditions Fayard, et je ne peux m'empêcher de sourire sur la qualité donnée à Edgar Morin (et le résumant en trois mots) en quatrième de couverture : « penseur de réputation mondiale ». J'aurais plutôt proposé : « humaniste à vocation universelle ».
Ce livre est intitulé "Les Souvenirs viennent à ma rencontre" et toujours dans la quatrième page de couverture, l'auteur s'interroge sincèrement : « Ces souvenirs témoignent que j'ai pu admirer inconditionnellement des hommes ou des femmes qui furent à la fois mes héros et mes amis. Ils témoignent des illuminations qui m'ont révélé mes vérités, de mes émotions, de mes ferveurs, de mes douleurs, de mes bonheurs. Ils témoignent que je suis devenu tout ce que j'ai rencontré. (…) Ils témoignent de mes résistances (…). Ces souvenirs témoignent enfin d'un extrême diversité de curiosités et d'intérêts, mais aussi d'une obsession essentielle : que puis-je savoir ? Que puis-je croire ? Que puis-je espérer ? Inséparable de la triple question : qu'est-ce que l'homme, la vie, l'univers ? Cette interrogation, je me suis donné le droit de la poursuivre toute ma vie. ».
Disons-le clairement : Edgar Morin a été un coup de foudre pour moi ! Intellectuel, bien sûr ! D'ailleurs, j'ai constaté que je ne suis pas le seul à être fasciné par la pensée d'Edgar Morin. J'ai évoqué très récemment la figure du Prix Nobel de Physique Alain Aspect élu à l'Académie française. Eh bien, il y a un rapport entre les deux hommes.
En 1982-1983, j'avais suivi avec enthousiasme et passion la fameuse expérience d'Alain Aspect, celle de l'intrication quantique (une conclusion qui rend absolument fou, il faut dire !). C'était raconté dans des revues scientifiques mais c'était passé très difficilement le stade des médias grand public (presse, radio, télévision), alors que, pour moi, c'était incroyable, il fallait diffuser cette nouvelle comme les apôtres ont annoncé la Bonne Nouvelle au monde entier (j'ai parlé d'enthousiasme, ce n'est pas pour rien, du divin dedans !).
Et vers 1985, j'ai découvert Edgar Morin. Je devais le connaître de nom car il était déjà très présent à la radio, à la télévision et dans les journaux, mais je ne m'étais jamais penché sur son œuvre, sur cette conception de la pensée complexe qui a fait sa réputation (mondiale). Je l'ai découvert dans une émission télévisée qui était loin d'être intellectuelle même si elle était un peu bobo ("Droit de réponse" animé par Michel Polac sur TF1), je me souviens surtout des volutes de fumée aujourd'hui invraisemblables (on interdit maintenant le tabac sur les plages !), et je voyais Edgar Morin parler justement de physique quantique et de l'importance de la physique quantique dans la compréhension du monde.
Renseignements pris, Edgar Morin n'était pas un physicien (ça, je le savais), il se revendiquait sociologue (on pourrait aussi dire philosophe) et surtout, il avait une méthode de travail incroyable : il avait à sa disposition une quarantaine de chercheurs dans tous les domaines qui lui apportaient toutes ses matières à réflexion. J'ai bien aimé cette ambition (démesurée, il faut le dire) à vouloir réfléchir sur tout le savoir dont l'humanité dispose, cela renouait avec le concept des savants, à l'époque de la Renaissance, à la fois philosophes et scientifiques. Aujourd'hui, c'est très difficile de vouloir englober toute la connaissance du monde tant son étendue est très large et elle est aussi très profonde. Edgar Morin y avait mis les moyens en recrutant des collaborateurs exceptionnels qui étaient capables de faire comprendre à un profane les enjeux sociaux de la biologie, de la génétique, de l'informatique, de la physique quantique, etc.
En relisant, donc, ce livre de souvenirs, j'ai plongé dans les débuts parfois chaotiques de la vie d'Edgar Morin. En 1949, il avait quitté le PCF auquel il avait adhéré parce qu'il ne supportait pas l'idée des procès de Moscou qui continuaient aussi en Bulgarie et dans d'autres pays dits de l'Est.
Et il se considérait alors comme un "chômeur intellectuel" : « En fait, je ne repris pas ma carte du parti, mais n'osais le dire, ce qui fait que les communistes de mon quartier à Vanves étaient persuadés que je militais à mon travail, au CNRS. J'étais un cadavre politique, mais redevins un esprit en activité. ». J'aime bien cette dernière phrase qui montre qu'il était difficilement conciliable d'être à la fois un encarté du parti communiste français et un intellectuel jaloux de sa liberté de pensée !
Et il poursuit ainsi : « Le destin me faisait travailler à ma renaissance sur le front des sciences humaines. Comme je l'ai évoqué précédemment, on m'avait commandé (…) un livre sur l'homme et la mort pour la collection "Dans l'histoire" aux éditions Corrêa, et je m'étais mis à l'ouvrage, profitant de ma situation infortunée de chômeur intellectuel. ».
Quatre pages auparavant, Edgar Morin parle de sa famille, de ses deux filles : « Mon nomadisme et mes amours successives rendirent intermittents mes liens avec mes deux filles. Rien ne fut rompu, mais tout fut relâché.Elles grandirent, et en chacune j'ai retrouvé une part de moi-même. ». Véronique (née en 1948) est devenue anthropologue et Irène (née en 1950) sociologue (les chats ne font pas les chiens, et vice-versa).
Et quelques lignes plus loin, grosse surprise : « Irène a fait des études en sociologie qui l'ont conduite à l'Université de Tours. Elle a épousé Daniel Pennac, alors enseignant de littérature dans un collège privé, qui allait révéler son étourdissante fantaisie créatrice dans "La Fée Carabine" et les œuvres qui suivirent. Alors qu'il connut rapidement le succès littéraire, elle écrivit un Clausewitz ironique : "De la guerre conjugale", qui, en dépit de sa lucide ironie et de son acuité diagnostique, demeura méconnu. Elle a publié récemment "Dans les yeux du spectateur", fruit d'un travail très réflexif. Irène et Daniel vécurent trois ans comme enseignants à l'Université de Ceara à Fortaleza, dans le Nord-Est brésilien, ils ont une fille, Alice, qui se voue à la musique et pour qui je suis "son papy". Ils sont aujourd'hui séparés, mais sont demeurés amis. ».
Cette période brésilienne de Daniel Pennac l'a conduit à écrire ce petit livre satirique et succulent : "Le Dictateur et le Hamac" en 2003 (chez Gallimard). Edgar Morin s'est un petit peu trompé car la saga des Malaussène, qui a fait le grand succès de Daniel Pennac, a commencé par "Au Bonheur des Ogres" en 1985 (éd. Gallimard) et "La Fée Carabine" n'est arrivé qu'en deuxième tome (en 1987). Mais là n'est pas le plus important.
Ce qui est étonnant, c'est surtout que Daniel Pennac a été le gendre d'Edgar Morin, et j'ai l'impression que c'est peu connu. Constat significatif, ce n'est précisé sur la page Wikipédia d'aucun des deux grands écrivains. Daniel Pennac aussi, j'ai été fasciné par lui ! Je l'ai découvert d'abord par son petit essai "Comme un roman" sorti en 1992 (chez Gallimard) qui était impeccable à offrir aux jeunes peu assidus à la lecture. Et je suis rentré très vite dans cette petite vie à Belleville, cette famille loufoque et solidaire, pleine de créativité.
Savoir unis Edgar Morin et Daniel Pennac pendant quelques années par les liens (temporaires) de la conjugalité est une information assez amusante, finalement. Le beau-père et le gendre étaient en fin de compte des enseignants, et chacun dans son domaine s'est un peu distingué, beaucoup même, et j'aimerais être aussi écrivain pour imaginer un dialogue entre ces deux personnalités "de réputation mondiale" ! En tout cas, on pouvait les retrouver ensemble notamment le dimanche 29 octobre 2017 à l'écoute de France Inter dans l'émission "Le Grand Atelier" produite par Vincent Josse (en compagnie aussi de Guillaume Gallienne et Enrico Letta).
Mais laissons l'imaginatif Daniel Pennac, qui a atteint les 80 ans le 1er décembre dernier (encore un p'tit jeune !), et souhaitons avec joie à Edgar Morin : bon 104e anniversaire ! Que la vie lui offre encore beaucoup de découvertes et d'aventures, découvertes intellectuelles et d'aventures humaines !
Aussi sur le blog.
Sylvain Rakotoarison (05 juillet 2025)
http://www.rakotoarison.eu
Pour aller plus loin :
Edgar Morin, penseur de réputation mondiale !
Naissance de la conscience politique d'Edgar Morin.
Edgar Morin : "Nous allons vers de probables catastrophes" !
Edgar Morin, 102 ans et toute sa vie !
Edgar Morin sur France Inter (à télécharger).
Les 100 ans d’Edgar Morin.
Le dernier intellectuel ?
La complexité face au mystère de la réalité.
97 ans.
Introducteur de la pensée complexe.
"Droit de réponse" du 12 décembre 1981 (vidéo INA).
Université d’été d’Arc-et-Senans avec Edgar Morin le 9 septembre 1990 (vidéo INA).
https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20250708-edgar-morin.html
https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/edgar-morin-penseur-de-reputation-261156
http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/07/06/article-sr-20250708-edgar-morin.html
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